Septembre 25, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Brassens anarchiste, ça ressemble un peu Ă  un plĂ©onasme
 C’est FerrĂ© lui-mĂȘme qui vous le dit ! FerrĂ©, porte-Ă©tendard proclamĂ©, et acclamĂ© bien sĂ»r, qui haranguait furieusement les foules Ă  chaque refrain de « Ni dieu ni maĂźtre » 
 FerrĂ©, pas vraiment du genre modeste par ailleurs, avait pourtant bel et bien trouvĂ© son « non-maĂźtre » en la matiĂšre : « Si y’a un anarchiste, c’est lui, ça se sent dans tout ce qu’il fait. » DrĂŽle d’anarchiste, pourtant, que cet oiseau-là


Contrairement au LĂ©o rugissant, tonton Georges n’a pas grand-chose Ă  voir avec le clichĂ© de l’anar chevronnĂ© : ce genre de type qui poserait presque pour la photo, drapeau noir dans la main gauche, cocktail Molotov dans la droite, et puis slogan sur les lĂšvres, comme un bon Jupiter flanquĂ© de ses attributs.

Brassens, un anar pas comme les autres

Il semble plutĂŽt que pour Brassens, le drapeau noir ne soit pas propre Ă  autre chose qu’à flotter sur une marmite (ce qui peut tout de mĂȘme inspirer de bien jolies mĂ©lodies [note] ). Et puis les cocktails Molotov et la propagande par le fait, pas vraiment son genre : Ă  choisir, il prĂ©fĂšre les voleurs aux meurtriers (il composera mĂȘme une chanson en hommage Ă  son cambrioleur personnel [note] ). Quant aux slogans rĂ©volutionnaires, il vous dira que « ne pas crier ‘haro sur le baudet’ au moment oĂč tout le monde crie ‘haro sur le baudet’, c’est une forme d’engagement comme une autre [note] .». Peu de chance, donc, de l’entendre clamer haut et fort (et Ă  cheval sur les toits) son amour pour les anarchistes et leur muse au grand A. Mourir pour des idĂ©es, trĂšs peu pour lui [note] : chanter en leur nom, pas d’avantage.

D’ailleurs, pour ĂȘtre tout Ă  fait exact, le mot « anarchie » n’apparaĂźt qu’une seule petite fois dans son rĂ©pertoire : dans HĂ©catombe (1953), chanson de ses dĂ©buts. Pour le coup, en matiĂšre de slogans, on est triplement servi : un cinglant « Mort aux vaches ! Mort aux lois ! Vive l’anarchie ! ».

De quoi faire applaudir Ă  tous les coups et Ă  tout rompre une salle en bonne partie acquise Ă  la cause anar, et du reste complĂštement acquise Ă  la sienne
 Las, Maxime Le Forestier raconte qu’à la fin de la chanson en question, tonton Georges, dĂ©sabusĂ© comme il sait parfois l’ĂȘtre, se tournait vers Pierre Nicolas, son contrebassiste, et murmurait dans sa lippe : « Ces cons, et dire qu’ils ne savent mĂȘme pas ce que c’est, l’anarchie 
 [note] »

Cette petite phrase soufflĂ©e Ă  son compĂšre de scĂšne rappelle une chose tout Ă  fait essentielle dans l’esprit de Brassens : l’anarchiste authentique n’a pas besoin de gueuler « vive l’anarchie » pour qu’elle vive, l’anarchie
 Non : pour la faire vivre, il faut la vivre, un point c’est tout. C’est donc dans le concret des choses que tout doit se jouer. Cela apparaĂźt de maniĂšre limpide dans ce prĂ©cieux passage oĂč il donne, telle quelle, sa propre dĂ©finition de l’anarchie – chacun ayant de la chose « une idĂ©e tout Ă  fait personnelle », comme il se plaĂźt Ă  le rappeler [note] : « C’est pour moi une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours, j’essaie de tendre vers l’idĂ©al. L’anarchisme, ce n’est pas seulement de la rĂ©volte, c’est plutĂŽt un amour des hommes. »

En dĂ©finissant l’anarchisme comme une morale – « une façon de concevoir la vie », prĂ©cisera-t-il dans la mĂȘme interview [note] , histoire qu’on n’aille quand mĂȘme pas chercher sous ce terme ambigu un dogme en dix commandements – tandis que son Ă©poque tend plutĂŽt Ă  l’interprĂ©ter comme une doctrine politique, Brassens recentre immĂ©diatement sa dĂ©marche autour des individus humains et de leurs liens quotidiens. « L’idĂ©al » anarchiste, selon lui, n’est pas un projet de sociĂ©tĂ©, ou, pour reprendre une expression qu’il affectionnait, une espĂšce de « solution collective ». Son Ă©chelle n’est pas le monde : comment croire avec bon sens qu’un simple individu, ou mĂȘme qu’un groupe d’individus, aussi braves soient-ils, puisse initier un vĂ©ritable changement pour la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre ? « Si j’étais persuadĂ© qu’en tournant Ă  droite ou Ă  gauche, en faisant ceci ou cela, le monde allait changer, vous pensez bien que je le ferais, je la sacrifierais ma petite tranquillitĂ©. Mais c’est parce que je n’y crois pas tellement. »

Il y a lĂ , c’est vrai, un certain dĂ©sabusement (le « sceptique notoire » de sa propre chanson, c’est un peu lui, forcĂ©ment [
note
] ). Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas : ce choix d’ancrer son anarchisme dans les relations entre individus n’a rien d’un choix par dĂ©faut. Brassens ne renonce pas Ă  « l’idĂ©al » : il lui donne un terreau concret. L’objectif qu’il se fixe au quotidien reste un sommet d’exigence et de beautĂ© : l’« amour des hommes », ni plus ni moins. Aussi rĂ©pond-il Ă  ceux qui voudraient lui faire dire que son dĂ©saveu de la « solution collective » mĂšne Ă  l’amertume et Ă  l’inaction : « Je ne fais pas rien. Je fais quelque chose auprĂšs de mes amis, auprĂšs de mes voisins ». Dit comme ça, ça n’est pas grand-chose (« c’est un modeste [note] , rappelez-vous) ; et pourtant, c’est Ă©norme.

L’anarchie comme amour des hommes
L’anarchisme comme « amour des hommes » 
 PrĂ©sentĂ©e de cette maniĂšre, la morale que Brassens revendique comme idĂ©al anarchiste ressemble tout de mĂȘme furieusement Ă  la quintessence du message chrĂ©tien. Le bouffeur de curĂ©s, qui se plaĂźt tant Ă  leur « botte(r) le cul au nom du pĂšre du fils et du Saint-Esprit [note] .», semble bien loin tout Ă  coup. On pense Ă  L’Auvergnat (1954) bien sĂ»r, Ă  ce fameux PĂšre Éternel vers lequel les gens qui savent les aimer, les hommes, devraient tous ĂȘtre conduits [note] .
 Et si en rĂ©alitĂ© l’anarchisme de Brassens Ă©tait le nom donnĂ© Ă  son catĂ©chisme ? Le pĂšre Duval, ce brave « catĂ©chumĂšne » qu’il mentionne dans Les trompettes de la renommĂ©e, ne serait-il pas au fond son double Ă  lui, « l’énergumĂšne » – la calotte en moins [note] ? Pas pour rien que cet improbable prĂȘtre chanteur Ă©tait surnommĂ© « le Brassens en soutane » : comme si l’habit seul avait pu les distinguer, mais sans faire l’un plus moine que l’autre
 Pas pour rien non plus que Brassens surnomma lui-mĂȘme d’un sobriquet religieux celui qui fut Ă  la fois son grand ami et « l’ĂȘtre le plus important qui soit dans la chanson [note] .» : l’abbĂ© Brel.

Car s’il bouffe parfois les curĂ©s, Brassens ne les bouffe pas Ă  tous les rĂąteliers pour autant. Un curĂ© qui saurait donner de l’amour Ă  ses paroissiens, comme celui de La messe au pendu [note] par exemple, aurait toute son estime. En fin de compte, ce qui distingue l’anarchisme de Brassens du christianisme, ça n’était pas tant le contenu de la morale chrĂ©tienne originelle que cette petite chose absolument essentielle : aucun dieu ni maĂźtre cureton, aucune autoritĂ© quelle qu’elle soit ne doit nous l’imposer, cette morale ! Toute morale est individuelle, et individuellement choisie, ou n’est pas. Rapport Ă  l’amour des hommes, le PĂšre Éternel de L’Auvergnat a toute la bĂ©nĂ©diction de Brassens
 mais sur la forme, son armĂ©e de curĂ©s prĂȘcheurs – pratiquant fort peu l’amour des hommes, du reste – aurait bien pu s’abstenir ! L’anarchisme de Brassens : aimer les hommes, en tĂąchant de dire merde pour ne jamais avoir Ă  dire amen.

Mais concrĂštement, comment Brassens le pratique-t-il son anarchisme compris comme « amour des hommes » ? Il n’y a pas Ă  chercher bien loin ni dans sa vie ni dans son Ɠuvre pour y rĂ©pondre
 Les hommes qu’il aime se regroupent sous un terme gĂ©nĂ©rique bien connu : les copains. Aimer les hommes, c’est pratiquer l’amitiĂ©. Et ça n’est pas une mince Ă  faire, l’amitiĂ© ! Il y a des rĂšgles Ă  respecter scrupuleusement pour bien la pratiquer, et voguer pĂšre peinard sur la grand-mare des anars. Entre toutes, la rĂšgle d’or est la suivante : ne pas ĂȘtre trop, c’est-Ă -dire pas plus de quatre – Ă  partir de cinq, on devient un groupe, et les individus sont dissous. À tous les coups, on devient une bande de cons – ou de voyous voleurs de bijoux, c’est tout comme [note] .

Il existe une alternative anarchiste au quatuor : c’est de rester seul. Dans ce cas-lĂ , on s’aime soi et c’est dĂ©jĂ  trĂšs bien. C’est que parfois, le troupeau est un peu trop pesant pour les Ă©paules de notre chanteur : « Les hommes sont faits, nous dit-on, pour vivre en bande comme les moutons
 Moi j’ vis seul et c’est pas demain, que je suivrai leur droit chemin [note] ». Si l’anarchisme est une philosophie, Brassens, tient beaucoup du philosophe : dans le sillage de HĂ©raclite ou de Nietzsche, la solitude est, pour lui aussi, un moyen de se mettre « Ă  l’écart de la place publique [note] », de se distancer sereinement d’une sociĂ©tĂ© Ă  laquelle il n’adhĂšre pas, et oĂč les cons ont majoritairement droit de citĂ©. On peut donc prĂ©ciser : l’anarchie, pour Brassens, c’est d’aimer les hommes qui valent le coup qu’on les aime, mais pas plus de trois Ă  la fois, et tout en se tenant Ă  l’écart des autres (rangĂ©s Ă©lĂ©gamment sous la catĂ©gorie de « cons »). Et le tout toujours en disant merde, bien sĂ»r


« L’amour des hommes », d’accord, mais les femmes dans tout ça ? Pas anodin que Brassens ne les mentionne pas directement. Si aimer les hommes est une tĂąche bougrement dĂ©licate, s’agissant des femmes, cela devient carrĂ©ment du travail d’orfĂšvre
 L’amitiĂ© impliquant un rapport au temps stable et durable, il peut sembler bien dur, pour un sentimental comme Brassens, de faire d’une femme une amie – et il refuse bien sĂ»r de cĂ©der Ă  cette Ă©ternitĂ© en cage qu’on appelle le mariage [note] . « Misogynie Ă  part [note] . », disons que l’amour, se nourrissant des passions Ă©phĂ©mĂšres, complexifie tout ; il tend Ă  prendre la relation au piĂšge – merveilleux du reste – de l’intense instant. Ainsi les femmes, dans les chansons de Brassens, sont le plus souvent des passantes, l’occasion d’une aventure extraordinaire au dĂ©tour d’une nuit d’orage, au coin d’un parapluie, ou au clair d’une fontaine.

Dans sa vie pourtant, des amies – fruit fĂ©minin de son anarchisme –, Brassens en a eues : PĂŒppchen, la petite « poupĂ©e » devant laquelle il se faisait tout petit [note] et qu’il aura vu vieillir avec le mĂȘme Ă©merveillement qu’une fleur d’automne [note] ; Patachou, celle qui le rĂ©vĂ©lera aux yeux du grand public, avec laquelle il enregistrera mĂȘme une chanson en duo [note] ; la Jeanne, bien sĂ»r, qui l’hĂ©bergea impasse Florimont ; ou encore ce « pauvre petit rat de cave [note] . », compagne de son ami Moustache
 Pour deux d’entre elles, PĂŒppchen et Jeanne, l’amitiĂ© fut mĂȘme doublĂ©e d’une relation d’un autre genre : comme si l’alchimie presque impossible de ses chansons, au sein desquelles les femmes s’évaporent avant d’avoir pu devenir autre chose que des amantes, reflĂ©tait bien mal la rĂ©alitĂ© de sa propre vie Ă  lui, « le fidĂšle absolu [note] ». Anarchie, donc : aimer les hommes
 et les femmes qui veulent bien ne pas parler que d’amour.

L’anarchie comme rĂ©volte

Si l’amour des hommes, le versant positif de l’anarchisme de Brassens, est son versant prioritaire, il n’est pas tout – il ne peut pas ĂȘtre tout, bien entendu. Certes, Brassens rappelle fermement que « la rĂ©volte n’est pas suffisante » et, seule, « peut mener Ă  n’importe quoi, au fascisme mĂȘme [note] . » ; mais la contestation critique n’en demeure pas moins essentielle dans sa vie comme dans son Ɠuvre. Chez Brassens (comme chez Nietzsche, encore), le oui prĂ©cĂšde le non, la rĂ©volte procĂšde de l’amour
 Il est nĂ©cessaire, au nom de cet amour, de dĂ©noncer ceux qui le galvaudent. Ceux qui, au prĂ©texte d’une sociĂ©tĂ© meilleure, ou d’un pareil amour justement – comme ces chers curĂ©s – se drapent d’autoritĂ© pour commettre les pires mĂ©faits. Bref, pour secondaire qu’elle soit, elle existe bel et bien, cette rĂ©volte.

Elle s’exprime en fait dĂšs son plus jeune Ăąge, comme Ă©lĂšve turbulent sur les bancs de l’école, puis au travers du larcin de la chanson des Quatre bacheliers [note] . ArrivĂ© sur Paris, la contestation se prĂ©cise : il fugue du STO pendant une permission (c’est lĂ  qu’il s’installe chez Jeanne, impasse Florimont). Peu de temps aprĂšs, il dĂ©cide de s’engager via le militantisme actif : il fait alors ses classes politiques Ă  la FĂ©dĂ©ration Anarchiste de 1946 Ă  1948,

tout en tenant une rubrique rĂ©guliĂšre – au ton joyeusement pamphlĂ©taire – pour un certain pĂ©riodique, « Le Libertaire » (tiens tiens
). Il maintiendra d’ailleurs toute sa vie des liens de cƓur avec la FA : « Je n’ai jamais rompu avec, dira-t-il, mais enfin je ne militais plus comme avant ».

Il militera diffĂ©remment en effet : Ă  travers ses chansons. Dans ses textes, le refus de l’autoritĂ© sous toutes ses formes – policiĂšre et religieuse en prioritĂ© – transparaĂźt. Mais le point de contestation majeur touche Ă  cette forme gĂ©nĂ©rique de l’autoritĂ© qu’on appelle la patrie : cette « MĂšre Patrie » qui renvoie Ă  la fois au pĂšre par l’étymologie et Ă  la mĂšre par l’expression, en double gage d’autoritĂ© souveraine. En refus de ce dogme, Brassens refusera de chanter la derniĂšre strophe de Il n’y a pas d’amour heureux [note] , Louis Aragon s’y montrant beaucoup trop patriote Ă  son goĂ»t


De ce refus de la patrie, son engagement antimilitariste dĂ©coule directement : La guerre de 14-18, et puis surtout Les deux oncles – qui appelle Ă  la pacification des peuples allemand et britannique, et sera mĂȘme la seule chanson Brassens censurĂ©e – en tĂ©moignent. Mourir pour des idĂ©es, dĂ©jĂ , Brassens n’apprĂ©cie pas beaucoup [note] 
 mais alors, mourir pour l’idĂ©e de la patrie, n’en parlons pas !

Et pourtant, l’une des choses qu’on lui reprochera le plus souvent, c’est justement de manquer de cet engagement critique. Ce sera d’ailleurs sa grande diffĂ©rence avec un chanteur comme Jean Ferrat, et le cƓur du dĂ©bat, formidable de sagesse et d’intensitĂ©, qui les opposera Ă  la tĂ©lĂ©vision [note] Cf « Brassens, Ferrat : la rencontre », INA, 1969. . Brassens profitera justement de ce temps de dialogue pour expliquer en dĂ©tail sa position : son engagement critique est indĂ©niable ; simplement, sa contestation n’est pas frontale, elle est esthĂ©tique. C’est au travers de textes truffĂ©s de bons mots et drapĂ©s d’ironie douce-amĂšre que Brassens dĂ©nonce. Ce chemin esthĂ©tique de la contestation, qui n’est pas une ligne droite vers l’objet de la critique mais un savant dĂ©tour pour mieux atteindre son cƓur, lui semble non seulement plus juste – personne n’étant en droit d’user d’autoritĂ© pour dire aux autres ce qu’il faut penser [note] – mais aussi plus efficace : dire « crosse en l’air compagnon » n’a jamais eu l’effet escomptĂ© sur personne.

Le modĂšle de Brassens, ce sont les fables de La Fontaine, un de ses livres de chevet : en racontant des petites histoires sur l’amour des hommes, ou sur la propension que certains ont Ă  ne pas les aimer, on aura sans doute plus de chance de changer quelque chose dans l’ñme des gens, et par voie de consĂ©quence dans la sociĂ©tĂ© entiĂšre
 MĂȘme si ça commence par un simple petit bout de bonheur de trois minutes.

Roméo Boccara




Source: Monde-libertaire.fr