Mars 2, 2020
Par Le Monde Libertaire
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C’est lors des manifestations du printemps 2016 contre la loi « Travail Â» que le slogan « Tout le monde dĂ©teste la police Â» s’est imposĂ© dans les manifestations, prenant le pas sur le traditionnel « Police partout, justice nulle part Â», qui prĂ©valait depuis deux dĂ©cennies. Cela n’a rien d’étonnant si l’on songe que ces manifestations ont Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre de deux phĂ©nomĂšnes concomitants.

D’une part, elles ont constituĂ© pour les autoritĂ©s policiĂšres une occasion d’expĂ©rimenter tous azimuts des pratiques plus ou moins nouvelles (et auxquelles l’actuel mouvement pour les retraites est Ă  son tour confrontĂ©) : utilisation de drones survolant les manifestants, harcĂšlement des cortĂšges et tentatives de les scinder, nasses, usage massif de nouvelles armes prĂ©tendument « non lĂ©tales Â» (LBD 40, grenades de dĂ©sencerclement, etc.). Il s’agissait du coup d’envoi d’une brutalisation des manifestants qui n’avait pas Ă©tĂ© vue depuis plusieurs dĂ©cennies et qui allait culminer (mais l’histoire n’est pas finie !) dans la rĂ©pression du mouvement des Gilets Jaunes trente mois plus tard, avec son cortĂšge d’yeux crevĂ©s et de mains arrachĂ©es. La banalisation des violences policiĂšres a atteint un tel degrĂ© qu‘aucun habitant des grandes villes faisant ses emplettes un samedi aprĂšs-midi ne s’étonne plus, dĂ©sormais, de voir flotter au-dessus du centre-ville un nuage de gaz lacrymogĂšnes.

Mais d’autre part, d’une maniĂšre autrement plus rĂ©jouissante, ces manifestations du printemps 2016 ont vu la rĂ©apparition de cortĂšges offensifs, dont le signe le plus Ă©vident fut l’irruption du « cortĂšge de tĂȘte Â» (celui-lĂ  mĂȘme qui popularisa le fameux slogan), en lieu et place des traditionnels carrĂ©s de tĂȘte composĂ©s de bureaucrates syndicaux. Par l’usage, d’ailleurs prohibĂ©, de divers dispositifs de camouflage du visage, certains de ces manifestants des tĂȘtes de cortĂšge signifient depuis lors que l’une des principales tĂąches du pouvoir policier est dĂ©sormais d’identifier, Ă  des fins de fichage et de poursuite – il n’est qu’à se rappeler le dĂ©ploiement de moyens (policiers et judiciaires) mis en place pour retrouver les auteurs d’un banal incendie de voiture de police au printemps 2016 quai de Valmy Ă  Paris. On ne sait d’ailleurs si ce sont les cortĂšges de tĂȘte qui ont suscitĂ© cette frĂ©nĂ©sie d’expĂ©rimentation policiĂšre ou si le phĂ©nomĂšne constituait dĂ©jĂ  une rĂ©ponse Ă  l’intensification de la rĂ©pression. Toujours est-il que lors des rĂ©centes manifestations, on en est parfois venu Ă  compter davantage de personnes dans la tĂȘte que dans le corps de la manifestation.

Anarchisme et hostilité à la police
En septembre 2016, j’avais Ă©tĂ© conviĂ© sur France Culture pour Ă©voquer « La haine de la police Â». Comme je l’avais devinĂ©, ce n’était pas pour mes travaux sur la police (sur laquelle je n’avais jamais rien Ă©crit), ni d’ailleurs comme spĂ©cialiste de la haine (que je ne pratique pas outre mesure), mais parce que la haine de la police (exprimĂ©e par des slogans, mais aussi par des affrontements avec les forces de l’ordre, ainsi que par des agressions voire des meurtres de policiers) Ă©tait immĂ©diatement associĂ©e Ă  l’anarchisme. Il fallait donc demander Ă  un universitaire ayant travaillĂ© sur l’anarchisme d’analyser la haine de la police.

Pourtant, cette association n’a rien d’évident. La prioritĂ© des anarchistes n’est pas la disparition de la police, mais, plus globalement, de l’État, du capitalisme et du patriarcat. Il n’y a en outre aucune raison de leur attribuer plus particuliĂšrement des voies de fait, motivĂ©es par de la haine envers les policiers. Rappelons-nous par exemple qu’Aragon lança en 1931 son fameux cri « Descendez les flics / Camarades Â» dans un poĂšme intitulĂ© Front rouge qui faisait par ailleurs l’éloge de l’Union soviĂ©tique de Staline – ce qui ne l’empĂȘcha pas d’ĂȘtre poursuivi pour propagande anarchiste. Et pour passer des paroles aux actes, rappelons-nous encore que celui qui, animĂ© par une haine obsessionnelle des policiers (entre autres!) en assassina deux en juin 2016 Ă  leur domicile dans les Yvelines n’était ni un anarchiste, ni un stalinien en devenir, mais un militant de Daech qui voyait dans les policiers « la tĂȘte de la mĂ©crĂ©ance Â» – ce qui n’empĂȘcha pas le premier ministre d’alors Manuel Valls, porte-voix des syndicats de policiers, de faire subtilement le lien avec le « climat anti-flics Â» entretenu par les opposants Ă  la loi « Travail Â»…

Il y a encore une raison supplĂ©mentaire pour ne pas associer les anarchistes Ă  la haine de la police : c’est que la plupart des morts violentes de policiers sont l’Ɠuvre de policiers eux-mĂȘmes, parfois Ă  raison de plusieurs par semaine. VoilĂ  qui pourrait venir alimenter l’idĂ©e que « tout le monde dĂ©teste la police, Ă  commencer par les policiers eux-mĂȘmes Â» pour reprendre une formule apparue peu de temps avant les manifestations du printemps 2016, dans la foulĂ©e de la mort de RĂ©mi Fraisse, et qui est l’origine probable du slogan qu’on a Ă©voquĂ©. On n’ira toutefois pas jusqu’à soutenir, comme le suggĂšre le mot provocateur « Flic suicidĂ© Ă  moitiĂ© pardonnĂ© Â», de plus en plus utilisĂ© Ă  mesure que s’accroĂźt le nombre d’amputĂ©s et d’éborgnĂ©s par armes « non lĂ©tales Â», que de tels actes tiennent au sentiment de culpabilitĂ© que ressentiraient les policiers concernĂ©s [note] . On sait en effet que, pour dĂ©fendre l’ordre Ă©tabli (et parfois faire Ă©clore les germes d’un ordre nouveau), les policiers n’en sont pas moins soumis au mĂȘme management pathogĂšne que les travailleurs qui le contestent.

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La haine de la police, c’est tout naturel” class=”notebdp”>note]
Quoi qu’il en soit, tout cela n’empĂȘche Ă©videmment pas qu’une hostilitĂ© Ă  l’institution policiĂšre, comme Ă  l’institution carcĂ©rale d’ailleurs, soit une composante inaliĂ©nable de la tradition anarchiste. Mais ĂȘtre hostile Ă  la police, ce n’est pas ĂȘtre motivĂ© par la fameuse « haine anti-flics Â» dĂ©noncĂ©e depuis quelques annĂ©es par des syndicats de police qui ne semblent pas voir le lien entre cette haine (rĂ©elle ou supposĂ©e) dirigĂ©e contre les personnes des policiers et l’extension de la brutalisation policiĂšre de la population, dans une impunitĂ© Ă  peu prĂšs gĂ©nĂ©rale, au-delĂ  des quartiers de relĂ©gation auxquels elle Ă©tait jusqu’à prĂ©sent cantonnĂ©e.
S’il y a lieu de s’étonner, ce n’est pas tant de l’existence d’une haine de la police que de l’étonnement qu’elle semble susciter. MĂȘme un libĂ©ral qui voit dans l’État un veilleur de nuit, mĂȘme un partisan de l’État fort pour qui la violence policiĂšre est nĂ©cessaire pour contenir les mauvais penchants de l’humanitĂ© devrait conclure Ă  la parfaite naturalitĂ© d’une telle haine. De fait, ceux qui dĂ©plorent cette haine de la police sont eux-mĂȘmes embarrassĂ©s par cette focalisation sur les sentiments qui sont rĂ©putĂ©s sous-tendre tel ou tel comportement plus ou moins dĂ©lictueux – d’oĂč parfois l’idĂ©e que cette haine est jouĂ©e par des personnes qui finissent par la ressentir, ou encore que quelques irresponsables y excitent. Mais le plus Ă©tonnant, c’est que cette haine soit si rarement rapportĂ©e au comportement effectif des policiers dans les opĂ©rations de maintien de l’ordre, et en particulier Ă  celui des BAC (Brigades anti criminalitĂ©) et plus rĂ©cemment des BRAV-M (Brigades de rĂ©pression de l’action violente – MotorisĂ©es), ou encore Ă  l’utilisation massive des accusations d’outrage et de rĂ©bellion, qui ne reposent que sur la parole des policiers, pour inculper Ă  peu prĂšs n’importe qui.

Une haine humaine, trop humaine ?

Mais on peut en venir Ă  se demander si, finalement, ce qui offusque le plus les contempteurs de cette haine de la police, bien plus que l’existence de cette mauvaise passion, ce n’est pas sa profonde humanitĂ©. Car haĂŻr, c’est humain. Les animaux ne connaissent pas la haine, mais s’en tiennent le plus souvent Ă  la crainte, que peuvent venir contrebalancer la curiositĂ© et leurs divers appĂ©tits. Ce qui peut-ĂȘtre dĂ©range, dans la haine de la police, c’est que ceux qui l’éprouvent et l’expriment ne s’en tiennent pas Ă  ce qu’on attendrait d’eux : la peur de la police. La haine de la police se dĂ©veloppe lorsque les cibles de la violence policiĂšre sortent de leur rĂŽle de proie terrorisĂ©e. Or la haine, on le sait au moins depuis Descartes, suppose dĂ©jĂ  un minimum de connaissance, qui passe par le fait qu’une chose nous soit « reprĂ©sentĂ©e comme mauvaise ou nuisible Â» [note] , et cette connaissance nous sort de la crainte animale. HaĂŻr, c’est ne plus s’en tenir Ă  la peur, c’est affirmer d’une maniĂšre embryonnaire son humanitĂ© contre des pratiques de brutalisation.
AssurĂ©ment, cette haine bien humaine est aussi trop humaine, et le passage Ă  la dĂ©testation, forme de haine rationnellement motivĂ©e, est Ă  l’évidence un progrĂšs – tout autant que le fait que cette dĂ©testation porte sur l’institution et non sur ceux qui en sont les reprĂ©sentants. Il n’en reste pas moins que les cris d’orfraie suscitĂ©s par le simple fait de trouver une institution dĂ©testable en disent long sur l’état des libertĂ©s publiques dans un pays oĂč les vaches sont dĂ©sormais sacrĂ©es (et leurs retraites protĂ©gĂ©es).

Aux marges du droit
Fondamentalement, deux Ă©lĂ©ments permettent de comprendre ce qu’a de structurel la haine de la police dans nos sociĂ©tĂ©s libĂ©rales. Le premier, c’est que la police agit toujours aux marges du droit. C’est ce que nombre de policiers eux-mĂȘmes reconnaissent lorsqu’ils affirment « faire le sale boulot Â».
Walter Benjamin l’exprimait dĂ©jĂ  dans sa Critique de la violence (1921) lorsqu’il Ă©voquait ce qu’avait de particuliĂšrement odieux la violence exercĂ©e par la police. Par oĂč il n’entendait pas seulement les brutalitĂ©s exercĂ©es quotidiennement par les forces de police en toute impunitĂ©, mais l’activitĂ© ordinaire d’une police qui « intervient dans d’innombrables cas oĂč il n’existe aucune situation juridique claire Â».
Dans ce contexte, la police ne sert pas seulement Ă  maintenir l’ordre, elle en instaure un en gĂ©nĂ©ralisant l’exception, elle est la possibilitĂ© toujours prĂ©sente et bien rĂ©elle de l’arbitraire gĂ©nĂ©ralisĂ©. DĂšs lors, dans des sociĂ©tĂ©s oĂč le rapport Ă  la loi et au droit joue un rĂŽle sans cesse croissant, la haine et le mĂ©pris de la police ont quelque chose de structurel, et il n’y a rien d’étonnant si ces sentiments trouvent un si large Ă©cho dans la culture populaire (de Brassens au rap), au-delĂ  du fait qu’ils sont d’abord exprimĂ©s par ceux qui constituent la cible habituelle de la police (marginaux, classes dangereuses, etc.).

Une violence délégitimée

Mais le second Ă©lĂ©ment qui vient donner une telle prĂ©gnance Ă  la haine de la police, ce sont bien Ă©videmment les violences exercĂ©es par les forces de police, violences devenues particuliĂšrement visibles ces derniers mois en France parce qu’elles ont cessĂ© de s’appliquer principalement aux « habitants des quartiers Â», comme on dit (c’est-Ă -dire pour l’essentiel Ă  des jeunes hommes issus de l’immigration post-coloniale). Or ces violences sont loin de constituer un simple Ă©piphĂ©nomĂšne.

Le sociologue allemand Max Weber dĂ©finissait l’État comme « ce qui revendique avec succĂšs le monopole de la violence physique lĂ©gitime Â». Tous les termes de cette dĂ©finition doivent ĂȘtre mĂ©ditĂ©s. L’État est le nom que l’on donne au dernier prĂ©tendant Ă  l’exercice lĂ©gitime de la violence, et il possĂšde ce statut parce qu’il est parvenu Ă  monopoliser le droit de contraindre, au cours d’une histoire qui l’a vu Ă©vincer ses rivaux. La lĂ©gitimitĂ© qu’il revendique n’a rien d’une conformitĂ© Ă  une norme supĂ©rieure (mĂȘme si c’est bien ainsi qu’il l’habille), elle dĂ©signe simplement le fait qu’une chose soit considĂ©rĂ©e comme lĂ©gitime, ce qui pose la question des sources de la lĂ©gitimation (qui, chez Weber, peuvent ĂȘtre de l’ordre de la tradition, du charisme ou de la raison). La meilleure preuve de ce succĂšs, c’est que le citoyen d’un État moderne, si rĂ©fractaire qu’il soit par ailleurs, ne regardera pas spontanĂ©ment les violences exercĂ©es par une troupe en uniforme de la mĂȘme maniĂšre que celles exercĂ©es par une bande de voyous, et il sera tout aussi spontanĂ©ment enclin Ă  justifier rationnellement l’usage de la violence par la police, et Ă  Ă©prouver un malaise lorsque cette violence lui est retournĂ©e. Enfin, pour Weber, cette dĂ©finition de l’État par son moyen spĂ©cifique (la contrainte considĂ©rĂ©e comme lĂ©gitime) ne signifie pas que l’institution exerce en permanence une violence, au contraire elle sera d’autant plus lĂ©gitime qu’elle l’exercera moins.
Or prĂ©cisĂ©ment, la police, en tant qu’elle est chargĂ©e d’exercer la contrainte physique, incarne ce qu’il y a d’explicitement violent dans l’action de l’État, et elle reprĂ©sente de ce fait le moment oĂč cette derniĂšre est constamment menacĂ©e de perdre sa lĂ©gitimitĂ© (c’est-Ă -dire de cesser d’ĂȘtre regardĂ©e comme lĂ©gitime). Cela explique pourquoi les responsables politiques ont autant de rĂ©ticence Ă  parler de violences policiĂšres que Macron Ă  parler de pĂ©nibilitĂ© du travail. ReconnaĂźtre que la police exerce une violence, bien que cela signifie trĂšs banalement qu’elle parvient Ă  ses fins en utilisant contrainte physique, menace et intimidation, c’est dĂ©jĂ  admettre qu’une partie de l’action de l’État manque de lĂ©gitimitĂ©. D’oĂč ce paradoxe : dans nos sociĂ©tĂ©s, l’État ne peut revendiquer avec succĂšs le monopole de la violence physique lĂ©gitime qu’à la condition que celle-ci ne soit pas perçue comme une violence.

On pourrait ĂȘtre tentĂ© de soutenir que s’en prendre Ă  l’institution policiĂšre, c’est se tromper de cible et qu’il vaut mieux s’en prendre Ă  l’ordre qu’elle protĂšge. Il y a nĂ©anmoins quelque chose de symptomatique Ă  l’explosion des violences policiĂšres et Ă  la dĂ©testation dont la police fait dĂ©sormais l’objet dans de larges secteurs de la population. À travers l’expression d’une dĂ©testation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de l’institution policiĂšre, se joue aussi une contestation de la lĂ©gitimitĂ© de la violence exercĂ©e par l’État, non pas au nom d’une autre violence lĂ©gitime dont il s’agirait de revendiquer le monopole, mais au nom d’une critique de la violence et de sa gĂ©nĂ©ralisation, non seulement comme violence policiĂšre, mais encore comme violence judiciaire, institutionnelle, managĂ©riale, sociale, sexiste, symbolique ou guerriĂšre. Autrement dit, l’expression d’une haine de la police est la marque d’un moment d’insubordination, oĂč les sources de lĂ©gitimation de la violence Ă©tatique sont affaiblies, Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre taries. Peut-ĂȘtre ne pourra-t-on bientĂŽt plus soutenir, suivant le mot d’Albert Camus, que notre monde est « composĂ© pour trois quarts de policiers ou d’admirateurs de policiers Â» ?

Jean-Christophe Angaut




Source: Monde-libertaire.fr