Mars 6, 2022
Par ZEKA
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Action à Saint-Pétersbourg contre l'invasion russe de l'Ukraine. 27 février 2022
Action à Saint-Pétersbourg contre l’invasion russe de l’Ukraine, le 27 février 2022.

Selon les sondages d’opinion de l’État Russe, la majorité de la population soutiendrait la guerre en Ukraine. Mais peut-on faire confiance à ces chiffres ? Pour le média indépendant Meduza, Alexei Bessudnov, professeur au département de sociologie de l’université d’Exeter (Angleterre), a analysé en détail les résultats de l’enquête VTsIOM.

Selon les résultats des sondages d’opinion du VTsIOM et du FOM, plus de 60 % des Russes soutiennent l’« opération militaire spéciale » en Ukraine [c’est ainsi que les organes de propagande Russe appellent leur invasion meurtrière en Ukraine – NdT.]. Mais ces données doivent être interprétées avec prudence : selon les mêmes instituts de sondages, en Russie, des millions de personnes s’opposent à la guerre. Parmi eux, les jeunes habitants des grandes métropoles qui regardent rarement la télévision et reçoivent des informations principalement sur Internet, représente la majorité des opposants à la guerre.

Mise à jour du 06/03/2022 – 13:00 GMT :

    • Des manifestations contre la guerre ont lieu dans différentes villes de Russie, plus de 1 000 personnes ont été arrêtées. 20 personnes ont été arrêtées à Saint Pétersbourg lors d’un rassemblement anti-guerre.
    • En Russie, Mediazona, 7×7, Republic, Meduza, le journal Troitsky Variant-Nauka et d’autres publications ont été bloqués. Radio Liberty a également dû suspendre ses activités en Russie.
    • À Saint-Pétersbourg, en raison d’une action anti-guerre, la Perspective Nevski a été bloquée à plusieurs endroits, selon la Rotonde. Les forces de sécurité ont séparé des groupes de manifestants et procèdent à des arrestations massives.
    • Et à Moscou, les journalistes sont violemment évacués de la place Manezhnaya, rapporte Avtozak Live.

Graphique 1. Les résultats des sondages d’opinion « étatiques » sont quasiment les mêmes. Mais cela ne signifie pas que les Russes soutiennent la guerre

Après le déclenchement des hostilités en Ukraine, deux sociétés sociologiques — VTsIOM et FOM — ont mené des enquêtes d’opinion et interrogé la population Russe sur leur attitude face à ces événements. Les résultats montrent qu’environ 65 % des Russes sont plus susceptibles de soutenir une « opération militaire spéciale » en Ukraine. Nous insistaons sur les guillemets, car ni la Russie ni les sondeurs ne parlent jamais de « guerre » ni d’ « invasion ». L’expression en vigueur est « opération militaire spéciale », une expression que l’on pouvait lire en boucle sur RT et Sputniknews avant qu’ils ne soient blacklistés par l’Europe.

Peut-on se fier à ces chiffres ? Notons que VTsIOM et FOM sont contrôlés par l’État russe (le premier appartient à l’État, le principal client du second est l’administration présidentielle).


Source des données : VTsIOM & FOM (25-27 février)

Il n’y a aucune raison de penser que les sociologues « d’Etat » falsifient directement les résultats : à peu près les mêmes valeurs ont été obtenues au cours d’un sondage téléphonique mené du 28 février au 1er mars par un groupe de sociologues indépendants.

Cependant, il existe d’autres facteurs qui peuvent grandement affecter les résultats de toute enquête, et ils doivent être pris en compte lors de l’interprétation. Notamment :

  • La formulation des questions. VTsIOM et FOM ont interrogé les répondants sur leur attitude vis-à-vis d’une « opération militaire spéciale ». Si une autre formulation avait été utilisée (« envoi de troupes en Ukraine », « opérations militaires », « guerre », « invasion »), les résultats n’auraient probablement pas été les mêmes.
  • Les sondages ont été effectués la semaine dernière, du vendredi 25 février au dimanche 27 février. Depuis, la situation n’est plus la même et le ressenti des populations Russes non plus.
  • Enfin, nous savons qu’en Russie tout le monde ne répond pas franchement à ces questions, car il existe la crainte d’être poursuivi pour des propos « anti-patriotiques ». Ainsi, très probablement, le niveau de soutien à cette invasion militaire de l’Ukraine dans ces sondages est foretement surestimé.

Graphique 2 : Les jeunes sont moins susceptibles de soutenir cette action militaire que leurs aînés


Légende : Les Russes soutiennent-ils l’opération militaire en Ukraine ? Source des données : VTsIOM (25-27 février).

La principale caractéristique sociodémographique qui détermine l’attitude à l’égard des opérations militaires en Ukraine est l’âge des personnes sondés. Parmi les personnes de plus de 70 ans, neuf sur dix sont plus susceptibles de soutenir cette « opération militaire spéciale ». Parmi les moins de 30 ans, environ la moitié s’y opposent et, du reste, beaucoup estiment qu’il est « difficile de répondre objectivement » à la question.

Vladimir Poutine lui-même fête ses 70 ans cette année, la plupart des membres du Conseil de sécurité, qui a approuvé la reconnaissance des républiques autoproclamées du Donbass, sont ses pairs. Parmi les militaires qui combattent actuellement en Ukraine, la plupart ont moins de 30 ans.

Graphique 3. Chez les femmes, le soutien à « l’opération militaire » est plus faible que chez les hommes


En noir, les hommes, en vert, les femmes. Source des données : VTsIOM (25-27 février).

Le sexe des répondants est une autre caractéristique dont dépendent les réponses. Les femmes sont plus susceptibles que les hommes de dire qu’elles ne soutiennent pas « l’opération militaire » ou qu’elles ont du mal à répondre. Cette différence est particulièrement notable à l’âge moyen (de 30 à 50 ans).

Graphique 4. Seuls les téléspectateurs russes sont favorable à « l’opération militaire »


Source des données : VTsIOM (25-27 février).

Il n’est guère surprenant que le soutien à « l’opération militaire » soit significativement plus élevé parmi ceux qui regardent la télévision quotidiennement. Cette réalité est toutefois à double sens : non seulement la télévision se livre à la propagande, mais elle est principalement regardée par ceux qui sont d’accord à l’avance avec le contenu des programmes socio-politiques.

Encore une fois, il y a une différence d’âge importante. Parmi les plus de 45 ans, et surtout parmi les retraités, la majorité regarde la télévision tous les jours. Parmi la population jeune, quasiment personne ne le fait.

Graphique 5. Le sentiment anti-guerre est plus fort à Moscou et à Saint-Pétersbourg


Première colonne : Moscou. Deuxième colonne : Saint-Petersbourg. Source des données : VTsIOM & FOM (25-27 février)

Enfin, il existe une différence de soutien aux opérations militaires entre Moscou, Saint-Pétersbourg (ainsi que d’autres grandes métropoles) et les petites villes et villages. On recense plus de gens opposés à la guerre dans les grandes villes, majoritairement chez les jeunes. Enfin, les différences entre les personnes ayant fait des études supérieures et celles qui n’en ont pas faites sont moins importantes et perceptibles uniquement dans les grandes métropoles.

Mise à jour du Dimanche 6 mars 2022 :

À Novossibirsk, Taïga Info annonce que 96 personnes ont été arrêtées aujourd’hui dimanche 6 mars, lors d’un rassemblement anti-guerre. Irkutsk Insider rapporte 18 personnes arrêtées à Irkoutsk (image ci-dessous). Pour la seule journée du dimanche 6 mars 2022 et à l’heure où nous écrivons ces lignes (08:00 GMT), selon OVD-Info, 316 personnes ont été interpellées lors des manifestations anti-guerre en Russie.

18 manifestants anti-guerre arrêtés à Irkoutsk
18 manifestants anti-guerre arrêtés à Irkoutsk (source : Irkoutsk Insider).

De nombreuses actions ant-guerre ont lieu actuellement en Russie. Au total, selon OVD-Info, depuis le 24 février, date du début de la guerre en Ukraine, 8 349 personnes ont été arrêtées en Russie lors de manifestations anti-guerre.


Note de La Rédaction : nous n’avons pas pris le temps de traduire l’intégralité des graphiques. Les données originales sont consultables sur https://meduza.io/, média indépendant en Russie (et blacklisté depuis le 5 mars 2022 en Russie).




Source: Zeka.noblogs.org