Janvier 10, 2022
Par Lundi matin
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La crĂ©ation par Macron, pour des raisons purement Ă©lectoralistes, d’un nouvel ennemi intĂ©rieur sous la figure du « non-vaccinĂ© Â» est l’ultime Ă©tape d’une manipulation oĂč nous sommes tous, d’une maniĂšre ou d’une autre, tombĂ©s.

Rappelons que c’est ce mĂȘme Macron qui, au moment d’annoncer le premier confinement, le 12 mars 2020, preuve s’il en est du dĂ©sarroi qui serpentait alors parmi les dirigeants du monde, en Ă©tait arrivĂ© Ă  dĂ©clarer : « Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modĂšle de dĂ©veloppement dans lequel s’est engagĂ© notre monde depuis des dĂ©cennies et qui dĂ©voile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos dĂ©mocraties. Ce que rĂ©vĂšle d’ores et dĂ©jĂ  cette pandĂ©mie, c’est que la santĂ© gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coĂ»ts ou des charges mais des biens prĂ©cieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que rĂ©vĂšle cette pandĂ©mie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent ĂȘtre placĂ©s en dehors des lois du marchĂ©. DĂ©lĂ©guer notre alimentation, notre protection, notre capacitĂ© Ă  soigner notre cadre de vie au fond Ă  d’autres est une folie. Â» 

Ce bref accĂšs de luciditĂ© ayant Ă©tĂ© rapidement surmontĂ©, le gouvernement s’est orientĂ© ensuite sur l’essentiel de sa tĂąche, Ă  savoir relancer la machine Ă©conomique. Rien d’étonnant Ă  cela, les gouvernants font ce pour quoi ils ont Ă©tĂ© placĂ©s au gouvernail. On est davantage impressionnĂ© par le nombre de gens qui, plutĂŽt que de se battre non contre ce qui a produit le virus – le productivisme et ses zoonoses, et ce qui a empĂȘchĂ© de le contenir – l’absence de stratĂ©gie de prĂ©vention et la destruction de l’hĂŽpital, embrayent sur la propagande gouvernementale en faisant porter dĂ©sormais toute la responsabilitĂ© de la prolongation de la « crise sanitaire Â» sur les non-vaccinĂ©s, ces pelĂ©s ces galeux d’oĂč viendrait tout le mal. C’est une rĂ©alitĂ© indĂ©niable : celles et ceux qui aujourd’hui, majoritairement, remplissent les urgences, ne sont pas vaccinĂ©s [1]. Sous forme de tribunes et de dĂ©clarations Ă  triples nĂ©gations, on entend dire que non, on ne va pas s’abstenir de les rĂ©animer, mais qu’enfin, la question devrait ĂȘtre posĂ©e. On en est donc Ă  Ă©voquer l’abolition du principe mĂȘme pour lequel, dans le monde tel qu’il est, on aura toujours envie de dĂ©fendre l’hĂŽpital : le soin pour tous, que les malades se soient ou non conformĂ©s, avant la maladie, aux consignes des autoritĂ©s mĂ©dicales. Et comme Ă  chaque fois qu’une exception s’imposerait au nom de l’urgence, son champ d’extension pourrait ensuite s’étendre Ă  l’infini. Car sur cette pente, rien n’interdirait de poser un jour la question du niveau de soins Ă  apporter Ă  quiconque ne se serait pas montrĂ©s assez vertueux dans la gestion de son capital biologique : alcoolique, droguĂ©, fumeur, conducteur ivre… Cette menace brandie d’apartheid hospitalier, si elle a peu de chance, dans l’immĂ©diat, de se rĂ©aliser, aura au moins pour fonction, aux yeux de la grande majoritĂ© des citoyens, de stigmatiser une minoritĂ© qui, de son cĂŽtĂ©, va se sentir renforcĂ©e Ă  ses propres yeux dans le rĂŽle de l’unique rebelle radical au systĂšme. Le piĂšge est grossier, il est Ă©norme, il risque de marcher. Raison de plus pour le combattre.

Comme la harde poussĂ©e par les chasseurs-cueilleurs jusqu’au bord de la falaise, nous voilĂ  Ă  nous entre-regarder, pleins de peur et de hargne, et nous nous trouvons de bien mauvaises mines. TrĂšs loin de la splendeur que les bĂȘtes sauvages savent conserver jusqu’à la fin, nous avons des siĂšcles de domestication, d’exploitation et de passions mauvaises imprimĂ©s sur nos corps, nous voyons bien que l’ennemi est lĂ , qui a dĂšs longtemps troquĂ© les lances et les arcs pour le flash ball et la propagande numĂ©rique. L’ennemi nous pousse vers le gouffre oĂč nous attendent les dĂ©combres d’une civilisation dĂ©jĂ  morte et qui ne le sait pas. La tentation est grande, pour ne pas y sombrer, d’y pousser les autres, de nous battre, de nous entredĂ©vorer. Mais un autre possible peut s’emparer de la harde : tourner le dos Ă  l’abĂźme et foncer ensemble dans le tas.

C’est Ă  ce changement d’orientation de nos affects que le prĂ©sent texte voudrait contribuer.

Complot des complotistes et des anti-complotistes

C’est le pouvoir qui engendre le complotisme, en lui et face Ă  lui. Qu’il s’agisse d’un pouvoir despotique, Ă  la chinoise qui craint sans cesse que dans l’ombre on trame le renversement du trĂŽne, ou d’un pouvoir divisĂ© en factions, Ă  l’amĂ©ricaine, dont chacune craint les complots des autres, les dĂ©tenteurs du pouvoir en ChinamĂ©rique (c’est-Ă -dire sur toute la planĂšte) ne cessent de manƓuvrer pour contrer ce qui les menace, dans la rĂ©alitĂ© ou dans leur tĂȘte. Comploter sans cesse et voir des complots partout, tel est le destin des gouvernants. On ne saurait donc trop se mĂ©fier des accusations de complotisme venant de journalistes enclins Ă  reprendre les bobards du pouvoir. Des complots, il y en a eus, il y en a encore, il y en a plus que jamais. Il est patent, par exemple, que sur le marchĂ© Ă©lectoral, le lancement du produit Macron naguĂšre, comme celui tout rĂ©cent de Zemmour ont Ă©tĂ© le rĂ©sultat des calculs et des manigances de divers pouvoirs Ă©conomiques, plus nombreux et variĂ©s pour le premier que pour le second (et c’est pourquoi, Ă  la fin, il gagnera).

Dans la sphĂšre qui commande Ă  toutes les autres, l’ Economie (nom de code du capitalisme), on peut citer, entre mille autres exemples possibles, Total qui, ayant identifiĂ© voilĂ  40 ans le danger du rĂ©chauffement climatique liĂ© aux activitĂ©s extractives, a dĂ©ployĂ© toutes ses considĂ©rables Ă©nergies Ă  le nier, Coca-Cola qui a dĂ©pensĂ© depuis 2010, 8 millions d’euros rien qu’en France pour faire oublier les risques liĂ©s Ă  ses boissons, ou les lobbies du glyphosate qui ont obtenu que le rapport prĂ©liminaire, sur lequel l’Europe devrait s’appuyer pour rĂ©-autoriser l’utilisation de ce poison, exclue Ă  peu prĂšs toute la littĂ©rature scientifique sur le sujet. On peut dire que ces puissances de l’industrie agro-alimentaire manigancent toutes dans l’ombre, Ă  leur propre bĂ©nĂ©fice et aux dĂ©pens du bien public : soit la dĂ©finition mĂȘme du complot [2]. C’est sans doute autour des annĂ©es 10 du 20e siĂšcle qu’a Ă©tĂ© lancĂ© pour la premiĂšre fois sur une Ă©chelle mondiale une entreprise de dĂ©ni Ă  but lucratif, en l’occurrence autour des effets nĂ©fastes du plomb dans l’essence [3] : alors que les dits effets Ă©taient connus, les grands groupes automobiles Ă©tatsuniens ont multipliĂ© les intrigues, les ententes secrĂštes et les pressions, y compris judiciaires pour continuer Ă  produire de l’essence plombĂ©e. Ils ont aussi stipendiĂ© des scientifiques, financĂ© colloques et symposiums pour dire qu’aprĂšs tout, c’était plus compliquĂ© que ce qu’on croyait, que les Ă©tudes Ă©taient contradictoires, etc. Ce vaste complot visant Ă  organiser le dĂ©ni a lancĂ© un modĂšle qui a beaucoup servi ensuite aux industries de l’amiante, du nuclĂ©aire, du tabac, des pesticides
 De mĂȘme, les alliances occultes avec certains scientifiques ont permis aux industriels dont c’était l’intĂ©rĂȘt, de contester et nier l’existence d’un rĂ©chauffement climatique liĂ© aux activitĂ©s humaines, pourtant dĂ©montrĂ© par la majoritĂ© des experts.

L’ùre des franchissements

Il y a donc d’excellentes motifs pour qu’aujourd’hui soit si largement rĂ©pandue la conviction qu’il existe des complots visant Ă  capter l’autoritĂ© de la science mĂ©dicale, pour la mettre au service d’intĂ©rĂȘts Ă©trangers au bien-ĂȘtre et Ă  la libertĂ© du plus grand nombre.

Conviction qui est une excellente raison pour trouver parfaitement lĂ©gitime la mĂ©fiance Ă  l’égard des annonces scientifiques autour de la Covid-19, et en particulier du vaccin, de sa nature et de son efficacitĂ©. A plus forte raison si on mesure ce qui Ă©tĂ© accompli, Ă  l’échelle planĂ©taire, au nom de l’autoritĂ© scientifique. On se permettra de rappeler encore une fois ce qu’on Ă©crivait ici-mĂȘme, dĂšs le 10 fĂ©vrier 2020, soit plus d’un mois avant l’annonce du premier confinement en France, Ă  savoir que, le plus inquiĂ©tant, c’était de dĂ©couvrir la « capacitĂ© de soumission massive Â» que le renfort de la lĂ©gitimitĂ© scientifique permettait aux gouvernants de rĂ©veiller. On n’en finira pas de s’étonner de la promptitude et de la facilitĂ© avec laquelle, en quelques semaines, au printemps 2020, la moitiĂ© de la population du monde s’auto-enferma. Pour Ă©valuer aujourd’hui le rapport que tout un chacun peut entretenir avec la connaissance scientifique, on ne peut perdre de vue le rĂŽle qu’elle aura jouĂ©, bon grĂ© mal grĂ©, pour justifier une politique de la peur Ă  l’échelle planĂ©taire. [4] Ce mode de gouvernance reprend des techniques de contrĂŽle dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ©e dans l’antiterrorisme [5], les perfectionne, les fusionne, les Ă©tend spatialement et molĂ©culairement.

Contrairement Ă  ce qu’on avait pu espĂ©rer fin mars 2020,on n’a mĂȘme pas commencĂ© Ă  tirer les leçons de ce que signifiait ce « franchissement jamais vu jusque-lĂ  du seuil d’acceptabilitĂ© des populations Ă  l’égard des contraintes liberticides Â». C’est qu’il conviendrait d’abord de le replacer dans la continuitĂ© de la sĂ©quence temporelle qui s’est ouverte Ă  la fin du XXe siĂšcle, avec le triomphe planĂ©taire de l’ultralibĂ©ralisme, sĂ©quence qu’on peut caractĂ©riser comme l’ùre des franchissements. Tandis que le rĂ©chauffement climatique franchissait un seuil dans la course Ă  l’irrĂ©versible, la dĂ©forestation et l’élevage industriel entraĂźnaient Ă  une Ă©chelle jamais vue le franchissement des barriĂšres inter-espĂšces avec le rĂ©sultat qu’on sait en termes de pandĂ©mies. Dans le mĂȘme temps, le caractĂšre toujours plus invasif des techniques de contrĂŽle est venu apporter au gouvernement des humains l’équivalent de leur rapport Ă  la nature. Prolongeant un rapport au non-humain construit depuis des siĂšcles sur le modĂšle de l’invasion, les politiques de la peur et les paniques morales, alliĂ©es Ă  la conquĂȘte numĂ©rique de l’attention et de l’émotion, ont permis le franchissement des anciennes garanties imposĂ©es par quelques rĂ©volutions au despotisme Ă©tatique. De mĂȘme que les franchissements opĂ©rĂ©s dans la guerre Ă  la nature Ă©taient toujours prĂ©sentĂ©s aux noms de raisons acceptĂ©es comme excellentes (nourrir ceux qui ont faim, crĂ©er des emplois, rĂ©pondre aux « besoins d’énergie Â», aller plus vite
) la crĂ©ation de fichiers ADN, au nom du traçage des criminels sexuels, l’état d’urgence pour combattre les terroristes, en attendant l’abolition de la prescription pour punir les pĂ©docriminels : chacun de ces franchissements-lĂ  aura Ă©tĂ© effectuĂ© en dĂ©signant un ennemi absolument et effectivement indĂ©fendable. Mais c’était Ă  chaque fois un nouveau champ des possibles qui s’ouvrait, pour la « justice infinie  Â» et les exactions sĂ©curitaires. Le plus inquiĂ©tant dans ces franchissements, c’est qu’au nom des raisons sur le moment avancĂ©es, l’immense majoritĂ© des humains, les ont massivement acceptĂ©s.

Le rĂŽle de la science dans l’acceptation des franchissements doit d’autant plus ĂȘtre remis en cause que, parmi les explications de l’origine de la pandĂ©mie de SARS CoV-2, l’hypothĂšse d’une fuite de laboratoire a de solides arguments en sa faveur, et qu’elle est mĂȘme dĂ©sormais soutenue par beaucoup de scientifiques. [6] Quelle que soit la vĂ©ritĂ© sur les origines de la pandĂ©mie, qu’on ne connaĂźtra peut-ĂȘtre jamais, les interrogations Ă  ce sujet ont fait apparaĂźtre une rĂ©alitĂ© indiscutĂ©e, et lourde de menaces pour l’avenir : dans maints laboratoires Ă  travers le monde, on trafique les virus pour les rendre, sinon plus virulents, du moins plus contagieux – dans l’intĂ©rĂȘt de la recherche scientifique et pour une plus grande efficacitĂ© des futurs vaccins, c’est entendu [7]. VoilĂ  une occasion oĂč se pose de maniĂšre particuliĂšrement urgente la question qu’on aurait pu davantage imposer Ă  propos de technologies menaçant de devenir folles, comme celles du nuclĂ©aire, de l’interconnexion des objets (et sa 5G), des nanotechnologies
 : quand allons-nous nous dĂ©cider Ă  dĂ©brancher ces Dr. Frankenstein ?

On aurait donc toutes les raisons d’écouter la question que pose Fabrice Lamarck, membre du groupe Grothendieck [8], dans son interview Ă  La DĂ©croissance, Ă  propos des vaccins Ă  ARN messager : « Quel saut dans la ‘chosification’ de l’humain – l’humain traitĂ© comme une machine vivante Ă  amĂ©liorer – avons-nous franchi avec ces technologies vaccinales ? Â»

Tant de confusion dans les tĂȘtes, tant de dĂ©saccords entre (ex)amis, tant de tristesse et d’affects handicapants, tant de paranoĂŻa, tout cela qui dĂ©finit l’humeur collective prĂ©sente ne tiendrait-il pas Ă  ça : l’apprĂ©hension d’un nouveau franchissement, le sentiment qu’on va faire, ou qu’on a dĂ©jĂ  fait un saut
 mais dans quel gouffre ?

La science et nous

On a pourtant aussi toutes les raisons d’écouter le cri de rage d’un ami infirmier, Ă  qui j’ai fait lire l’interview de Lamarck : « Je voudrais surtout pas tomber dans le pathos, mais le subjectif est lĂ , et je vais pas le refouler : quand tu as vu des personnes ĂągĂ©es qui ont un nom : Marthe, Francis, Suzanne, Mario, Huguette , Gilberte et tant d’autres, magnifiques, qui ne demandaient qu’à finir leurs vies tranquilles, sereines et entourĂ©es, partir en 24 heures, emballĂ©es dans des housses mortuaires, sans prĂ©paration, sans que leurs proches ne puissent les voir, ne serait-ce qu’une derniĂšre fois, quand tu as vu tes collĂšgues infirmiĂšres et aides-soignantes, pourtant pleines d’expĂ©rience, et qui savent tenir la « bonne distance Â» professionnelle avec la mort, te tomber dans les bras et pleurer de dĂ©tresse, que tu as vu toute l’équipe soignante aller au tapis, frappĂ©e de plein fouet par le virus, et les rares soignantes encore valides rester Ă  poste 18h sur 24, que tu as vu le quart des personnes prises en charge mourir en une semaine, les poumons bouffĂ©s par le virus, et qu’il s’en fallait Ă  peine d’un mois pour que des vaccins soient disponibles… alors le gus qui te dĂ©clare, du haut de son Olympe conceptuel : « c’est la porte ouverte Ă  la modification molĂ©culaire de l’humain Â», tu as juste envie de lui hurler : « ta gueule, connard ! Tu n’as aucune idĂ©e de ce dont tu parles… ! Â» C’est con, hein ? Â»

Non, c’est pas con, et d’autant moins que c’est assorti d’une critique des affirmations lamarckienne qui peut s’avĂ©rer fort utile pour dissiper les fantasmes attachĂ©s Ă  ce vaccin Ă  ARNm souvent au cƓur des argumentaires antivax. « Bien, alors le truc affreux [d’aprĂšs Lamarck] ce seraint ces vaccins Ă  ARN messager modifiĂ© « enrobĂ©s dans un vecteur complĂštement artificiel Â». Le mot est lĂąchĂ© : « artificiel Â», sĂ»rement opposĂ© Ă  « naturel Â». Ne relevons mĂȘme pas que bien des produits artificiels se sont rĂ©vĂ©lĂ©s forts utiles, et que nombre de produits naturels peuvent ĂȘtre extrĂȘmement nocifs. Le truc ici consiste Ă  faire peur : c’est « artificiel Â» ! Pas bon ça ! Le vecteur en question est une microparticule avec 4 lipides (dont du cholestĂ©rol), 4 sels (chlorures de sodium, de potassium, dihydrogĂ©nophosphates de sodium, de potassium), du sucre (saccharose) et de l’eau… (c’est presque Bio !) Non, faut que ça fasse peur ! Car nous disent-ils tout ça « est injectĂ© massivement depuis dĂ©cembre 2020 sans tests cliniques suffisants tant sur l’innocuitĂ© que sur l’efficacitĂ© Â». C’est Ă©videment faux, les essais de phase I, II, et III ont bien eu lieu, et si la phase III se poursuit c’est pour Ă©tudier les effets secondaire inattendus, la durĂ©e de protection induite par la production d’anticorps et la mĂ©moire immunitaire induite, et d’envisager le calendrier vaccinal de rappels le cas Ă©chĂ©ant â€Š Ă  ce jour prĂšs de 8 milliards de doses de vaccins contre la Covid ont Ă©tĂ© administrĂ©es, et prĂšs de 55% de la population mondiale a reçu au moins une dose (dont seulement 6% dans les pays pauvres). Jamais dans l’histoire des traitements et vaccins il n’y a eu une telle surveillance de pharmacovigilance. Â»

Et jamais peut-ĂȘtre il n’a Ă©tĂ© aussi important d’éclaircir nos rapports avec la science en gĂ©nĂ©ral, et avec la science mĂ©dicale en particulier. L’humeur antivax est ancienne, en particulier dans des milieux oĂč les ennemis du capitalisme se recrutent en grand nombre. Au risque de dĂ©plaire Ă  bien des amis ou des alliĂ©s, disons-le sans dĂ©tour : cette humeur repose pour l’essentiel sur des fantasmes sans fondement. Deux reproches principaux ont alimentĂ© longtemps le refus de la vaccination, et, malgrĂ© tous les dĂ©mentis, ont resurgi Ă  la faveur de celle contre le Covid : son lien avec l’autisme et les accidents consĂ©cutifs Ă  la prĂ©sence d’aluminium. La premiĂšre rumeur, qui eut d’abord les honneurs du Lancet, a ensuite Ă©tĂ© dĂ©mentie et il s’est avĂ©rĂ© que celui qui l’avait lancĂ©e Ă©tait un escroc. Quant Ă  la seconde, s’il est vrai que de l’aluminium a bien Ă©tĂ© ajoutĂ© Ă  certains vaccins pour les booster, et que ce mĂ©tal a, dans quelques cas, dĂ©clenchĂ© des rĂ©actions locales Ă  l’endroit de l’injection, il n’a jamais entraĂźnĂ© d’accidents graves. [9]

Chez beaucoup de nos amis et de nos alliĂ©s prĂ©vaut une mĂ©fiance de principe Ă  l’égard de la science en gĂ©nĂ©ral et de la mĂ©decine standard en particulier. Une fois encore, disons que cette mĂ©fiance a bien des motifs lĂ©gitimes. Mais il nous faut plus que des tisanes au miel si l’on veut prĂ©tendre instaurer un rapport critique Ă  la connaissance scientifique de notre temps, en d’autres termes la science produite par la sociĂ©tĂ© capitaliste.

Deux particularitĂ©s des vaccins anti-covid ont particuliĂšrement alimentĂ© les fantasmes : la rapiditĂ© effectivement jamais vue jusque-lĂ  avec laquelle ils ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s, autorisĂ©s et mis sur le marchĂ©, et la technique de l’ARN messager. Depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, qui nous apporta la fabrication industrielle de pĂ©nicilline et le nuclĂ©aire, un fait n’est plus Ă  dĂ©montrer, c’est la capacitĂ© du capitalisme Ă  tirer profit des catastrophes qu’il provoque pour dĂ©velopper en un temps record de nouvelles techniques en gestation avant le cataclysme, et les faire passer au stade de la production Ă  grande Ă©chelle. Si la mise sur le marchĂ© d’un vaccin Ă  ARN messager est bien une nouveautĂ©, cette technique, qui Ă©tait Ă©tudiĂ©e depuis trente ans n’est pas une innovation surgie de nulle part. Et, comme le signale l’INSERM, « l’ARN injectĂ© via le vaccin contre la Covid n’a aucun risque de transformer notre gĂ©nome ou d’ĂȘtre transmis Ă  notre descendance, dans la mesure oĂč il pĂ©nĂštre dans le cytoplasme des cellules, mais pas dans le noyau. Cette donnĂ©e est confirmĂ©e par 30 ans de recherche plus gĂ©nĂ©rale en laboratoire sur les vaccins Ă  acides nuclĂ©iques, qui confirment que les molĂ©cules d’ARN du vaccin ne se retrouvent jamais dans le noyau. Or, c’est dans ce noyau cellulaire que se situe notre matĂ©riel gĂ©nĂ©tique. MĂȘme aprĂšs l’injection du vaccin, lors de la division cellulaire, les noyaux continuent Ă  ne contenir que notre ADN humain naturel. Par ailleurs, l’injection est locale et les cellules qui reçoivent l’ARN codant la protĂ©ine Spike sont principalement des cellules immunitaires : en aucun cas l’ARN ne va jusqu’aux cellules des organes reproducteurs (les gonades). Il ne peut donc pas ĂȘtre transmis d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre. Enfin, l’ARN Ă©tranger injectĂ© est instable et ne reste donc pas longtemps dans l’organisme : il produit juste ce qu’il faut de protĂ©ine Spike pour entraĂźner le systĂšme immunitaire Ă  rĂ©agir en cas d’infection « naturelle Â» par le virus, avant d’ĂȘtre Ă©liminĂ©. Â»

Il y a une industrie pharmaceutique, colossale, surpuissante. Elle s’accapare et privatise la recherche [10] et Ă©tend toujours plus sa mainmise sur les soins cliniques. Ce qu’elle dĂ©pense annuellement en lobbying doit bien Ă©quivaloir au PIB d’une poignĂ©e de pays entiers. Il suffit parfois de faire ajouter un symptĂŽme Ă  une pathologie dans le DSMIV pour que tout Ă  coup, le public cible d’un mĂ©dicament soit multipliĂ© par 10 ou 100 ; et donc les profits qui vont avec.

On se gardera pourtant de reprendre Ă  notre compte le vocable de « Big Pharma Â». Pas seulement parce qu’on le retrouve systĂ©matiquement dans des bouches qui ont trĂšs mauvaise haleine, — est-ce un hasard ? — mais parce qu’il charrie une vision simpliste de ce Ă  quoi nous faisons face et ne permet donc pas d’en saisir la complexitĂ©, les dynamiques et les rouages. « Big Pharma Â» est Ă  l’ùre des gouvernements biopolitiques revendiquĂ©s ce qu’était le mythe des deux cents familles au XIXe siĂšcle. Il n’y a pas plus de gouvernement mondial secret que de Big Pharma, ce Ă  quoi nous faisons face c’est Ă  une coalition d’intĂ©rĂȘts qui opĂšrent et prospĂšrent au sein d’un ordre du monde et d’une organisation sociale organisĂ©s par et pour eux. Il y a donc fort Ă  parier que, Ă  l’instar de toutes les structures Ă©tatiques, l’INSERM ne soit pas Ă  l’abri de du lobbying gĂ©nĂ©ral des grandes compagnies pharmaceutiques comme de l’influence de telle ou telle d’entre elles. Mais c’est justement parce qu’il s’agit d’une coalition d’intĂ©rĂȘts particuliers et non pas d’une entitĂ© monolithique, qu’on peut compter sur l’existence de contradictions en son sein. Peut-on imaginer que s’il existait le moindre soupçon d’effets secondaires nĂ©fastes avec l’ARN, Johnson&Johnson et Astrazeneca les concurrents sans ARN, Ă©pargneraient leurs rivaux d’une intense campagne de lobbying pour effrayer la population et rĂ©cupĂ©rer tout le marchĂ© ? Et comment s’expliquer, sous le rĂšgne omnipotent de « Big Pharma Â» et du dĂ©jĂ  un peu ancien « nouvel ordre mondial Â» que les stratĂ©gies sanitaires, idĂ©ologiques et politiques aient Ă©taient aussi radicalement diffĂ©rentes des Etats-Unis Ă  la France, d’IsraĂ«l au BrĂ©sil, de la SuĂšde Ă  la Chine ?

S’il y a une rĂ©alitĂ© qu’aura dĂ©montrĂ© la crise de la Covid, c’est que les gouvernants peuvent demander beaucoup en termes de sacrifices Ă  leurs gouvernĂ©s, au nom de leur survie biologique. Mais que cette derniĂšre soit manifestement et massivement mise en danger, et la docilitĂ© ne pourrait plus ĂȘtre assurĂ©e : mĂȘme le Parti communiste chinois, malgrĂ© une capacitĂ© sans Ă©quivalent Ă  imposer sa vĂ©ritĂ© Ă  sa population, ne se risquerait pas Ă  rĂ©pandre un vaccin sur son territoire, et a fortiori Ă  diffuser dans le reste du monde, en sachant qu’il risque d’entraĂźner des effets secondaires graves.

La vĂ©ritĂ© est Ă  la fois beaucoup plus simple et complexe. Face Ă  la pandĂ©mie, Ă  la profondeur de ce qu’elle venait remettre en cause et au risque qu’elle faisait peser soudainement sur l’économie mondiale, les gouvernants ont paniquĂ©. Et c’est cela que leurs litanies de mensonges devaient recouvrir, alors que tout leur pouvoir repose sur leur prĂ©tention Ă  gĂ©rer et anticiper, ils ont dĂ» bricoler, dans un premier temps du moins. Non pas pour sauver des vies mais pour prĂ©server leur monde de l’économie. Au moment mĂȘme oĂč les appareils gouvernementaux de toutes les plus grandes puissances mondiales connaissaient leur plus grande crise de lĂ©gitimitĂ©, certains ont voulu y voir le complot de leur toute puissance. Le complotiste aime les complots, il en a besoin, car sans cela il devrait prendre ses responsabilitĂ©s, rompre avec l’impuissance, regarder le monde pour ce qu’il est et s’organiser.

Faut-il croire Ă  la Science ou bien Ă  Renard ButĂ© ?

Connaissez-vous Renard ButĂ© ? Au vu des 10 Ă  12 000 vues que collectionnent ses vidĂ©os sur YouTube, de ses 3300 abonnĂ©s sur Odysee et 8800 sur Facebook, ce personnage est un influenceur parmi tant d’autres de la sphĂšre antivax. SupprimĂ©e par YouTube, sa vidĂ©o intitulĂ©e « RĂ©sistance Â» reste accessible sur Odysee. D’autres de lui restent disponibles sur YT, dont l’une qui reprend le gros bobard des 25 000 morts provoquĂ©s par la vaccination. Dans ses productions, on voit dĂ©filer les gourous antivax Perronne, FouchĂ©, Henrion-Caude, Velot, De Lorgeril, reprenant en boucle les mĂȘmes arguments et les mĂȘmes mensonges, dĂ©formations, infos biaisĂ©es, mĂ©langĂ©es, pour certains (FouchĂ©) Ă  des considĂ©rations parfaitement justes sur l’usage biopolitique du passe sanitaire – tout comme il peut arriver aux trumpistes de viser juste en dĂ©nonçant la collision entre la Big Tech et les DĂ©mocrates : la force de ces gens- lĂ  tient aussi Ă  la prĂ©sence, dans ce qu’ils racontent, de ce que Wu Ming 1 appelle des « noyaux de vĂ©ritĂ© Â».

Dans la vidĂ©o « La RĂ©sistance Â», dont le titre est illustrĂ© sans honte par des images de la seconde guerre mondiale, le Chant des Partisans en ouverture et Bella Ciao Ă  la fin, on voit dĂ©filer les gourous anti-vax sus-citĂ©s. Renard ButĂ© y nomme l’ennemi suivant le vocabulaire typique de QAnon : c’est l’ Â« Etat profond Â» et les « sociĂ©tĂ©s secrĂštes Â», il nous dit que le vaccin tue, que c’est un gĂ©nocide qui est en cours, et qu’il faut s’y opposer par toutes sortes de moyens. La vidĂ©o semble vouloir rallier les diffĂ©rentes chapelles antivax, de RĂ©infocovid au CNTf (organisation dĂ©lirante, mĂȘlant islamophobie, revendication du revenu garanti et permaculture, et partisane de rapatrier les troupes françaises pour
 surveiller les frontiĂšres contre la « crise migratoire Â» et les banlieues), et aprĂšs un appel Ă  la fraternisation avec l’armĂ©e et la police (thĂšme de prĂ©dilection du CNTf) dĂ©bouche sur un autre appel
 Ă  la constitution d’une nouvelle banque qui serait entre les mains du peuple. Tout cela se mĂȘle Ă  des thĂšmes qui peuvent paraĂźtre pertinents aux yeux d’opposants radicaux au capitalisme : l’autonomie comme projet de vie, la maniĂšre de s’organiser et de faire des manifestations moins contrĂŽlables, la dĂ©mocratie directe
 autant de thĂšmes et revendications qui pourraient sortir de bouches amies, voire des nĂŽtres. Que ce genre de salmigondis touche pas mal de gens qui pourraient ĂȘtre des alliĂ©s, et que des amis proches puissent Ă©ventuellement avoir de l’indulgence pour ce genre de Renard fĂȘlĂ©, nous paraĂźt un signe de l’ampleur de la secousse que la crise du Covid a provoquĂ©e dans les cerveaux.

La panique sert toujours le pouvoir autant que les faux prophĂštes. Sur ce point, ce Ă  quoi on assiste depuis deux ans et ce jusque parmi les forces dites rĂ©volutionnaires est accablant. En rĂ©ponse Ă  l’incertitude gĂ©nĂ©rale et lĂ©gitime, aux conditions dĂ©concertantes et Ă  la situation inĂ©dite, Ă  une situation ouverte, donc, on a vu se refermer des tombereaux de certitudes crispĂ©es et surjouĂ©es. Toutes les polarisations des milieux politiques dĂ©jĂ  exsangues se sont remobilisĂ©es dans une version encore plus caricaturale et autiste d’elle-mĂȘme. On a vu des de gauche rĂ©clamer l’obligation vaccinale des rĂ©fractaires, des contempteurs de la biopolitique soutenir bec et ongle le directeur d’un IHU, des humanistes taxer les manifestants anti-passe de sous-humains, des philosophe rĂ©putĂ©s pour leur clairvoyance boire la soupe des premiers charlatans venus. A l’incertitude gĂ©nĂ©rale, certains ont rĂ©pondu par une politique du coup de volant. En voulant Ă©viter le premier platane, ils sont allĂ©s se planter dans le mur d’en face.

La peur, la peur, la peur


Parmi les batailles tranchĂ©es qui ont eu lieu ces derniers mois sur les rĂ©seaux sociaux, celles qui ont certainement provoquĂ© le plus grand nombre d’entorses de l’index tournaient autour des manifestations contre le passe sanitaire et/ou la vaccination. S’agissait-il d’une irruption spontanĂ©e et populaire de citoyens sincĂšres qui refusent cette mesure de contrĂŽle social (tout le monde avait les gilets jaunes en tĂȘte) ou bien avions nous Ă  faire Ă  des complotistes proto-fascistes antisĂ©mites, homophobes et illuminĂ©s (tout le monde avait la manif pour tous en tĂȘte) ? Comme Ă  chaque fois qu’elle se sent dĂ©passĂ©e par les Ă©vĂšnements, ce qui arrive souvent, « la gauche Â» s’est surtout concentrĂ©e sur la distribution de bons et de mauvais points. Des cases, vite et Ă  tout prix, que l’on mette cette populace dedans et que l’on puisse retrouver fissa le confort moral avec lequel on embaume le cadavre depuis si longtemps.

Les uns y ont donc vu des hordes de mini Bolsonaro revendiquant une libertĂ© individuelle en toc, celle de croire Ă  tout et n’importe quoi et de s’en foutre royalement des amoncellements de cadavres dans les hĂŽpitaux. Les autres y dĂ©celaient une saine rĂ©ticence au contrĂŽle biopolitique et Ă  la rationalitĂ© sanitaire aberrante, responsables en premier lieu de l’épidĂ©mie en question. Étrangement, personne ne semblait imaginer que ces manifestations pouvaient ĂȘtre tout cela Ă  la fois et contenir des tendances trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes selon les moments mais surtout les villes oĂč elles se tenaient.

Certes, une fois que l’on a qualifiĂ© ce « mouvement Â» de complexe, contradictoire et « impur Â», on n’en a pas dit grand-chose. Quelques lecteurs ont trĂšs vivement rĂ©agi Ă  la publication d’un article sur Lundi Matin Ă  propos de Louis FouchĂ©, docteur-rĂ©animateur marseillais, soutien de Didier Raoult, colibriste et principale figure du mouvement rĂ©info-covid, trĂšs populaire dans les milieux antivax. L’article en question, par-delĂ  un ton dĂ©nonciateur un peu fatiguant, ne faisait pourtant qu’énumĂ©rer les trĂšs nombreuses accointances du FouchĂ© en question avec toutes sortes de figures de l’extrĂȘme droite française. En rabattant son refus « naif Â» et donc sympathique de la biopolitique sur les vieilles lignes de partage de la politique classique, Lundi Matin se faisait le complice de la gouvernementalitĂ© biopolitique et de la dictature sanitaire…

Sur ce point se dessine un vrai dĂ©saccord. Pas de principe, au nom d’un antifascisme abstrait et idĂ©ologique incapable de percevoir ce qui bouge chez les gens ; on se souvient parfaitement de tous ceux qui hurlaient pendant des semaines que les gilets jaunes Ă©taient d’extrĂȘme droite avant de ravaler discrĂštement leur chapeau. Le dĂ©saccord porte sur la texture Ă©thique de ce qui agrĂšge ce mouvement.

On a tendance, dans notre tradition trĂšs hĂ©gĂ©lienne de l’ultragauche Ă  considĂ©rer que tout ce qui est nĂ©gatif est intrinsĂšquement bon. Comme si par la magie de l’Histoire, la contestation de l’ordre des choses produisait automatiquement et mĂ©caniquement la communautĂ© humaine disposĂ©e Ă  un rĂ©gime de libertĂ© supĂ©rieur. Pourtant, lorsque l’on se penche sur la nĂ©buleuse anti-vaccin, c’est-Ă -dire sur les influenceurs et porte-paroles qui captent l’attention sur les rĂ©seaux sociaux, organisent et agrĂšgent les Ă©noncĂ©s et les rassemblements, on s’aperçoit qu’une Ă©crasante majoritĂ© baigne depuis de longues annĂ©es dans l’extrĂȘme droite la plus bĂȘte et la plus rance. Militaires Ă  la retraite, invitĂ©s hebdomadaires de radio courtoisie, lobbyistes contre les violences fĂ©minines (oui, oui…), il suffit de passer une heure Ă  « googliser Â» ces porte-paroles autoproclamĂ©s pour avoir une idĂ©e assez prĂ©cise des milieux dans lesquels ils grenouillent. Certes, on pourrait ĂȘtre magnanimes et essayer d’imaginer que l’épidĂ©mie de Covid ait pu transformer de telles raclures en gĂ©nĂ©reux camarades rĂ©volutionnaires mais comment s’expliquer que les seules caisses de rĂ©sonances que trouvent leurs thĂ©ories alternatives sur le virus et l’épidĂ©mie soient EgalitĂ© et RĂ©conciliation, Sud Radio, France Soir, Florian Phillipot, on en passe et des pires ? En fait, si on se peut se retrouver d’accord sur des Ă©noncĂ©s formels, on bute bien vite sur un point fondamental, c’est-Ă -dire Ă©thique : la maniĂšre dont on est affectĂ© par une situation et Ă  la façon que l’on a de se mouvoir en son sein. En l’occurrence, ce qui rend tous ces « rebelles Â» anti-macron aussi compatibles avec la fange fasciste c’est l’affect de peur paranoĂŻaque qu’ils charrient et diffusent et qui sans surprise rĂ©sonne absolument avec une longue tradition antisĂ©mite, xĂ©nophobe, etc. Et c’est lĂ  que l’on peut constater une diffĂ©rence qualitative Ă©norme avec le mouvement gilets jaunes. Eux, partaient d’une vĂ©ritĂ© Ă©prouvĂ©e et partagĂ©e : leur rĂ©alitĂ© matĂ©rielle vĂ©cue comme une humiliation. C’est en se retrouvant, sur les rĂ©seaux sociaux puis dans la rue, qu’ils ont pu retourner ce sentiment de honte en force et en courage. Au cƓur du mouvement antivax se loge une toute autre origine affective, en l’occurrence la peur, celle qui s’est distillĂ©e des mois durant. La peur d’ĂȘtre contaminĂ©, la peur d’ĂȘtre malade, la peur de ne plus rien comprendre Ă  rien ; que cette peur du virus se transforme en peur du monde puis du vaccin, n’a finalement rien de surprenant [11]. Mais il nous faut prendre au sĂ©rieux cette affect particulier et la maniĂšre dont il oriente les corps et les esprits. On ne s’oriente pas par la peur, on fuit un pĂ©ril opposĂ© et supposĂ©, quitte Ă  tomber dans les bras du premier charlatan ou sauveur auto-proclamĂ©. Il n’y a qu’à voir les trois principales propositions alternatives qui agrĂšgent la galaxie antivax : Didier Raoult et l’hydroxychloroquine, Louis FouchĂ© et le renforcement du systĂšme immunitaires, l’Ivermectine et le prĂ©sumĂ© scandale de son efficacitĂ© prĂ©ventive. Le point commun de ces trois variantes et qui explique l’engouement qu’elles suscitent, c’est qu’elles promettent d’échapper au virus ou d’en guĂ©rir. Toutes disent exactement la mĂȘme chose : « Si vous croyez en moi, vous ne tomberez pas malade, je vous soignerai, vous survivrez. Â» Mot pour mot la parole biopolitique du gouvernement, dans sa mineure.

La politique sanitaire gouvernementale et son opposition procĂšdent des mĂȘmes ressorts intimes et convoquent exactement les mĂȘmes logiques de lĂ©gitimation. Ce n’est pas un hasard si, Francis Lalanne mis de cĂŽtĂ©, les principales figures du mouvement antivax sont des scientifiques ou se prĂ©sentent comme experts. Provax et antivax, complotistes et anticomplotistes, ces couplages font systĂšme et suspendent la question pourtant cruciale d’un rapport Ă  la santĂ© commun et communiste, d’une sortie de la biopolitique.

Parce que le pouvoir n’a jamais Ă©tĂ© aussi technocratique, livide et inhumain, certains tendent une oreille bienveillante aux premiers charlatans venus leur chanter « le vivant Â». Mais l’engrenage est vicieux et une fois qu’on a adhĂ©rĂ© Ă  une supercherie du simple fait qu’elle prĂ©tende s’opposer au gouvernement, on a plus d’autre choix que de s’y enferrer et d’y croire. Lors d’une discussion un lundisoir, une personne du public avait commis quelques blagues peu finaudes Ă  propos d’antivax qui lĂšcheraient des pierres pour se soigner du cancer, et cela a apparemment provoquĂ© quelques susceptibilitĂ©s. Le problĂšme en l’occurrence, c’est que cette plaisanterie n’était caricaturale que dans sa gĂ©nĂ©ralisation certainement abusive. Il n’en est pas moins vrai qu’Olivier Soulier, cofondateur de RĂ©infocovid assure soigner l’autisme et la sclĂ©rose en plaque par des stages de mĂ©ditation et de l’homĂ©opathie, que ce mĂȘme rĂ©seau promulguait des remĂšdes Ă  base de charbon aux malheureux vaccinĂ©s repentis pour se « dĂ©vacciner Â». Autre nom, autre star, Jean-Dominique Michel, prĂ©sentĂ© comme l’un des plus grands experts mondiaux de la santĂ©, il se propulse dĂšs avril 2020 sur les devants de la scĂšne grĂące Ă  deux vidĂ©os sur youtube dans lesquelles ils relativise l’importance et la gravitĂ© de l’épidĂ©mie, soutient Raoult et son elixir, et dĂ©nonce la dictature sanitaire Ă  venir. Neurocoach vendant des sĂ©ances de neurowisdom 101, il est membre d’honneur de la revue InexplorĂ© qui assure soigner le cancer en buvant l’eau pure de l’une des 2000 sources miraculeuses oĂč l’esprit des morts se pointe rĂ©guliĂšrement pour repousser la maladie. Depuis, on a appris qu’il ne dĂ©tenait aucun des diplĂŽmes allĂ©guĂ©s et qu’il s’était jusque lĂ  fait remarquer Ă  la tĂ©lĂ©vision suisse pour son expertise en football et en cartes Ă  collectionner Panini. Ses « expertises Â» ont Ă©tĂ© partagĂ©es par des millions de personnes, y compris des amis et il officie dĂ©sormais dans le Conseil Scientifique IndĂ©pendant, Ă©pine dorsale de RĂ©infocovid, premiĂšre source d’information du mouvement antivax. Ces exemples pourraient paraĂźtre amusants et kitchs s’ils Ă©taient isolĂ©s mais ils ne le sont pas.

L’enjeu ici n’est pas de distribuer les mauvais points mais d’assumer que les affects ne sont pas neutres. La peur n’est pas communiste, elle suscite la dĂ©fiance de tous envers tous et prĂ©pare la rĂ©action. C’est d’ailleurs qu’il nous faut partir, de ce qui nous lie plutĂŽt que de ce qui nous glace.

Historiquement, ce qui a fait la rigueur, la justesse et la sincĂ©ritĂ© politique de notre parti, – et ce qui fait qu’il perdure-, c’est d’avoir toujours refusĂ© de se compromettre avec les menteurs et les manipulateurs de quelque bord qu’ils soient, de s’ĂȘtre accrochĂ©s Ă  une certaine idĂ©e de la vĂ©ritĂ©, envers et contre tous les mensonges dĂ©concertants. Que le chaos de l’époque nous dĂ©soriente est une chose, que cela justifie que nous perdions tout repĂšre et foncions tĂȘte baissĂ©e dans des alliances de circonstances en est une autre. Il n’y a aucune raison d’ĂȘtre plus intransigeant vis-Ă -vis du pouvoir que de ses fausses critiques.

Que faire de la science ?

Nous, qui ne voulons ni du despotisme sanitaire d’un gouvernement qui dĂ©crĂšte les restrictions de nos libertĂ©s en Conseil de DĂ©fense (c’est-Ă -dire exactement dans le moule de l’urgence antiterroriste), ni des dĂ©lires dopĂ©s au numĂ©rique des antivax, nous devons nous poser la question : que faire de la Science, et plus particuliĂšrement de la science mĂ©dicale ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question, on ne pourra certes pas se passer de la critique de la technoscience telle qu’elle s’est dĂ©veloppĂ©e depuis les annĂ©es 70 avec Ellul, Charbonneau, Castoriadis, Illich


S’il y a bel et bien des savoirs scientifiques, il n’y a pas « la science Â» comme mode de raisonnement rationnel et objectif, homogĂšne. La science et de surcroit dans le capitalisme avancĂ© s’inscrit dans une certaine idĂ©e du monde et de la vie. C’est par l’instrumentalisation de la science que les forces techno-productives reconfigurent en temps rĂ©el notre quotidien.

Nous ne sommes pas prĂȘts d’oublier que c’est justement la mise en mesure du monde, sa compartimentation proprement scientifique, son objectivation de chaque Ă©lĂ©ment du monde qui a fini par faire de nous des choses, disposĂ©es Ă  la gestion. Car c’est bien Ă  cet endroit que nous nous retrouvons coincĂ©s : l’inventivitĂ©, la recherche, le soin, l’expĂ©rimentation, toutes ces caractĂ©ristiques du monde vivant, ont Ă©tĂ© colonisĂ©es, Ă©crasĂ©es, reconfigurĂ©es et calibrĂ©es par le monde de l’économie. Pour tout ce qui ne rentre pas dans ce cadrage, pour toutes les tentatives d’un rapport autre au monde, on a laissĂ© une « alternative Â», les queues de cerise contre le cancer, la mĂ©ditation pour supporter ses collĂšgues de travail, les OVNI fluo pour continuer Ă  regarder les Ă©toiles. Il y a tout un marchĂ©, lucratif et affectif, prĂȘt Ă  accueillir celles et ceux que le dĂ©senchantement du monde laisse exsangues.

La prĂ©gnance Ă  l’intĂ©rieur des sciences d’un dĂ©veloppement technique de plus en plus autonomisĂ©, conjugant l’hubris technique, l’arrogance technocratique et la rentabilisation Ă  court terme, a peut-ĂȘtre trouvĂ© son illustration la plus spectaculaire depuis la bombe atomique, dans un laboratoire du cĂŽtĂ© de Wuhan – joint-venture amĂ©ricano-chinoise Ă  quoi la France a apportĂ© sa petite contribution. Nous savons que le rapport scientifique au monde n’est pas dĂ©tachable de ses conditions de production – capitalistes, pour ĂȘtre synthĂ©tique. Nous savons que d’autres chemins de connaissance sont possibles, qui mettent davantage en jeu l’imaginaire [12]. Mais ce n’est pas parce que « la science Â» se dĂ©veloppe en constante tension avec le pouvoir et qu’elle nourrit la domination technique et productive que cela annihile sa capacitĂ© de vĂ©ridiction. C’est un accĂšs au rĂ©el, parmi d’autres.

De mĂȘme qu’on peut ĂȘtre antinuclĂ©aire, conscient que l’électricitĂ© en France est Ă  74% nuclĂ©aire, et utiliser malgrĂ© tout l’électricitĂ©, on peut ĂȘtre conscient des biais qui affectent le savoir mĂ©dical [13] et considĂ©rer que, quand on a un cancer, il n’est pas indigne de ne pas mourir comme Illich mais de se faire opĂ©rer, comme ce fut le cas de l’un des soussignĂ©s, avec l’aide d’un robot Ă  trĂšs haute technologie. En attendant de bĂątir une autre sociĂ©tĂ© qui donnerait au plus grand nombre une rĂ©elle maĂźtrise sur la production des savoirs, nous sommes condamnĂ©s Ă  bricoler notre rapport critique Ă  la connaissance instituĂ©e. Pour cela, on peut se laisser guider par quelques idĂ©es Ă©prouvĂ©es dans les luttes Ă©mancipatrices. Par exemple, celle-ci : partout oĂč il y a des pouvoirs instituĂ©s, il y a des complots, les complots n’ont jamais fait l’histoire, et ils n’expliquent jamais l’essentiel de ce qui se joue dans une Ă©poque.

Le vrai grand complot

Oui, ami complotiste, tu as raison : depuis l’annonce de l’épidĂ©mie de covid jusqu’à son arrivĂ©e en France au printemps 2020 et ensuite au long de sa gestion, il y a bien eu une grande conspiration. Sauf que ce n’est pas celle que tu t’inventes, et qu’en fait, elle n’avait rien de nouveau : la grande conspiration se dĂ©roulait publiquement sous nos yeux depuis disons cinq siĂšcles. On fait ici nĂŽtre la dĂ©finition qu’en donne Jacques Fradin dans son excellent article  :

L’épidĂ©mie virale (de 2020) est la consĂ©quence du dĂ©ferlement Ă©conomique, colonisation, prĂ©dation, extraction, exploitation, consommation, facilitĂ©s, commoditĂ©s. Or ce dĂ©ferlement est le rĂ©sultat d’une « conspiration Â», la conspiration des Ă©conomistes, de la secte Ă  l’église, des entreprises prĂ©datrices extractivistes aux finances du contrĂŽle gĂ©nĂ©ral, conspiration pour instaurer « le totalitarisme Ă©conomique Â», conspiration pour porter « Ă  l’idĂ©e Â» le capitalisme excitĂ© et branlant, conspiration pour rendre rĂ©flexif (et spirituel) un chemin erratique et dĂ©sastreux, celui du capitalisme colonial de la terre arasĂ©e. Conspiration pour faire du capitalisme des vandales, l’économie au service de l’humanitĂ©. L’épidĂ©mie invasive est donc « causĂ©e Â» par une conspiration, par un « souffle Â», celui de l’économicisation, il faut dĂ©velopper l’économie, par la promotion de « l’idĂ©e du capitalisme Â», spiritualisation d’un mouvement historique inconscient de lui-mĂȘme et qui, sans cette spiritualisation, serait restĂ© un simple havre de pirates.

Le gouvernement a bien menti, sur les masques, sur les risques, sur les mesures Ă  prendre et leurs innombrables exceptions. Il a manƓuvrĂ©, dĂ©libĂ©rĂ© en secret, imposĂ© des mesures sanitaires aberrantes et menĂ© une politique de guerre contre sa propre population. Sauf que tout cela, il l’a fait pour son bien. Le bien des gouvernants et des gouvernĂ©s. Ce que l’épidĂ©mie virale est venue mettre Ă  nu, ce n’est pas l’existence d’un ou de plusieurs complots mais la conspiration du capitalisme, de l’économie. Le souffle commun et religieux d’un ordre du monde qui ne tolĂšre aucune autre logique que la sienne, aucune existence qui s’écarte de sa foi. Il y a certes eu des stratĂ©gies diffĂ©rentes, le keynĂ©sianisme de Macron, le libertarianisme de Bolsonaro, le contrĂŽle totalitaire chinois. Mais partout il s’est agi de rĂ©pondre au mĂȘme impĂ©ratif : comment prĂ©server ou maintenir le cheptel humain ? Comment s’assurer qu’il reste docile et sauvegarder sa productivitĂ© ?

La gauche comme les multiples tendances complotistes ont bien pu jouer leurs partitions et s’hystĂ©riser (l’hystĂ©rie masculine Ă©tant la pire, nous sommes bien d’accord) en dĂ©nonçant tel mensonge ou telle contradiction, — le gouvernement qui n’en faisait jamais assez pour les uns, en faisait toujours trop pour les autres â€”, force est de constater que sa politique Ă©tait pour l’essentiel d’une cohĂ©rence aveuglante. Chaque dĂ©cision qui pouvait apparaĂźtre contradictoire en surface, chaque parole plus ou moins mensongĂšre, s’intĂ©grait Ă  une mĂȘme logique que l’on peut rĂ©sumer en deux injonctions : que les corps restent au travail ou disponible Ă  sa reprise, que l’incertitude ne dĂ©bouche pas sur une crise de foi dans l’ordre Ă©conomique. Selon les moments et la cible, il a fallu rassurer et faire peur, protĂ©ger et exposer au risque. Plus que jamais le pouvoir a coĂŻncidĂ© avec l’économie, il s’est adaptĂ© aux lieux, aux corps et aux esprits, il a saisi les opportunitĂ©s et a su rapidement, avec fluiditĂ©, se rĂ©organiser.

Que certains pans du capitalisme aient largement profitĂ© de la crise pour assoir ou accĂ©lĂ©rer leur emprise, c’est une Ă©vidence, la domination des GAFAM, ce qu’elle implique de reconfiguration de nos vies, on en parle jusqu’au JT de France 2. Si le propre du complotiste c’est de ne jamais ĂȘtre parvenu Ă  mettre au jour le moindre complot, mĂȘme par hasard, c’est qu’il se figure une forme du pouvoir dĂ©risoire et pĂ©rimĂ©e. C’est d’ailleurs moins une croyance qui serait fausse qu’une mĂ©thode vouĂ©e Ă  l’échec. Le propre du pouvoir actuel c’est de s’ĂȘtre Ă©tendu, approfondi et Ă©parpillĂ© au point de paraĂźtre non pas inatteignable, il nous colle aux fesses, mais insaisissable. La tentative nĂ©vrotique de dĂ©busquer les intentions malignes de sujets malveillants n’est qu’une consĂ©cration de notre impuissance Ă  faire surgir une autre rĂ©alitĂ© que celle qui nous enserre et dans laquelle nous Ă©touffons. La marĂ©e monte et l’on s’acharne Ă  dĂ©noncer une vague.

L’anticomplotiste commet fondamentalement la mĂȘme erreur. Il traque le faux pas du complotiste, son erreur, son mensonge. Il cherche Ă  dĂ©montrer ce qui cloche psychologiquement dans ses raisonnements. À l’un comme Ă  l’autre, « on ne la fait pas Â». Pour l’un comme pour l’autre, le sentiment d’impuissance face Ă  la dĂ©sagrĂ©gation de monde se console Ă  bon marchĂ© : « je sais quelque chose que tu ne sais pas Â». Le complotiste dĂ©nonce le mauvais dominant, l’anticomplotiste, le mauvais dominĂ©.

Tous les pouvoirs complotent, c’est leur marque de fabrique. Mais si pour gouverner il faut savoir mentir, dissimuler et mener au bout certaines manƓuvres secrĂštes, il faut tout autant exiger l’exact inverse des gouvernĂ©s : de la transparence, des visages dĂ©couverts, des intĂ©rĂȘts dĂ©clarĂ©s, des comportements calculĂ©s et calculables. Macron dĂ©cide les mesures sanitaires dans le huis-clos de son conseil de dĂ©fense pendant que nous devons faire vĂ©rifier notre passe vaccinal et notre identitĂ© pour aller boire un cafĂ©. Si les Ă©lites politiques et intellectuelles dĂ©testent aussi viscĂ©ralement le complotiste, ce n’est pas parce qu’il ferait peser un risque sur la santĂ© de ses concitoyens de par sa mauvaise information ou son Ă©goĂŻsme, mais parce qu’il ne croit plus dans la fiction dĂ©mocratique. C’est d’ailleurs pour cela que le complotiste nous touche, il ne veut plus croire ceux qui le gouvernent, il n’y parvient mĂȘme plus, quitte Ă  croire n’importe quoi d’autre. Ses pensĂ©es deviennent mystĂ©rieuses, ses rĂ©seaux opaques, il n’est plus l’homo economicus gĂ©rant ses affects, ses idĂ©es et ses acte Ă  seule fin de maximiser sa valeur et donc ses profits sur le grand marchĂ© de la vie sociale. DĂšs lors, il n’y a plus que deux possibilitĂ©s envers ceux qui dĂ©raisonnent  : les remettre dans le droit chemin par la force et la contrainte ou les utiliser comme figure repoussoir pour mieux gouverner les autres. FidĂšle Ă  lui mĂȘme, Macron a choisi le « en-mĂȘme temps Â».

C’est Ă  cet endroit prĂ©cis que nous avons commencĂ© Ă  perdre la partie

L’ennemi, tout au bout du compte, ce ne sont jamais des humains et leurs manigances, parce que tous, gouvernants et gouvernĂ©s, sont pris dans des rapports sociaux dont, suivant leur place dans la hiĂ©rarchie des dominations, ils se servent, mais qu’au bout du compte, tous servent. L’ennemi ultime, c’est un rapport social, l’exploitation : exploitation de l’homme par l’homme – ou plutĂŽt des humains, et tout particuliĂšrement des humaines, par d’autres humains, et l’exploitation du non-humain (la « nature Â») par les humains.

Depuis au moins 40 ans, on l’a souvent constatĂ©, les diffĂ©rentes formes de « crises Â» auxquelles nous devons faire face sont autant d’opportunitĂ©s de reconfigurations et de sophistications pour les gouvernements. Le capitalisme, dans sa plasticitĂ©, sait parfaitement s’adapter et digĂ©rer les diffĂ©rentes anomalies systĂ©miques, qu’il en soit Ă  l’origine ou qu’il les subisse dans un premier temps. Ce n’est pas un hasard si ses formes actuelles les plus avancĂ©es et raffinĂ©es sont le management et la cybernĂ©tique (qui n’excluent pas, il va sans dire, ses formes antĂ©rieures d’accaparement brutal, de destructions coloniales et ses 50 nuances d’exploitation). Ce qu’il y a pourtant eu d’inĂ©dit dans cette « crise du covid Â», ne tient pas seulement Ă  son Ă©chelle planĂ©taire, Ă  sa rapiditĂ© de propagation et Ă  l’ampleur du risque qui s’est tout Ă  coup abattu sur des milliards d’ĂȘtres humains. Ce Ă  quoi nous avons assistĂ©, les bras ballants il faut bien le reconnaĂźtre, c’est au vacillement de tout l’appareillage gouvernemental mondial, au mĂȘme moment. Non pas du fait ses difficultĂ©s momentanĂ©es Ă  gĂ©rer la situation mais par la profondeur de la vĂ©ritĂ© que contenait le sras-cov2 : toute l’organisation du capitalisme, de l’économie et de la gouvernementalitĂ© sur laquelle reposent nos existences et notre survie sont Ă  l’échelle de l’espĂšce, un suicide. Tout le monde se souvient de la premiĂšre allocution d’Emmanuel Macron et de ses multiples dĂ©clarations de guerre Ă  l’encontre d’un ennemi invisible. Si l’on ne s’en est pas tant moquĂ©, c’est parce que nous comprenions tous que cette guerre, elle ne pouvait se livrer que contre nous-mĂȘmes. Dans cette mĂȘme dĂ©claration, cela on l’a par contre oubliĂ©, le chef de l’État lui-mĂȘme se devait de le reconnaĂźtre : ce que ce minuscule virus venait remettre en cause, c’était la totalitĂ© de notre mode de vie et de production occidental et capitaliste.

C’est donc prĂ©cisĂ©ment lĂ  que se situe le vĂ©ritable Ă©vĂ©nement de cette syndĂ©mie. Pas dans les dispositifs de contrĂŽles qui se sont amplifiĂ©s et perfectionnĂ©s, pas dans la mise sous tutelle sanitaire et disciplinaire de milliards d’ĂȘtres humains, tout cela se sont des continuitĂ©s et des refondations, mais bien dans cette vĂ©ritĂ© bouleversante, destituante et premiĂšre : le monde, c’est-Ă -dire ce monde, doit ĂȘtre dĂ©mantelĂ©.

Si le monde de l’économie tient et domine c’est parce que son organisation et son appareillage complexes se doublent d’une foi quasi-mĂ©taphysique en sa positivitĂ©. Ce ne sont pas juste les infrastructures qui ont vacillĂ© c’est aussi la croyance qui s’est effritĂ©.

C’est Ă  cet endroit prĂ©cis que nous avons commencĂ© Ă  perdre la partie. Alors que le virus venait rĂ©vĂ©ler la faillite Ă©vidente de notre civilisation depuis ses fondements mĂȘmes, nous nous sommes laissĂ©s traĂźner sur le plan de la gestion, bonne ou mauvaise, moins pire ou catastrophique. Au moment oĂč l’idĂ©e mĂȘme que l’on se faisait de la vie se trouvait acculĂ©e Ă  ĂȘtre repensĂ©e et rĂ©inventĂ©, on a critiquĂ© les politiciens. Quand le gouvernement masquait si difficilement sa panique et son incapacitĂ© Ă  exercer sa fonction fondamentale et spirituelle, prĂ©voir, on a entendu certains gauchistes mĂȘme anarchistes caqueter : si tout cela arrive, c’est qu’ils l’ont bien voulu ou dĂ©cidĂ©. Ironie cruelle, mĂȘme lorsque l’État se retrouve dans les choux avec le plus grand mal Ă  gouverner, il peut compter sur ses fidĂšles contempteurs pour y dĂ©celer sa toute puissance et s’en sentir finauds.

Faire passer des coups de force, de l’opportunisme et du bricolage pour une planification mĂ©thodique, maĂźtrisĂ©e et rationnelle, voilĂ  le premier objectif de tout gouvernement en temps de crise. En cela, il ne trouve pas meilleur alliĂ© que sa critique complotiste, toujours lĂ  pour deviner ses manƓuvres omnipotentes et anticiper son plein pouvoir. C’est en cela que le gouvernant a besoin du complotiste, il le flatte.

D’un point de vue destituant, c’est-Ă -dire du point de vue de ceux qui ne voient pas d’autre salut que la fin du monde de l’économie, de sa religion mortifĂšre et de ses infrastructures destructrices, la solidaritĂ© qui s’est nouĂ©e entre gouvernement et complotisme n’est pas sans rappeler le rĂŽle historique de la gauche : la diversion et le fusible. PlutĂŽt que de partir de la vĂ©ritĂ© fracassante que rĂ©vĂ©lait ce microscopique virus, nous nous sommes cantonnĂ© au commentaire sur la gestion. Si l’État a tenu, c’est parce que nous n’avons pas trouvĂ© les ressources pour ne plus croire en lui.

S’il importe de s’attarder autant sur la galaxie antivax et sa proximitĂ© avec les fachos, c’est parce que cette galaxie est un boulet qui empĂȘche tout dĂ©collage du mouvement contre le despotisme sanitaire. Car celui-ci aurait sans doute pu atteindre un niveau bien supĂ©rieur, et au-delĂ  des frontiĂšres, en exigeant par exemple la mise Ă  dispositions des techniques de fabrication du vaccin [14]Le brevet est une fiction. Il contient la sĂ©quence ARN qui a Ă©tĂ© publiĂ©e aprĂšs sĂ©quençage du vaccin par des amateurs, au bout de 2 jours. Pour en fabriquer, c’est la technique) qui compte. Comment on encapsule le petit brin. Et ça, ce n’est pas marquĂ© dans le brevet. Si le principal souci des gouvernants avait Ă©tĂ© notre santĂ©, ils auraient fait en sorte que l’offre de vaccins soit quoi qu’il en coĂ»te la mĂȘme partout, puisque, comme le dĂ©montrent les vagues successives, tant que le Sud pauvre en sera exclu, aucune protection suffisante contre le SARS CoV-2 ne sera jamais atteinte au seul niveau rĂ©ellement efficace : celui de la planĂšte. Lutter contre l’appropriation privative des politiques sanitaires et pour sa prise en charge collective par la base aurait Ă©tĂ©, le paradoxe n’est qu’apparent, la seule maniĂšre consĂ©quente d’affirmer notre solidaritĂ© avec ces 80% de Russes qui prĂ©fĂšrent utiliser de faux passes sanitaires plutĂŽt que de faire confiance Ă  l’Etat poutinien, et plus encore avec le magnifique mouvement guadeloupĂ©en reparti Ă  l’assaut de la Pwofitasyon.

L’affect de peur domine et impose ses mots et son temps, c’est le champ de bataille qu’il s’agit de fuir. Il nous faut partir d’une certaine idĂ©e de la vie, de ce qu’elle contient d’irrĂ©ductible, depuis lĂ  conspirer, trouver de l’air ensemble. DĂ©gager les obstacles, balayer les spectres. Francis Lalanne, Emmanuel Macron, Didier Raoult, Olivier VĂ©ran, en finir ; et partir de nos expĂ©riences et de celles des milliers de mĂ©decins et soignants [15]. Il s’agit d’apprendre Ă  prendre soin de nous. Depuis lĂ  et lĂ  seulement, nous trouverons en temps de pandĂ©mie le souffle et la force de partir Ă  l’assaut pour en finir avec cette sociĂ©tĂ© pathogĂšne. Comment construire une offensive qui dĂ©passe les fausses oppositions, les faux dilemmes ? Ce pourrait ĂȘtre l’objet d’un prochain texte.

Photo : Bernard Chevalier




Source: Lundi.am