Février 4, 2021
Par Sans Nom
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Samedi 30 janvier 2021 s’est déroulée une dite « autoréduction » dans un Carrefour Market du 13e arrondissement de Paris, que certains de ses promoteurs n’ont pas résisté à mettre en scène sur les réseaux sociaux, comme le veut l’air d’un temps où n’existerait plus que ce qui relève du spectacle. Selon les propres termes du tract distribué aux clients, il s’agissait d’une « action solidaire » afin de « réquisitionner des produits alimentaires et hygiéniques de première nécessité pour en faire bénéficier celles et ceux qui subissent le plus les conséquences de cette crise », mélangeant ainsi allègrement les notions d’assistance, d’entr’aide ou de soutien avec celle de solidarité. Mais nous sommes certainement trop naïfs de continuer à penser, comme au 20e siècle, que la solidarité c’est l’attaque, le soutien matériel du soutien matériel, l’entr’aide une forme de réciprocité, et l’humanitaire (y compris militant) une forme de charité laïque qui entretient dépendance et misère tout en cautionnant ses causes.
Plus précisément encore, les assistantes sociales de choc ont tenu à préciser dans leur compte-rendu triomphaliste : « Après une heure et demie de blocage et de négociation, nous sommes parti.es avec l’accord de la direction et le contenu de tous les caddies remplis. Concernant les pourparlers, ils ont essentiellement porté sur la nature et la qualité des produits…. Nous redistribuerons les marchandises cédées gracieusement aux collectifs dans lesquels nous militons, pour les publics les plus touchés par la crise (exilés, précaires, mères isolées, familles en galère…). » (Paris-luttes, 3 février 2021)

Comme il a semblé primordial aux nobles autoréducteurs d’insister sur le fait que cette opération avait été méticuleusement dealée avec une direction par ailleurs traitée d’assassine et de raciste* –pas comme ces vulgaires voleurs qui se passent de tout droit et autorisation pour exproprier ce qui leur chante au quotidien, ou refusent par principe de dialoguer avec des assassins racistes–, et sans même parler du fait que les bons pauvres devraient rester à leur place en se contentant des « premières nécessités » militantes dûment triées pour eux, on s’est souvenu d’un petit texte critique paru il y a une dizaine d’années. Il rappellera peut-être de mauvais souvenirs à certains… mais tant pis !

Quant aux autres, peut-être juste horripilés par l’objectif aussi paternaliste que misérabiliste d’une « action » qui se vante au final d’avoir « redistribué » des biens de base à des « publics » de galériens, ce sera l’occasion de le découvrir.

(4 février 2021)

* « Carrefour, assassin ! Carrefour, raciste ! » disait notamment le tract distribué, en référence à Joao Batista Rodrigues Freitas, tabassé à mort en novembre dernier par des vigiles de Carrefour à Porto Alegre, tout en ajoutant qu’ « en réponse de nombreux magasins Carrefour ont été attaqués »… Sauf à Paris bien sûr, où mieux vaut sans vergogne faire semblant d’oublier qu’ils ont aussi été pillés de façon auto-organisée, loin de la médiation charitable de tous les gentils redistributeurs qui aiment prendre langue avec leurs gérants.


Multiplication des « auto-réductions » ?

Il y a eu les « Robins des Bois » grecs de Thessalonique qui pillaient des supermarchés et en faisaient des banquets de quartier. Il y a eu aussi les pic-nic du NPA pour faire un peu d’agitation électorale « contre la vie chère ». Et puis, dans cet air du temps contestataire, sont réapparues les « auto-réductions ». Mais ne jouons pas sur les mots : ce terme, emprunté au mouvement autonome des années 70, signifie de puis longtemps – dans le néolangage « militant » contemporain – un transfert collectif de marchandises vers la sortie du magasin sans les payer.

Depuis décembre [2008], et plus encore avec mouvement étudiant qui se traîne depuis trois mois derrière les profs et les chercheurs, ces formes d’action ont refait surface. Sous un même vocable se cachent pourtant des pratiques bien différentes : l’exhibition de sa misère de « précaire » avec journaleux embarqués et accord de la direction (Monoprix, Paris) n’est pas si éloignée des crétins assis en train de crier « non-violence » pendant que d’autres négocient pour laisser au directeur le choix des produits à fourguer discètement à l’arrière du magasin (Carrefour, Grenoble). Mais ces deux formes sont bien différentes de celle de la bande d’inconnus masqués qui sont allés briser les vitrines et se servir pendant une manif nocturne (Monoprix, Nantes) ou des centaines de sacs de bouffe, portables et accessoires informatiques sortis en force suivi d’un bref assaut du commissariat du quartier (Carrefour Market de Villejean, Rennes).

Pourquoi, lorsqu’on passe de l’acte individuel ou à petits groupes (les vols de débrouille ou de survie) à une plus grande quantité de personnes (de la cinquantaine à trois cent dans ces exemples), cela impliquerait-il de négocier avec les proprios/gérants, alors même qu’on a un rapport de force bien plus élevé ? Si certains avancent de manière absurde dans cette direction, c’est parce que la logique même de l’acte a changé : on est passé d’une réappropriation directe pour soi (et les siens) à de la propagande activiste, c’est-à-dire à un mécanisme qui met en jeu l’image de soi (ou du mouvement, etc.) et toutes les tares de la politique (la délégation, la tractation avec le pouvoir, la séparation en rôles, la représentation) qui vont avec.

On veut donner le bon exemple donc ne surtout pas passer pour des violents ou de vulgaires voleurs, on a besoin de main d’œuvre donc de limiter les risques d’arrestation, on veut montrer qu’on est des démocrates responsables donc qu’on peut toujours discuter et s’arranger avec nous, on met en pratique ses propres schémas de pensée autoritaire donc il y a les spécialistes qui maîtrisent la langue du pouvoir (tu saurais négocier avec le chef de Carrefour, toi ?) et ceux qui portent les sacs, on refuse d’inciter à l’expropriation généralisée en la pratiquant, des fois que tout le monde s’y mettrait et qu’il n’y aurait plus d’ « action collective » à organiser ni à gérer (le LKP a été exemplaire en Guadeloupe dans ce rôle de contention des pillages…).

Ces logiques néo-syndicalistes nécessitent donc à la fois des médiateurs habiles et un interlocuteur bienveillant (plusieurs gérants ont lâché flics et vigiles), ce qui revient finalement à confier la réussite ou l’échec de ces opérations à des spécialistes et à l’ennemi, plutôt que de compter sur ses propres forces. Avec cette logique activiste de militants qui négocient la charité, on est plus proche d’une opération de publicité idéologique que d’une affirmation de classe par l’action directe sans médiation (soit le pillage en force). Là est toute la différence entre le spectacle volontaire de sa misère –à tous points de vue – et une réappropriation en tant qu’individus pris dans la guerre sociale.

Quant à la mise en commun qui peut suivre l’expropriation, elle pourra alors se produire non pas lors d’une redistribution symbolique à des malheureux extérieurs à soi (les sans-papiers, les sans-abris, les ouvriers,…), mais dans un partage entre voleurs et associés qui partagent une même lutte, une même rage ou des mêmes rêves, sans se contenter des miettes que nous laisse le capital.

[Cette Semaine n°98, printemps 2009, page 30]


Sous le chapô introductif suivait une liste d’ « auto-réductions » de la période (décembre 2008-mars 2009), que nous n’avons pas retapée, mais qu’on trouvera dans le scan ci-contre.




Source: Sansnom.noblogs.org