325 / lundi 29 septembre 2020

Ce texte se veut une contribution au développement et à l’approfondissement du combat anarchiste informel en prenant en compte les avancées technologiques toujours plus spécialisées dans le contrôle et la surveillance, de la population en général et surtout envers celles et ceux qui s’aventurent à se rebeller contre l’ordre établi.
Il provient aussi de la nécessité d’asséner des coups plus durs et continus au pouvoir, créant des brèches qui puissent continuer à s’ouvrir.

L’accroissement rapide de la surveillance par le biais des caméras de sécurité et des multiples cartes que nous devons utiliser pour à peu près tout et l’utilisation naissante mais en hausse rapide de drones de télé-surveillance ne sont une surprise pour personne. Si l’on ajoute à cela le contrôle par les téléphones portables, le panorama est encore beaucoup plus compliqué. De par son interconnexion, cet engrenage technologique commence à prendre le contrôle presque absolu de la ville, notre champ de bataille. Le croisement d’images, d’heures et l’utilisation de tel ou tel moyen, de transport ou autre, rend possible de détecter et d’enregistrer les mouvements de n’importe quel individu. La ville toute entière se retrouve sous la loupe, ce monde est pratiquement une prison de haute sécurité à ciel ouvert, il n’est pas exagéré de le dire. Et si nous tenons compte de la présence policière et maintenant militaire à chaque coin de rue, le cadre devient plus limité et contrôlé encore.

Cependant, si chaque individu de la société peut être tracé par cette interconnexion de la surveillance, pour celles et ceux qui se déclarent ennemi-e-s de cette société et agissent en conséquence, le contrôle augmente considérablement, et la situation devient encore plus tendue si nous pensons à des personnes déjà connues des appareils répressifs du fait d’avoir été en prison, d’être liées à des espaces qui font le pari de la confrontation ou pour d’autres motifs divers. La marge d’action transgressive se rétrécit, transformant la décision de passer à l’attaque en une corde raide de laquelle on est tout le temps sur le point de tomber. Que faire pour déjouer les coups répressifs? Ou même, que faire pour entraver le travail de capture des appareils policiers?

Options et décisions

L’un des aspects de la critique adressée par la tendance informelle de l’anarchisme aux groupes politico-militaires de gauche, est leur fort attachement à un appareil qui les mène, entre autres choses, à opter pour la clandestinité comme stratégie de lutte. Cette situation de clandestinité impliquerait une division marquée de fonctions qui serait étroitement liée à la militarisation de ces groupes. Entendue de cette manière, la clandestinité serait fondamentale dans l’engrenage d’une organisation qui divise ses militant-e-s en personnes légales et illégales, ces dernières constituant l’aile secrète qui se chargerait de réaliser les coups, les premières étant la face publique destinée à créer des réseaux de soutien, la logistique et la propagande, entre autres tâches. La vie en clandestinité se caractériserait par le fait d’être extrêmement limitée à des aspects opérationnels; une dynamique de combat permanent qui, selon les critiques, laisserait de côté des aspects aussi essentiels et enrichissants que l’échange nécessaire d’expériences, le partage de visions concernant la lutte, ainsi que l’essor qualitatif dans des domaines qui, quoi que ne se focalisant pas sur le combat armé, sont indispensables à la lutte pour la libération totale. Les vastes conversations où sont débattus divers sujets qui élargissent certainement l’horizon, sont très difficiles voire impossibles à mener en clandestinité, cela donne une idée des moments ou des expériences déterminantes qui se perdent du fait de cette situation. Tenter de se défaire ou de s’éloigner des logiques de consommation (je ne fais pas par là référence à l’illusion des “bulles de liberté”) est aussi compliqué à réaliser de manière clandestine, puisque celle-ci exige de suivre des chemins citoyens si l’on prétend passer inaperçu-e. Voilà quelques unes des restrictions, parmi tant d’autres, qu’implique cette vie dont la solitude est l’un des principaux éléments. Ceci dit, je veux indiquer clairement que je me réfère à une clandestinité dans et pour la guerre, et pas à celle qui, aussi valide et légitime soit-elle, s’attache à fuir l’ennemi pour mener une vie tranquille sans passer à l’offensive. Je parle du choix de la clandestinité – bien que certain-e-s soient contraint-e-s à cette situation- comme stratégie de lutte, comme stratégie pour porter des coups forts et constants au pouvoir

Une autre critique communément faite aux groupes et organisations qui optent pour cette voie est qu’ils finissent par consacrer toutes leurs activités politiques à la préservation de la “structure clandestine” qui a besoin de beaucoup de ressources de toutes sortes pour se maintenir à flot. Ainsi sont laissées de côté des tâches indispensables telles que la propagande ou la création de réseaux de soutien pour assurer la subsistance des clandestin-e-s, ce qui, de toute évidence, finit par être contre-productif et par renforcer le militarisme.

Des exemples à prendre en compte

Les organisations politico-militaires de gauche ne sont pas les seules à avoir opté pour la clandestinité afin d’affronter le pouvoir. Des groupes anarchistes et autonomes ont aussi eu recours à cette stratégie, il est nécessaire de considérer ces expériences lorsqu’on a ce choix à l’esprit.

L’une des expériences les plus notables dans ce sens a été celle du MIL (Mouvement Ibérique de Libération) qui a lutté à partir de la clandestinité contre la dictature franquiste au début des années 70 en Catalogne. Évidemment, l’asphyxiante botte de Franco a été déterminante dans le fait que ce groupe fasse ce choix, néanmoins ses membres, sans pour autant être identifiés par les appareils répressifs, sont systématiquement passés à la clandestinité une fois le groupe formé ou en y entrant. La particularité du MIL a sans doute été son ample production théorique qu’ils ont bien su compléter avec la lutte armée. L’élaboration constante de textes et de réflexions, y compris en créant les éditions “Mayo del 37”, démontre que la propagande et l’élaboration de réflexions politiques constituait l’une des principales préoccupations du MIL, plus même que la lutte armée.

Les Groupes Autonomes qui ont opéré principalement à Barcelone, Valence et Madrid, parallèlement et postérieurement au MIL au cours de la transition démocratique dans le royaume d’Espagne ont suivi un chemin similaire. Au moment de prendre la décision de former un de ces groupes, les individus devaient déjà compter sur des armes, un contact avec une planque et des faux papiers pour ainsi passer à l’action. Selon différents récits, cette situation de clandestinité a fini par transformer leur pratique politique, la réduisant basiquement à des expropriations de banques pour financer la clandestinité, ce qui empêcha, entre autres aspects, d’élargir les réseaux de soutien. Il faut en outre signaler que les appareils répressifs de l’État Espagnol -La Brigade Politico-Sociale- sont restés en place lors de la transition démocratique, ce qui peut avoir influé sur le fait que les Groupes Autonomes de la fin des années 70 et du début des années 80 aient poursuivi la même dynamique que les groupes agissant sous la dictature.

L’expérience de la Conspiration des Cellules du Feu (CCF) en Grèce est aussi nécessaire à tenir en compte dans la mesure où il s’agit d’un groupe anarchiste informel d’action des dernières années qui a fait le choix de la clandestinité. Je ne suis pas sûr que cette décision ait été déterminée par l’identification préalable de ses membres, ou de certains d’entre eux, par les appareils répressifs. Mais c’est un fait que leurs attaques ont été constantes, s’élevant à plusieurs dizaines en une année, ce qui reflète peut-être un avantage de la clandestinité.

Un autre groupe anarchiste qui a mené la lutte armée sur le même territoire a été “Lutte Révolutionnaire”, qui, poussée par les poursuites de la police, est entrée en clandestinité et dans cette situation a porté des coups forts et contondants au pouvoir. Le cas de “Lutte Révolutionnaire” est un exemple clair de clandestinité en guerre, où leurs actions d’envergure ont mis en échec le système dans son ensemble, selon l’une des décisions de justice à leur encontre. Tous les groupes mentionnés ont eu la particularité de ne pas s’être constitués comme des structures rigides avec une division marquée des rôles, telle que la présentent les organisations politico-militaires de gauche. Leur choix de la lutte clandestine a été une décision librement assumée prenant en compte les coûts qu’elle impliquait. Leur pratique politique a été dédiée à la lutte armée; certain-e-s réalisant des actions sporadiques d’envergure et d’autres des attaques incessantes qui ne laissaient pas de trève au pouvoir. Cependant, ni la réflexion ni la diffusion de celle-ci n’ont été délaissées, contribuant au développement qualitatif des luttes anarchistes et démontrant dans les faits une cohérence entre ce qui est posé et ce qui est mis en pratique.

Sur la nécessité de frapper durement

L’attaque contre l’ensemble de l’ordre établi est pleinement justifiée dès lors qu’existent l’État et le capitalisme, et cela est à mon avis partagé au sein de la tendance informelle anarchiste. Toutefois, la nécessité que ces actions prennent plus d’envergure est quelque chose qui a été affirmé en diverses occasions, mais qui n’a connu que peu de matérialisation. Des attaques qui fassent trembler les puissants, qui fassent savoir à l’entrepreneur qui assèche une rivière pour irriguer sa plantation d’avocats que son acte aura des conséquences, sont indispensables dans une perspective anarchiste de combat.

Des actions qui dénotent force et détermination et puissent être reproductibles par n’importe quel individu ayant la liberté comme horizon. Que ce soit pour accompagner, étendre et approfondir un contexte de révolte, pour tenter de créer des brèches et des fissures dans ce qu’on nous impose en situation de “normalité”, ou bien comme un acte de vengeance, il devient nécessaire de faire un saut qualitatif dans le combat anarchiste informel qui permette d’ouvrir des possibilités que nous ne connaissons pas encore. De plus, si nous voulons que nos actions aient plus d’impact, elles doivent être relativement fréquentes, parce que la mémoire devient toujours plus fragile et à court terme, donc si nos coups sont trop sporadiques, ils courent le risque de se transformer en “faits isolés” ou testimoniaux. Comme l’a dit quelqu’un; “Lorsque les coups forts se répètent encore et encore, la poésie commence”.

Alors, est-il possible de réaliser des attaques complexes et d’envergure à une fréquence considérable en vivant dans une situation de légalité où l’ennemi suit tes pas et sait où te trouver? La clandestinité faciliterait-elle le fait d’entreprendre de telles actions?

Derniers mots

“Une action contre le pouvoir se produit et met d’une certaine manière la normalité en alerte, la police commence immédiatement à travailler et parvient à obtenir des indices ou une forte présomption de qui seraient le, la ou les responsables, en revanche elle ne sait ni où se trouvent ces personnes, ni les lieux qu’elles fréquentent, ni avec qui elles sont en relation”

Cet exemple représente l’un des avantages qu’impliquerait le choix de la clandestinité. Compliquer le travail de la police en ce qui concerne la chasse et la capture. À ce point, il est nécessaire de revenir sur le sujet des avancées technologiques dans le contrôle et la surveillance; la quasi totalité de la ville étant quadrillée par ces technologies et ce traçage se perfectionnant tous les jours, n’importe quelle erreur dans la réalisation de l’action se paie au prix fort et si les auteurs sont connu-e-s de la police, leur capture devient imminente. C’est par exemple ce qui s’est passé pour les compagnons Alfredo Cospito et Nicola Gai lorsqu’ils ont tiré sur l’entrepreneur nucléaire Adinolfi. La clandestinité ferait en sorte, d’une certaine manière, que la technologie pour la surveillance perde en partie de son efficacité puisqu’au moment de trouver les responsables, celleux-ci seraient déjà dans l’obscurité, en train de conspirer pour la prochaine attaque. La surveillance policière permanente qui s’exerce sur les ennemi-e-s connu-e-s du pouvoir cesserait d’être effective, ce qui constitue sans doute un autre avantage de la clandestinité permettant une bien meilleure mobilité. Le fait que de nombreux yeux nous surveillent, restreint énormément la capacité d’action, déjà pour des coups sporadiques, et plus encore s’ils deviennent récurrents. La clandestinité offrirait donc plus de facilité pour mener à bien une pratique d’attaque systématique, ainsi que la création de complicités, dans la mesure où les activités politiques seraient presque totalement dédiées à la conspiration et à l’action.

Mais ce genre de vie, est-ce vraiment ce que nous cherchons et ce que nous voulons? Pourrions-nous mener cette dynamique sans tomber dans des comportements militaristes et d’appareil? Sans doute, de nombreux aspects indispensables de la pratique anarchiste seraient mis de côté à l’heure d’opter pour la clandestinité. Le questionnement permanent, au niveau individuel et collectif, pour nous défaire de comportements autoritaires et/ou citoyens se verrait entravé si l’on prend en compte la dynamique de la clandestinité qui, comme mentionné auparavant, exige d’adopter des conduites que nous ne partageons souvent pas dans le but de passer inaperçu-e-s. La discussion et le débat ample et fructueux avec des compagnon-ne-s qui nous aident tant dans notre développement individuel seraient aussi compromis, puisque les contacts publics seraient réduits ou pratiquement inexistants.

En lien avec cela, la clandestinité fait aussi courir le risque d’établir des hiérarchies et des relations verticales, nous transformant en ce que nous critiquons et attaquons et générant une distance abyssale entre les moyens et les fins. Dès lors que cela se produit, nous sommes perdu-e-s, nous avons commencé à utiliser des méthodes éloignées et contraires à ce que nous affirmons, et dans ce cas il serait opportun de rejeter l’option de la clandestinité.

Par conséquent, comment conjuguer une pratique d’attaque systématique et d’envergure avec le nécessaire développement individuel dans les domaines les plus divers?

Seul l’avancée qualitative dans le combat anarchiste informel et les chemins qu’elle pourra ouvrir nous donnerons des réponses.

Francisco Solar
Section de Sécurité Maximale.
Prison de Haute Sécurité
[Santiago, Chili]
Septembre 2020.


Article publié le 30 Sep 2020 sur Attaque.noblogs.org