Avril 17, 2020
Par Paris Luttes
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Une direction d’université en roue libre

C’est comme ça et pas autrement. La durée du confinement vient d’être prolongée jusqu’au 11 mai et les universités ne rouvriront pas leurs portes pour les cours avant la rentrée prochaine. Dans son dernier discours, Macron admet du bout des lèvres, qu’au fond la situation de confinement, ce n’est pas en effet la même chose pour tout le monde parce qu’elle exacerbe les inégalités sociales. Dans le secondaire, le ministre Blanquer, qu’on ne peut soupçonner d’humanisme, avait lui admis auparavant que pour le diplôme le plus emblématique du pays, le BAC, les notes obtenues et les cours réalisées durant le confinement ne seraient pas pris en compte.

Pourtant, l’équipe dirigeante de l’université de Nanterre a décidé coûte que coûte de faire passer des examens aux étudiantes et étudiants en niant une réalité tenace. [2]

Les inégalités liées au contrôle continu et à la bonne réalisation des devoirs en ligne ? Rien à faire ! Le fait que la plateforme de cours en ligne (d’ailleurs inaccessible depuis le mardi 16 avril) soit instable, vieillotte et illisible ? Faites avec ! Des étudiantes et étudiants qui envoient des mails pour dire qu’ils et elles n’ont plus rien à manger ni un seul euro en poche, pas d’ordinateur, pas d’imprimante, pas de logement fixe ou plus d’argent pour le loyer ? Peu importe ! Des profs qui indiquent avoir perdu la moitié de leur effectif en cours de route ? Et alors ?! Des enseignantes et enseignants contractuel·les sont lâché·e·s dans la nature sans salaire ou avec une rémunération amputée par l’absence de service en présentiel ? On fait mine de ne pas les entendre. « Circulez, il n’y a rien à voir ».

Tout cela n’est en fait pas un problème pour le président de Nanterre, Jean-François Balaudé, et son super vice-président de choc préposé aux examens et écritures, Christophe Bréchet. Il faut maintenir la continuité pédagogique à tout prix et, surtout, les diplômes « coûte que coûte ». Parce que, voyez-vous la valeur d’un diplôme, la valeur de l’université française. Il souffle comme un air de préfecture autoritaire à l’université de Nanterre.

Oh, oui il y a bien, les paniers-repas (voir photo ci-dessous). Il est promis des aides à l’acquisition d’un ordinateur, 250 et de 100 clés 4G de connexion internet pour à peu près … sur 36 000, quelques promesses d’aides financières dans le désert. Mais, soyons sérieuses et sérieux, face à la vague de misère qui submerge habituellement et plus encore aujourd’hui le monde estudiantin, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Pour ne donner qu’un exemple, les 10 millions débloqués par le CROUS pèsent peu face aux 2,7 millions d’étudiant·es que compte le pays… et restent de toute façon pour l’instant (mercredi 15 avril) tout virtuel. Même pas la charité, la promesse de la charité. Merci président !



Figure 1- Panier-repas généreusement offert par la direction de l’université de Nanterre

Cette situation désastreuse aurait pu être anticipée. Pas l’épidémie en elle-même, peut-être, et encore il y avait de précédents, des alertes, mais plutôt le fait que la vie des étudiantes et étudiants ne tient bien souvent qu’à un fil. Les inégalités sociales de logement, de santé, d’alimentation, bref l’impossible condition estudiantine en France, on ne le découvre pas. Faut-il rappeler ce qui s’est passé l’hiver dernier à Lyon ? [3] On dira, « oui, mais là c’est exceptionnel », c’est la crise sanitaire. Et alors ? Et même s’il fallait y voir de l’exception, depuis maintenant un mois, la situation des étudiantes et étudiants en difficulté face au confinement est connue, même des médias nationaux.

À Nanterre, par exemple, des enseignantes-chercheuses en sociologie – dont le métier consiste en partie à produire et interpréter des données chiffrées – ont montré dans une importante enquête réalisée en ligne pendant la première période d’enfermement (17 – 31 avril) l’aggravation des conditions d’une majorité d’étudiantes et étudiants du fait du confinement. Les résultats de ce travail vont d’ailleurs dans le sens de ceux obtenus au sein d’autres universités, Paris 8 par exemple.

Ces enseignantes-chercheuses concluent leur enquête en soulignant l’impossibilité de suivre les cours et donc tenir des examens dans des conditions acceptables. Elles affirment que, si ceux-ci étaient maintenus, ils seraient profondément entachés – entre autres choses – d’inégalités et d’illégalismes. La réaction de la direction de l’université de Nanterre à ce travail ? Le président, philosophe de profession, ainsi que son examinateur en chef, helléniste de formation, qui n’ont donc jamais dû voir d’autres chiffres que ceux du tableau Excel du budget de leur établissement ou de leur crédit immobilier, n’en ont cure. Ils vont même jusqu’à affirmer lors d’une réunion portant sur le sujet des examens qu’« il faut se méfier de ces chiffres… ils ne sont pas scientifiques ». [4]

Comment peut-on en arriver à ce niveau de mépris et de déni de réalité. Mais oui, bien évidemment ! Grâce aux ordonnances sur l’état d’urgence sanitaire encadrant le fonctionnement du monde académique, mais surtout donnant les pleins pouvoirs à ce monsieur dont le mandat est déjà arrivé à son terme, et qui ne doit son maintien à son poste qu’à la situation de crise sanitaire. Le voilà encore en place jusqu’au mois de décembre, avec la possibilité de transformer toutes les commissions élues en simples organes de consultation mettant tout le monde devant le fait accompli et bombardant de mails faussement solidaires l’ensemble des personnel·les, étudiantes et étudiants de Nanterre.

En attendant que tout le monde suive bien sagement ses directives, depuis son lieu de villégiature Balaudé peut déguster des « smoothies à l’ortie » (message du compte twitter de J.F. Balaudé du 7 avril 2020) pendant que crèvent et crèvent de faim des étudiantes, des étudiants. On a le confinement qu’on mérite, visiblement.

Des résistances enseignantes en friche

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment cette situation a pu se réaliser sans qu’un blocage de la base n’intervienne ? La résistance du corps enseignant a-t-elle été écrasée ? Il aurait fallu encore qu’il y ait une. En dehors de quelques initiatives, comme celles mentionnées plus haut ou la création d’une caisse de solidarité, de l’intervention du syndicat majoritaire qui tente de faire son boulot comme il le peut, rien ou pas grand-chose. Une trentaine d’enseignantes et enseignants mobilisé·es, tout au plus, en voyant large, sur plus de mille.

Le déni, le mensonge, l’évitement ont en fait caractérisé l’attitude de la plupart des enseignantes et enseignantes jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a pas de quoi s’étonner. Cette conduite est dans la suite de celle adoptée par beaucoup d’elles et eux dans le cadre de la lutte contre la réforme des retraites et la LPPR, du mois de décembre 2019 au mois de mars 2020. En faire le minimum, enchaîner les postures, voire, la plupart du temps, détourner toujours plus les yeux pour ne pas se sentir atteint·e par la merde qui vient et le bordel déjà là.

C’est d’ailleurs le moment de préciser que si beaucoup dans le monde universitaire pense que le mouvement contre la réforme du milieu universitaire était massif ou se gargarise de leurs « beaux collectifs de lutte », quiconque l’a vécu de près sait combien ce moment a surtout montré la lâcheté (« il ne faut pas aller trop loin ») et le conservatisme du milieu (« la grève, ça ne sert à rien j’ai essayé en 2009 »), du haut en bas de la chaîne militante. Ne parlons même pas de celles et ceux qui étaient contre ces réformes, mais dans leur coin, encore moins de celles et ceux qui s’en accommodaient par avance.

Cette situation de COVID-19 ne permet, en fait, plus de tricher. Aux faux-semblants s’est substituée la réalité nue. Des anecdotes à la pelle ! Florilège. « Dites-leur de prendre en photo leur copie et de l’envoyer par texto s’ils n’ont pas Internet ». « Il faut bien accepter la situation il et elles le doivent aussi ». « On ne va pas s’attarder sur chaque exception ». « Il faut défendre la valeur des diplômes ». « C’est un petit peu exagéré de dire que ce n’est pas possible de suivre des cours quand on est confiné·e ». « Je vais quand même leur demander un petit quelque chose, on ne sait jamais ». Et les injonctions à la continuité pédagogique ou la frénésie avec laquelle l’équipe dirigeante tente d’organiser les examens montrent bien en creux l’inanité des sempiternelles remarques sur l’inutilité de l’arrêt de l’intégralité de nos activités. Loin d’être inessentiel·les, l’action des gouvernants montre bien qu’ils considèrent les travailleur·ses de l’Enseignement Supérieur et la Recherche comme des rouages-clés de la reproduction sociale. Qu’on ne nous dise jamais plus que la « grève ne sert à rien » !

Quand on regarde à fond la situation, se révèle un groupe, le corps enseignant de Nanterre, sur lequel les étudiantes et les étudiants ne peuvent plus, ou plutôt pas, compter. Un groupe qui défend son quant-à-soi et qui se montre lâche face à l’autoritarisme de la présidence. Comment pourrait-il en être autrement ? Leur lâcheté les a conduit·e·s à perdre leur liberté académique, à se ranger sous la coupe de managers d’UFR, à se tenir bien droit·e pour obtenir prime, un avancement ou des « responsabilités » dans diverses instances, LABEX, IDEX, etc.

Le corps enseignant dans son écrasante majorité s’accroche à ses derniers pouvoirs (les cours, les examens) exercés sur le groupe « d’en dessous » : les étudiantes et les étudiants. C’est sur les étudiantes et étudiants que les enseignantes et enseignants peuvent encore exercer un semblant de domination, écraser, sur lesquel·les ils et elles peuvent passer leur frustration de profession intellectuelle déclassée, maintenant contrôlée par des administratifs ou des financiers.

Des étudiantes et des étudiants qui n’en peuvent plus…

Alors, autant dire que les étudiantes et étudiants sont en mauvaise posture à Nanterre. Pourtant la lutte contre la casse des retraites et la LPPR avait laissé penser à certaines et certains d’entre elles et eux que l’alliance avec les enseignantes et enseignants était possible. Une illusion qui s’est envolée en fumée avec le confinement. C’est d’autant plus inquiétant que dans cette situation l’opposition du corps étudiante ne peut se manifester comme avant, par exemple dans sa force de blocage, par la présence du nombre visible. Outre l’isolement et la distance physique des lieux du pouvoir universitaire, elle n’est plus écoutée dans les instances et commissions entièrement contrôlées par le président avec l’état d’urgence.

C’est d’autant plus inquiétant encore que les conditions de vie des étudiantes et étudiants se sont, après quinze jours de confinement, de plus en plus détériorées comme le montrent les premiers résultats d’une enquête par questionnaire réalisée par des camarades autonomes de Nanterre qui mettent les résultats en accès libre sur simple demande .

Complémentaire des deux enquêtes citées plus haut, celle-ci est plus orientée pour être utile à une intervention politique en prenant le parti de s’intéresser à la situation matérielle et subjective des étudiantes et étudiants après les 15 premiers jours de confinement pour en apprécier les effets.

Contrairement à beaucoup d’enquêtes aussi (notamment celle de Paris 1), celle-ci a aussi essayé d’éviter un « biais de normalité », c’est-à-dire de n’interroger les étudiantes et étudiants que sur leur condition d’études comme si c’était la seule préoccupation possible.

Cette enquête a été renseignée par 616 répondantes et répondants inscrit·es en licence [5] dans les différentes disciplines des sciences humaines et sociales de l’université de Nanterre. [6]

Parmi les principaux on peut noter que 79 % des personnes interrogées sont restées dans leur logement habituel pour vivre le confinement et n’ont pas eu la chance, contrairement à certains et certaines enseignant·es ainsi qu’à la bourgeoisie parisienne, de rejoindre un lieu de retraite à la campagne.

La plupart des répondant·es (72,7 %) vivent en fait avec leur famille dans un appartement ou une maison individuelle avec en moyenne 5 autres personnes. Pour 40% d’entre eux et elles, il n’y a pas de pièce où s’isoler de manière permanente.

Dans ces logements, 60,3% des répondant·es disent subir un niveau de bruit qui nuit à leur tranquillité (notamment pour se concentrer). Des nuisances sonores dans le logement familial qui dans 57,8% des cas sont considérées comme d’un niveau supérieur à celui constaté habituellement. Le bruit du voisinage a lui aussi augmenté pour 58,7% des personnes interrogées avec des effets indésirables sur le repos et la concentration pour 32,8% d’entre elles.

Le sommeil des étudiantes et étudiants ayant répondu au questionnaire est aussi troublé par la situation, avec les conséquences que l’on peut imaginer sur la vie psychique. Ce sont en effet 67,6% qui déclarent moins bien dormir quinze jours après le début du confinement.

Leur alimentation est aussi affectée. Ainsi, 48,3 % des répondant·es affirment que le confinement a eu une incidence négative sur leur alimentation, avec une variété de situations insupportables exposées par le graphique ci-dessous.



Moins de repos, moins d’appétit et, aussi, plus de tensions intrafamiliales pour 49,5% de l’effectif. D’ailleurs, à l’inverse d’une idée qui a droit de cité dans quelques éditoriaux de journaux à grand tirage qui verrait dans le confinement une occasion de se retrouver entre proches, 16,3% des personnes répondantes assurent que la situation conduit à l’inverse et 30,6% estiment que ce n’est pas le cas.

Avec de tels résultats, rien d’étonnant à ce que 49,1% de l’effectif affirme ne pas se trouver dans des conditions matérielles, intellectuelles, économiques et sociales permettant de suivre correctement des cours et d’effectuer un travail universitaire à distance ou, encore, que 34,4% d’entre elles et eux considèrent ne pas pouvoir consacrer autant de temps que nécessaire à leur travail.

Ce travail est par ailleurs rendu d’autant plus difficile par le fait que 69,9% de l’effectif considère manquer de ressources bibliographiques pour le faire (les bibliothèques et libraires sont fermées, faut-il le rappeler ?), que l’absence d’un ordinateur personnel est une réalité pour 17,7% et que l’insuffisance d’une connexion internet par ordinateur l’est pour 34,5% des répondantes et répondants. On peut aussi signaler au registre des difficultés à étudier que 76,5% des personnes répondantes n’ont aucune personne à proximité susceptible de les aider dans la réalisation de leur travail universitaire et que 48,8% sont astreint·es à des tâches ménagères supplémentaires prenant sur leur temps d’études.

Rien d’étonnant alors à ce que 63,4% des personnes enquêtées souhaitent un aménagement de la fin du semestre (22,5% n’ont pas souhaité répondre à cette question) et surtout des examens. Les étudiantes et étudiants interrogé·es ont d’ailleurs des idées précises sur ce point. Voici quelques-unes des réponses qu’ils et elles ont proposées, parmi des centaines possibles :

« Comme nous ne pouvons pas retourner à Nanterre pour les réaliser je pense que des examens en ligne sont nécessaires, mais pas en temps limité. En effet, beaucoup de personnes n’ont pas accès à un réseau suffisant ou même à un ordinateur. Cela leur serait fatal pour leur continuité scolaire. »

« Un report des examens »

« La validation automatique du semestre, car des partiels en ligne ne sont pas envisageables par l’ensemble des étudiants. »

« Validation par contrôle continu, épreuves facultatives, etc. »

« Validation automatique avec possibilité d’améliorer la note. Au pire faire les examens en septembre. J’arrive à lire pour moi et à faire des trucs perso, mais pas à me mettre dans un texte ou je serai noté, ça fait monter l’anxiété ! Puis le confinement est mal respecté ou je vis tout le monde est dehors, donc j’attends juste de tomber malade et j’espère que ça sera pas pendant les partiels !!! »

« Maintien des cours en ligne pour les professeur.es qui le souhaite, car cela rassure certaines personnes. Néanmoins suspension totale des notes pendant cette période. »

« Mettre une note minimale de 12, cela évitera d’être pénalisé en cas de problème de connexion Internet au moment du partiel. »

« “Adapter les examens pour celles/ceux qui n’ont pas un bon accès a un ordinateur ou simplement à internet. Effectuer des partiels sous forme de DM, pour laisser le temps de s’organiser et limiter un stress inutile sur le temps d’organisation/ d’adaptation si possible”

« Une note plancher »

On peut en conclure que les étudiantes et étudiants de Nanterre sont, dans une majorité de cas observés, dans une situation ne permettant pas de concevoir une poursuite du travail universitaire comme si de rien n’était. À vrai dire, on s’en doutait, à vrai dire, vouloir poursuivre comme si de rien n’était alors que la misère se répand comme une traînée de poudre et que le virus rode nous semble un objectif de privilégié·es.

Les quelques extraits ci-dessous montrent que les étudiantes et étudiants sont pour leur part lucides face à la situation et défendent dans leurs réponses légitimement leur intérêt. Ce sont elles et eux qui vivent les pires situations conditions matérielles de confinement, c’est elles et eux qui jouent leur avenir et, à ce titre, c’est elles et eux qui devraient décider de la suite des événements à l’université.

Vers une rentrée explosive ?

Malheureusement, la conclusion de cette enquête est inverse. On fait face à une situation qui a tous les traits d’une lutte de classe au sein de l’Université de Nanterre. Elle met en présence trois groupes aux conditions d’existence et d’avenir différentes, aux intérêts divergents et au pouvoir inégal. La direction qui veut et peut imposer son business as usual pour maintenir l’ordre universitaire d’avant, avec des aménagements à la marge. Un corps enseignant qui a trahi, replié sur son quant-à-soi et qui ne connaît à peu près rien de la situation des étudiantes et étudiants, exceptés de loin (« mes étudiant·es m’ont dit »), sauf pour les fractions la plus progressiste ou (car ?) prolétarisée (les précaires de l’ESR), malheureusement bien isolées. Enfin, les étudiantes et étudiants que personne ne semble vraiment comprendre ou écouter et qui ne peuvent compter que sur elles et eux-mêmes, à distance, sans possibilité de construire et d’imposer un rapport de force réel.

Dans cette configuration, on peut espérer que deux choses. Premièrement, que l’auto-organisation étudiante parvienne à se structurer rapidement dans cette situation de confinement pour imposer par l’insubordination sa voix et ses décisions. Un refus massif et clair de passer les examens avec une demande de validation automatique du semestre (« validation de solidarité ») et la suspension de tous processus de sélection à la rentrée prochaine au moins, peut engendrer un désordre tel que la présidence, isolée malgré son pouvoir excessif, ne pourra gérer pour organiser la rentrée. Certains collectifs ont déjà fait tourné une pétition pour le demander ( http://chng.it/X5wrdyDGz6) et certaines universités se sont engagé à appliquer cette mesure sous la pression. La lutte paye pour une autre « valeur » des diplômes, une valeur solidaire plutôt que technocratique, comme le défendent la clique de la Conférence des président·es d’universités.

À ce titre, on peut souligner que celles et ceux qui veulent maintenir les évaluations sous prétexte de veiller à la valeur des diplômes semblent par ailleurs méconnaître un résultat fondamental des sciences sociales travaillant sur le système de formation, à savoir qu’il n’a jamais été établi une corrélation, sans même parler de causalité, entre les dispositifs solidaires de validation automatique, le nombre de journées de grève ou encore le degré de mobilisation des collectifs de lutte dans les universités, d’une part, et la dite “valeur” des diplômes de l’autre. Il faut aller chercher du côté des structures du champ de l’enseignement supérieur et de la recherche, en amont, et de celui des structures des marchés de l’emploi, en aval, pour saisir ce qui contribue à donner plus ou moins de “valeur” à tel ou tel titre universitaire. Défendre la valeur de nos diplômes, c’est bien plutôt lutter contre la LPPR et les politiques néolibérales similaires de transformation de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui, sous couvert de la recherche de l’efficacité, inscrivent une polarisation accrue entre quelques établissements d’élite très dotées destinées à des franges fortunées et de plus en plus réduites de la population, d’une côté, et, de l’autre, des établissements “de secteurs”, destinés surtout à alimenter le “bassin d’emploi local” en main d’œuvre bon marché et corvéable à souhait.

Défendre la valeur de nos diplômes, c’est aussi s’opposer à la financiarisation et des vagues successives de détricotage du droit du travail qu’elle implique et entraîne nécessairement, tant est forte la corrélation entre l’évolution du taux de chômage et l’évolution d’un indice sommaire de la financiarisation, comme de la part des profits reversés sous forme de dividendes aux actionnaires. Bref, défendre la valeur de nos diplômes, c’est proposer une organisation démocratique de la vie sociale et économique dans laquelle le choix de ce qui est produit, des modalités et des finalités de la production revient aux travailleur·ses. A l’encontre des prénotions, militer pour une validation automatique afin qu’aucun·e étudiant·e ne soit pénalisé·e pour une situation dont elles et ils ne sont, en toute rigueur, pas responsables, est aujourd’hui une façon efficace pour défendre la “valeur” de nos diplômes et du travail universitaire, que ce soit celui des enseignant·es-chercheur·ses, des travailleur·ses de l’administration et des étudiant·es.

Sur un deuxième front, il y a à espérer que les étudiantes et étudiants se souviennent de cet épisode du Covid-19 au sein de l’université de Nanterre, afin d’entamer un combat pour la dignité et pour renverser l’ordre universitaire à leur avantage, pour être inclus à chaque niveau de décision, à chaque étape et dans chaque lieu où leur avenir se décide. On voit partout fleurir des mots d’ordre « penser le monde d’après », formulés parfois par celles et ceux-là même des universitaires qui ont jeté un regard à peine plus que condescendant ou charitable sur la situation des étudiantes et étudiants. Si les étudiantes et étudiants prennent comme point d’appui le mépris et la dénégation avec laquelle leur situation objective de souffrance en situation de confinement a été traitée, le monde universitaire d’après pourrait bien ressembler, s’ils et elles s’unissent, à un champ de bataille pour l’autogestion étudiante des campus.

Dans ce combat, il y aura lieu de réfléchir aux alliances avec le corps enseignant qui, en dehors d’une fraction progressiste-prolétarisée (les précaires de l’ESR) n’est clairement pas de leur côté. C’est ce que révèle crûment la situation. Les postures du « mais je le fais dans l’intérêt de mes étudiantes et étudiants », « je les connais », « il ne faut pas les perdre » n’y changeront rien. Elles sont à présent périmées. Ce ne sont que des mots avec lesquels les directions universitaires et une majorité du corps enseignant se payent une tranquillité morale et une carrière, à peu de frais. Les alliances à venir seront, à la rentrée, un enjeu central de la lutte quand certaines et certains parmi le corps enseignant voudront défendre leur intérêt sur les retraites ou la LPPR en enrôlant les étudiantes et étudiants. Il faudra alors mettre ces gens-là devant leur inconséquence.

Avant que la situation ne se décide, c’est surtout la honte qui caractérisera cette histoire nanterrienne du temps du confinement. Honte sur la présidence de cette université, des autres ayant pris des décisions analogues et sur ceux et celles du corps enseignant qui ont collaboré avec elle directement, en fermant les yeux ou par l’inaction. Peut-être qu’il y aura ensuite une révolte contre ces gens couverts de honte, il faut l’espérer. Il ne faudra en tout compter alors ni sur les directions autoritaires ni sur le corps enseignant conservateur ou réactionnaire. Il faudra les destituer par l’insubordination et la lutte de que ceux et celles qui sont la force vive ainsi que la raison d’être des universités : les étudiantes et étudiants, qui reprendront alors l’avenir des facs en main.

Des militant·es autonomes de l’université de Nanterre




Source: Paris-luttes.info