Novembre 15, 2021
Par Lundi matin
277 visites


Le discours performatif du pouvoir

Le discours sur la valeur-travail (en fait le travail comme « valeur Â») que Macron vient encore de prĂ©senter le 9 novembre 2021 est d’abord une reprise de ce que disait Jospin en 1998 pendant le mouvement des ChĂŽmeurs avec ses attaques contre l’assistanat et son refus du revenu garanti, complĂ©tĂ© en 2001 par sa crĂ©ation d’une prime pour l’emploi qui se transformera progressivement en prime d’activitĂ© Ă  partir de 2006 ; et ensuite une copie de celle de Sarkozy sur le « Travailler plus et gagner plus Â» des heures supplĂ©mentaires dĂ©fiscalisĂ©es. Toutefois, les mesures prises ou prĂ©conisĂ©es aujourd’hui (prime d’activitĂ©, indemnisation contre l’inflation) sont en opposition avec l’énoncĂ© premier de Macron puisqu’elles consacrent aussi l’individu-consommateur ĂȘtre de besoin par rapport Ă  l’individu producteur et crĂ©atif. Ce n’est donc pas le travail et le salaire qui y correspondrait (« le pouvoir du travail Â» selon AurĂ©lien PuriĂšre, ancien directeur de la SĂ©curitĂ© sociale in Le Monde, le 11 novembre) que le gouvernement essaie d’enchanter, mais le pouvoir d’achat sans que le rapport de force capital/travail ne change. D’oĂč l’absence de pression sur le capital et de hausse du SMIC, mais de savants calculs trop complexes semble-t-il pour Bruno Le Maire pourtant ministre du Travail, mais que le PrĂ©sident va mettre au clair [1]. À un niveau plus gĂ©nĂ©ral, c’est le mĂȘme raisonnement qui a Ă©tĂ© appliquĂ© pendant le mouvement des Gilets jaunes avec le supplĂ©ment Ă  la prime d’activitĂ© plus la prime concĂ©dĂ©e Ă  titre exceptionnel par le gouvernement Macron.

Mais pour cette derniĂšre, cette fois l’initiative ne vient pas du Medef et si l’indemnitĂ© sera concrĂštement versĂ©e par les entreprises, celles-ci ne sont pas mises Ă  contribution parce que c’est l’État qui compensera.

Par ailleurs, l’indemnitĂ© inflation est Ă©tendue aux non-salariĂ©s et marque une reconnaissance implicite de plus que le systĂšme du salariat n’organise plus qu’imparfaitement la totalitĂ© de la force de travail censĂ©e constituer la « population active Â», ce que nous avons appelĂ© la tendance Ă  l’irreproductibilitĂ© de la force de travail. Dans l’article citĂ©, PuriĂšre convoque Friot, Lordon (En travail. Conversations sur le communisme, La Dispute, 2021) et mĂȘme le Marx des Manuscrits de 1844, histoire de restaurer le pouvoir sur le travail du « producteur Â» contre le « commandement capitaliste Â» comme si ce pouvoir avait existĂ© un jour, on ne sait pas, au temps bĂ©ni de l’État-providence peut-ĂȘtre. Mais de rĂ©flexion sur l’inessentialisation de la force de travail dans le procĂšs de valorisation, pas un mot. L’idĂ©ologie du producteur du XIXe siĂšcle et du travailleur qualifiĂ© des Trente Glorieuses sont pareillement convoquĂ©s, alors que le procĂšs de valorisation n’est plus essentiellement un procĂšs de travail dans la mesure oĂč le travail mort domine le travail vivant et que le capital se totalise dans l’unification de ses procĂšs de production et de circulation (la fameuse « chaĂźne de valeur Â»).

Le cas de la France est loin d’ĂȘtre isolĂ© puisque ce sont surtout aux États-Unis que le phĂ©nomĂšne est apparu et dans une plus grande ampleur. En effet, un nombre record de dĂ©missions est enregistrĂ©. En aoĂ»t 2021, 4,3 millions de salariĂ©s ont quittĂ© leur poste, selon les derniers chiffres du dĂ©partement du travail. Certains partent pour trouver un emploi mieux rĂ©munĂ©rĂ©, d’autres veulent changer de vie. Des Ă©conomistes commencent Ă  parler de la « grande dĂ©mission Â». Ce qui apparaĂźt ici en creux, c’est que le marchĂ© du travail n’est pas un marchĂ© ou en tout cas pas un marchĂ© comme un autre. Quant Ă  certaines analyses de gauche moins factuelles, comme celles de Romaric Godin dans Mediapart [2], on y retrouve parfois la remise en cause de l’idĂ©e de marchĂ© du travail et l’idĂ©e qu’il y aurait une rĂ©sistance au travail, mais sans aller au fond qui serait de reconnaĂźtre que la force de travail, elle aussi n’est pas une vraie marchandise ce qui est pourtant le minimum de cohĂ©rence quand on dit qu’il n’y a pas de « marchĂ© du travail Â» ou, au minimum, que le marchĂ© du travail n’est pas un marchĂ© comme les autres. À cet Ă©gard Karl Polanyi nous est plus utile que Karl Marx.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, la rĂ©fĂ©rence Ă  l’opposition travail concret/travail abstrait faite par Godin ne paraĂźt plus valable, alors qu’elle l’était peut ĂȘtre encore au moment de la critique en acte du travail faite par les prolĂ©taires des annĂ©es 1965/1975. Aujourd’hui, ce n’est pas tant le travail abstrait qui est critiquĂ© — et d’ailleurs cela n’a jamais Ă©tĂ© le cas puisque dans les annĂ©es 1960/1970, c’était le travail « en gĂ©nĂ©ral Â» qui pouvait l’ĂȘtre â€”, que le travail concret dĂ©qualifiĂ© et sous-payĂ©. Ainsi, quand les salariĂ©s de l’hĂŽtellerie et surtout de la restauration refusent aujourd’hui ce qu’on appelle « la coupure Â», il n’y a pas de critique du travail « abstrait Â» lĂ -dedans, mais seulement une critique du travail « concret Â», de son organisation et de ses contraintes
 sans rĂ©elles compensations. Il en est de mĂȘme, mais Ă  l’inverse, de la bataille des maires contre les directives Macron sur le passage aux 35 heures pour toutes les communes : la rĂ©sistance ne se fait pas contre le travail mais sur le travail et les avantages acquis.

Ce n’est pas le capital qui est attaquĂ©

Ce qui Ă©chappe Ă  la conception de Godin et compagnie c’est de percevoir que dans les processus de production d’aujourd’hui, l’exploitation de la force de travail n’est plus essentielle Ă  la valorisation. C’est confondre l’extension de la valeur Ă  toutes les activitĂ©s humaines et la capitalisation de ses mĂȘmes activitĂ©s, quand justement le capital en est arrivĂ© Ă  dominer presque entiĂšrement la valeur. La valeur n’a certes pas disparu, mais elle est comme effacĂ©e des rĂ©seaux et des rapports, elle n’opĂšre que par dĂ©faut en quelque sorte. Le capital peut donc s’émanciper de la « logique de la valeur Â» et poursuivre son cours chaotique
 sans s’effondrer.

Venant d’écrire un livre sur l’opĂ©raĂŻsme italien [3], nous ne pouvons qu’ĂȘtre dubitatifs devant l’interprĂ©tation selon laquelle les quelques rĂ©actions actuelles par rapport Ă  la reprise du travail aprĂšs les pĂ©riodes de confinement [4] relĂšveraient de la mĂȘme rĂ©volte et a fortiori ont la mĂȘme signification que les actions de l’époque opĂ©raĂŻste en Italie oĂč le contexte Ă©tait fort diffĂ©rent ; un mouvement offensif et assez gĂ©nĂ©ralisĂ© de critique du travail Ă  partir de la condition d’OS et un mouvement profond de rĂ©volte de la jeunesse qu’on est loin de retrouver aujourd’hui et avec un rapport de forces fort diffĂ©rent entre capital et travail.

Par ailleurs les informations fournies par les mĂ©dias ou mĂȘme les rĂ©seaux, sur les actions actuelles mĂ©langent allĂšgrement des actions de « dĂ©mission Â» du travail aux USA alors que les motifs en sont disparates. De ce fait, certaines interprĂ©tations tendent Ă  assimiler peu ou prou ces rĂ©actions aux pratiques critiques de turn-over et d’absentĂ©isme de la fin des annĂ©es 1960–dĂ©but 1970, comme si Ă  la flexibilitĂ© capitaliste, les salariĂ©s rĂ©pondaient principalement par la flexibilitĂ© ouvriĂšre thĂ©orisĂ©e par Negri dans les annĂ©es 70 avec son concept d’entrepreneuriat politique.

C’est surtout le cas des interprĂ©tations qui s’attachent Ă  la situation amĂ©ricaine sans pour cela faire remarquer sa spĂ©cificitĂ©, Ă  savoir un rapport capital/travail sur un « marchĂ© Â» trĂšs peu rĂ©glementĂ© et encadrĂ© par la loi gĂ©nĂ©rale (d’État ou FĂ©dĂ©rale), mais fortement contractualisĂ© selon les prĂ©ceptes du libĂ©ralisme. En consĂ©quence, les directions peuvent licencier Ă  tout moment et le salariĂ© partir Ă©galement Ă  tout moment (en thĂ©orie). Or, en temps de crise sanitaire, cet aspect a entraĂźnĂ© un relĂąchement encore plus grand de ce lien vu comme occasionnel, d’autant que le traitement social par le chĂŽmage technique n’a pas Ă©tĂ© utilisĂ© contrairement Ă  ce qui s’est fait en Europe de l’Ouest.

Ces rĂ©actions ne semblent donc pas assimilables au « refus du travail Â» industriel et des conditions de disciplinarisation de la force de travail dans la grande ville, exprimĂ© principalement par les ouvriers italiens en provenance du sud de la pĂ©ninsule au cours du dernier assaut prolĂ©tarien d’envergure qu’on ait pu connaĂźtre (1967-77).

La « rĂ©volution du capital Â» a transformĂ© le travail, le temps de travail, le contenu du travail et sa nature. Dans les pays/puissances dominants, la valeur n’a quasiment pas (ou plus, nous ne sommes pas forcĂ©s de trancher ici) sa source dans le « taux d’exploitation Â» de la force de travail calculĂ© selon une formule mathĂ©matique sujette Ă  caution, dans ce qui Ă©tait un rapport de production fondĂ© et centrĂ© sur le procĂšs de travail. Elle est dominĂ©e par la capitalisation de toutes les activitĂ©s humaines de jour comme de nuit
 Cela ne veut Ă©videmment pas dire qu’il n’y a plus « exploitation Â»â€Š au sens courant du terme. La capitalisation, dans ce domaine, c’est l’incorporation immĂ©diate de toute activitĂ© dans le capital Ă  partir du moment oĂč on lui donne un prix, sans forcĂ©ment passer par la forme salariale (cf. les intermittents du spectacle, les auto-entrepreneurs, les travailleurs du clic, etc.).

L’expĂ©rience nĂ©gative

Dans ces rĂ©actions actuelles au travail, il s’agit de cris de souffrance, de frustration et de rĂ©volte mĂȘlĂ©s et cette expression n’est pas d’abord collective ; elle est particuliĂšre, individuelle et subjective. Y voir une conscience collective serait une fiction puisque, en tendance, c’est maintenant la notion et l’expĂ©rience d’une conscience collective qui sont altĂ©rĂ©es, dissoutes, dĂ©composĂ©es parce qu’à partir du travail il n’y a plus que des « expĂ©riences nĂ©gatives Â» et nĂ©gatives au sens premier du terme et non pas au sens du « nĂ©gatif Ă  l’Ɠuvre Â» hĂ©gĂ©lien et marxien. De la mĂȘme façon que le prolĂ©tariat ne peut plus affirmer d’identitĂ© ouvriĂšre [5], il ne peut plus se rĂ©fĂ©rer Ă  une « expĂ©rience prolĂ©tarienne Â» dont parlaient Ă  la fois la revue Socialisme ou barbarie des annĂ©es 1950 (dans son numĂ©ro 11) et les opĂ©raĂŻstes italiens des annĂ©es 1960-70. Le travailleur uberisĂ© ou le micro-entrepreneur n’est pas l’ouvrier-masse et il ne fait pas non plus masse. Au mieux il s’agglutine avec d’autres sans faire « multitude Â».

Notre abandon de toute rĂ©fĂ©rence Ă  la « prise de conscience Â» ou Ă  la « conscience de classe Â» pourrait ĂȘtre revisitĂ© Ă  la lumiĂšre (sombre !) de ce phĂ©nomĂšne de « perte de conscience Â» ou, ce qui est proche, de recherche « d’états altĂ©rĂ©s de conscience Â».

D’abord ceux qui relĂšvent du complotisme sous toutes ses formes, Ă  travers les rĂ©seaux sociaux, mais pas seulement tant la perte de repĂšres thĂ©oriques ou de principes politiques est grande. Sans Ă©pargner totalement le mouvement des Gilets jaunes, ce dernier avait su ne pas en faire sa marque de fabrique et dĂ©passer par ses actions et dans la rue, la virtualitĂ© potentielle des rĂ©seaux ; cela est plus douteux pour ce qui concerne les manifestations actuelles autour du refus du passe sanitaire [6].

Ensuite, plus en marge certes, l’action relativement rĂ©cente, mais rĂ©currente d’un phĂ©nomĂšne comme celui des Blacks Blocs qui exprime le refus de se dĂ©finir politiquement et d’affirmer une identitĂ© comme groupe d’intervention ; ou le dĂ©veloppement de rave parties devenues free parties [7] dans lesquelles le participant dissout sa conscience de la rĂ©alitĂ© et abandonne son individualitĂ© pour plonger dans un imaginaire supposĂ© festif et hors systĂšme.

MalgrĂ© les diffĂ©rences entre ces pratiques fort diverses, elles manifestent deux points communs :

– le premier, c’est qu’elles ne semblent pas avoir de substrat objectif parce qu’elles n’existent que dans leurs actions immĂ©diates, leur fondement Ă©tant comme mis entre parenthĂšses. C’était dĂ©jĂ  le cas pour les Gilets jaunes, par exemple, qui taisaient ou ne s’attardaient pas sur leur activitĂ© professionnelle (on ne se posait jamais la question comme premier rapport : « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Â» qui la plupart du temps renvoie au rapport au travail), pour parler des conditions de vie en gĂ©nĂ©ral considĂ©rĂ©es plus du point de vue du « ressenti Â» que de la « conscience Â» au sens habituel de conscience rĂ©flĂ©chie. Ce « ressenti Â» s’exprimerait, par exemple aux États-Unis, dans le You only live once ou YOLO (« On ne vit qu’une fois Â»).

– le second, c’est que toutes partent d’un comportement individuel qui s’exprime collectivement inversant ce qui a Ă©tĂ© le sens du rapport collectif/individu dans les mouvements de classe prolĂ©tariens (le « prolĂ©taire-individu Â» est d’abord prolĂ©taire ensuite individu parce qu’il est subsumĂ© par sa classe), parce que du fait du niveau atteint par le procĂšs d’individualisation dans la sociĂ©tĂ© capitalisĂ©e, les prolĂ©taires sont d’abord des individus
 en l’absence de toute possibilitĂ© de reformation de classe au sens marxiste du terme, c’est-Ă -dire requĂ©rant conditions objectives et conditions subjectives de sa formation.

C’est cette difficultĂ© Ă  objectiver les luttes et, plus gĂ©nĂ©ralement, les pratiques et les comportements qui fait qu’au mieux, pour les Gilets jaunes par exemple, la tendance Ă  faire communautĂ© est passĂ© principalement par la communautĂ© de lutte qui a constituĂ© alors l’objectivation de cette lutte, mais une objectivation fragile et instable, car ne reposant que sur la lutte. Elle peut donc en perdre sa finalitĂ© confondant moyens et fins en cherchant Ă  perdurer en dehors et aprĂšs le mouvement comme lorsqu’aujourd’hui des restes de Gilets jaunes tentent d’investir le champ anti-passe sanitaire. Cette objectivitĂ© ayant disparu, ne s’exprime alors qu’une subjectivitĂ© comme une autre, sans rĂ©fĂ©rence Ă  une dĂ©termination sociale a priori.

Temps critiques, le 14 novembre




Source: Lundi.am