Octobre 1, 2021
Par Le Poing
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Manifestation contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale, le 18 septembre Ă  Montpellier. CrĂ©dit photo : ElĂ©a Voltairine. Retrouvez plus d’images d’ElĂ©a sur sa page Facebook E. Voltairine Photographie

Alors que l’automne s’installe dĂ©sormais, il nous a semblĂ© intĂ©ressant, dans la rĂ©daction du Poing, de faire un retour critique, un bilan d’étape pourrait-on dire, sur ce mouvement composite nĂ© dans le touffeur de l’étĂ© , et sur notre traitement de celui-ci.  

Fallait-il participer au mouvement ?

DĂšs le dĂ©part, cette question a soulevĂ© de nombreux dĂ©bats, au sein de notre camp et en-dehors, qui n’étaient pas sans rappeler ceux qui avaient prĂ©cĂ©dĂ© le jaillissement des Gilets jaunes. Le mouvement anti-pass s’annonçait confus, contradictoire, tiraillĂ© entre rĂ©actionnaires et progressistes. Y aller, n’était-ce pas valider les thĂšses les plus loufoques, les idĂ©es les plus puantes ?
Nous reviendrons sur ces contradictions dans la suite de cet article. Mais il nous semble avant tout utile de rappeler l’essentiel : ce mouvement est lĂ©gitime. C’est un sursaut salutaire face Ă  la confiscation du dĂ©bat, notamment scientifique et mĂ©dical, par le pouvoir politique et ses dĂ©clinaisons mĂ©diatiques. En outre, il convient de rappeler Ă  quel point le dispositif du pass n’a pas grand chose de sanitaire (en tĂ©moignent ses nombreuses incohĂ©rences), et qu’il s’agit en rĂ©alitĂ© d’un pass sĂ©curitaire visant Ă  instituer une obligation vaccinale qui ne dit pas son nom. A ce titre, le Poing estime que la dĂ©fiance populaire vis-Ă -vis de l’autoritarisme d’État et de l’opacitĂ© pharmaceutique mĂ©rite mieux que le mĂ©pris puritain de ceux qui regardent l’histoire se dĂ©rouler depuis leur Ă©cran de tĂ©lĂ©vision ou d’ordinateur.
Comment rester inertes face aux dĂ©gĂąts sociaux causĂ©s par l’instauration d’une sociĂ©tĂ© Ă  plusieurs vitesses, dĂ©gĂąts qui touchent avant tout les plus prĂ©caires, souvent des travailleurs ? Il nous a au contraire semblĂ© parfaitement lĂ©gitime, et mĂȘme nĂ©cessaire, d’aller Ă©couter ces salariĂ©s condamnĂ©s Ă  s’auto-suspendre de leurs fonctions, et de relayer leur parole, leurs inquiĂ©tudes, leur colĂšre. 
Il nous est impossible d’ignorer le jeu pervers du gouvernement visant Ă  monter des pans de la classe laborieuse les uns contre les autres, dans un approfondissement logique du racisme dĂ©complexĂ© instituĂ© par la bourgeoisie pour empĂȘcher la constitution d’un vĂ©ritable front populaire pour lui faire face. Ainsi de ces vigiles prĂ©caires recrutĂ©s en urgence pour faire la police du QR-Code Ă  l’entrĂ©e des hĂŽpitaux, par exemple, dans le dĂ©ni des rĂ©alitĂ©s humaines qui s’y jouent.
Le Poing a toujours dĂ©noncĂ© les pulsions autoritaires de l’Etat qui culminent ici dans ce rĂ©gime de surveillance bĂątard, autogĂ©rĂ© par divers pans de la classe laborieuse (comme lesdits vigiles) ou de la bourgeoisie (les commerçants). Pire, une grande partie des citoyens s’auto-censure et s’interdit de participer Ă  toutes sortes d’activitĂ©s, sans toujours savoir si elles sont effectivement permises ou non, dans un inquiĂ©tant processus d’intĂ©riorisation de la rĂ©pression qui semble ĂȘtre la suite logique de la mise en place d’une sociĂ©tĂ© de contrĂŽle total, comme pourraient en tĂ©moigner les gazaouis. 
La critique d’un certain pouvoir mĂ©dical Ă©chappant Ă  tout contrĂŽle populaire, dans le secret des “conseils de dĂ©fense” voulus par le prĂ©sident de la RĂ©publique, fait Ă  juste titre partie des prĂ©occupations centrales de ce mouvement. Dans un pays oĂč les dispositifs d’exception (tel que l’état d’urgence) ont tendance Ă  devenir la norme, comme en atteste la volontĂ© du gouvernement de prolonger le pass sanitaire jusqu’à l’étĂ© 2022, il Ă©tait Ă©vident pour notre rĂ©daction de se tenir aux cĂŽtĂ©s de ceux qui luttent pour dĂ©noncer, sinon empĂȘcher, cette situation.

 Fallait-il couvrir le mouvement ?

Sans la prĂ©sence de nos mĂ©dias militants (notamment, en plus du nĂŽtre, la Mule du Pape, Radio Gi.ne et Rapports de force, rĂ©unis au sein du collectif MĂ©dias IndĂ©pendants Montpellier), de nombreuses informations seraient passĂ©es sous les radars de la presse installĂ©e ou des puristes qui suivent l’actualitĂ© de la lutte des classes Ă  la jumelle, depuis leurs balcons.
Nos articles ont permis de mettre en lumiĂšre le comportement et le parcours de certains leaders autoproclamĂ©s de la mobilisation, donnant ainsi des arguments au reste des manifestants pour leur contester cette position. De mĂȘme, notre travail de vigilance vis-Ă -vis de la prĂ©sence fasciste dans les rangs des manifestants a permis de fĂ©dĂ©rer ceux qui Ă©taient dĂ©terminĂ©s Ă  faire cesser cette situation insupportable. 
Manifester Ă  quelques mĂštres de nazis n’est pas agrĂ©able. Mais l’alternative prĂŽnĂ©e par certains, qui consistait Ă  dĂ©serter purement et simplement la rue, revenait Ă  leur offrir une double-victoire : d’abord symbolique, puisque Montpellier, connue pour sa rĂ©sistance historique au fascisme, aurait alors baissĂ© les armes ; et surtout une victoire politique, car alors plus rien ne se serait interposĂ© entre leurs idĂ©es nausĂ©abondes et la population, manifestante ou non.
Il est clair que cette situation a Ă©tĂ© inconfortable, et mĂȘme douloureuse, pour nombre d’entre nous, et a engendrĂ© de nombreux dĂ©bats, du doute, quelques cauchemars. Mais il nous semble essentiel d’ĂȘtre prĂ©sents pour non-seulement rendre compte de ce qui s’y passe mais aussi tĂącher d’orienter les colĂšres vers un objet plus consistant que les musulmans ou les Ă©trangers, comme le voudraient les fascistes, en proposant une lecture sociale des maux que la sociĂ©tĂ© rencontre. D’ailleurs, dans ces manifestations massives, en-dehors des provocateurs antisĂ©mites, royalistes et nĂ©o-nazis, organisĂ©s pour semer la division, les pancartes n’appelaient pas Ă  la rĂ©migration mais bien Ă  la « libertĂ© », dans toute l’ambiguĂŻtĂ© que ce mot peut contenir – nous y reviendrons.
La porositĂ© d’une partie de ce mouvement avec les idĂ©es d’extrĂȘme-droite n’est pas un Ă©vĂ©nement fortuit, dĂ©connectĂ© de la rĂ©alitĂ© de notre pays. Au contraire, c’est l’aboutissement de deux dĂ©cennies de banalisation de la parole raciste, dont la zemmourisation actuelle est le stade suprĂȘme, dans les mĂ©dias, les partis capitalistes (qu’ils soient de droite ou de gauche), et dans le reste du monde occidental, oĂč les ravages de la classe dominante dopent partout les nĂ©vroses identitaires. 
Nous estimons qu’il n’est pas notre rĂŽle, ni de journalistes ni de militants, d’imposer aux gens ce qu’ils doivent penser et de leur prescrire, du haut de notre autoritĂ©, la marche qu’ils doivent suivre. Au contraire, nous pensons que notre devoir est de nous frotter au rĂ©el, sans autre filtre que celui de nos principes (anticapitalisme, anti-racisme, anti-sexisme et LGBTphobie, anti-autoritarisme
), et d’en rendre compte loyalement pour permettre un dĂ©bat collectif sĂ©rieux et argumentĂ©.
C’est d’ailleurs l’un des gros manques du mouvement actuel qui, contrairement Ă  celui des Gilets jaunes qui raffolait des agoras en tous genres, semble rĂ©tif Ă  l’installation d’une vĂ©ritable discussion qui dĂ©passerait le simple rejet de ce dispositif sanitaro-policier pour ouvrir la porte Ă  un combat plus vaste contre Macron et son monde. On peut faire ici la diffĂ©rence entre l’opinion et la pensĂ©e ; la premiĂšre, souvent pulsionnelle, rĂ©sumable en un tweet ou un like sur les rĂ©seaux sociaux, s’affirme souvent en bloc, s’énonce sans nuance, s’assĂšne et se juxtapose Ă  d’autres opinions voisines ou contraires sans crĂ©er d’interpĂ©nĂ©trations ; la pensĂ©e, elle, implique une discussion approfondie et donc l’existence de lieux oĂč construire du commun, oĂč entendre la parole de l’autre, oĂč les divergences peuvent s’éprouver et, Ă©ventuellement, se dĂ©nouer, pour tracer autre chose ensemble.
Les Gilets jaunes, qui ont conduit un grand processus d’auto-Ă©ducation populaire, n’y seraient probablement pas parvenus si la censure s’était abattue sur leurs premiĂšres AG, oĂč l’on pouvait entendre toutes sortes de propos, aussi bien bizarres qu’extrĂȘmement rĂ©jouissants. Si la prĂ©sence de complotistes dans les manifestations est avĂ©rĂ©e, il est Ă©vident qu’il se dĂ©voile dans ce mouvement quelque chose qui Ă©tait en germe depuis longtemps dans la sociĂ©tĂ© et qui traduit la dĂ©fiance (lĂ©gitime) des gouvernĂ©s vis-Ă -vis de la parole officielle, qu’elle soit politique ou mĂ©dicale. Certaines rĂ©actions sont Ă©pidermiques et schĂ©matiques, comme peut l’ĂȘtre une rĂ©flexion qui n’en est qu’à son bourgeonnement – rappelons tout de mĂȘme que la vaccination touche Ă  ce que les personnes ont de plus intime : leur corps, ce qui explique aussi cette dimension Ă©pidermique. 
LĂ  encore, nous pensons que la meilleure rĂ©ponse Ă  la confusion est la discussion Ă©clairĂ©e et surtout dĂ©pouillĂ©e de tout mĂ©pris. Nous n’avons jamais hĂ©sitĂ© Ă  critiquer de front, par exemple, le collectif « ReinfoCovid » que tant de manifestants prennent pour rĂ©fĂ©rence. Et Ă  ceux qui crient « libertĂ© » et agitent des drapeaux tricolores, hĂ©ritage (oubliĂ© ?) de la rĂ©volution de 1789, nous rappelons sans cesse qu’une libertĂ© conçue sans l’égalitĂ© et la fraternitĂ©, qui devraient toujours lui ĂȘtre accolĂ©es, est fondamentalement un individualisme qui pave la voie aux pires rĂ©actionnaires libertariens. 
S’il est difficile de se prononcer sur le devenir de ce mouvement, il sera intĂ©ressant de voir si des jonctions s’opĂšreront avec l’action syndicale, qui fait son retour sur la scĂšne sociale cet automne, ou si nous retrouverons l’étanchĂ©itĂ© stĂ©rile qui a marquĂ© les rapports entre une grande partie de la gauche traditionnelle et la population mobilisĂ©e, qui lui conteste le monopole de la direction des luttes depuis bientĂŽt trois ans sans pour autant proposer d’alternative concrĂšte ni de stratĂ©gie  pour vaincre Macron.




Source: Lepoing.net