Novembre 30, 2020
Par Lundi matin
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« Ce monde n’est pas adéquatement décrit parce qu’il n’est pas adéquatement contesté, et réciproquement. Nous ne cherchons pas un savoir qui rende compte d’un état de fait, mais un savoir qui les crée. La critique ne doit redouter ni la pesanteur des fondements, ni la grâce des conséquences. Â»
Tiqqun

Certains révolutionnaires prennent aujourd’hui le parti de déposer la critique au cimetière des armes enrayées. Ils espèrent ainsi se concentrer pleinement sur la voix douce et lucide de l’évidence sensible. Nous disons qu’il vont trop vite. Bien sûr nous l’entendons, nous aussi, cette voix. Mais encore trop basse, trop timide, trop étouffée pour être nettement distinguée du brouhaha ambiant, elle demeure pour bon nombre un sourd murmure. D’aucuns prétendent l’écouter, sans réellement l’entendre. C’est qu’il n’en ont pas le courage. En déguisant leur lâcheté derrière une sophistication théorique censée justifier la nécessité impérieuse de « faire avec Â», ils se font défenseurs de l’objet institutionnel qu’ils prétendent combattre. À eux, nous disons qu’il est temps de tendre bien l’oreille.

La Machine doit être démolie de l’intérieur. Pour cela, nous devons lui porter ce coup de grâce que jusqu’ici la critique a manqué. Ne voyant plus qu’elle se nourrit précisément de ce qu’elle combat, celle-ci oublie de s’infliger l’harakiri fatale — seule voie vers la sagesse. Disons-le clairement : anéantir sa cible, c’est pour elle s’anéantir.

D’emblée, la critique s’annonce sans fin

Dans son essence et dans sa praxis, la critique se révèle incapable de victoire. Et pour cause ! Elle ne s’y emploie jamais véritablement. C’est qu’ elle porte en elle une abyssale contradiction : les moyens qu’elle emploie pour sa fin rendent celle-ci impossible. En s’obstinant à rechercher, poursuivre et alimenter la contradiction, la critique finit par oublier d’où elle vient et, par là même, où elle va. Car ce qu’elle s’acharne à revisiter, à réviser, à renverser, c’est cela même qui depuis le début et en miroir la revisite, la révise, la renverse. Schizophrénétiquement, elle perpétue et renforce ce qu’elle se proposait pourtant de détruire. En maintenant en vie son adversaire, la critique imite les maîtres qu’elle affronte. En ce sens, elle demeure pour elle-même sa pire ennemie. Mais cet état n’est pas de nature, car ici elle peut choisir.

Afin de retrouver le fil de sa mission, la critique doit se délester de cet épuisant et puéril sentiment de révolte. Elle doit renoncer à ces ronronnantes auto-critiques qui la font continuellement dévier de son objectif. Elle doit s’engager toute entière dans une voie de réconciliation. Autrement dit, elle doit se déclarer la guerre. Et avant de s’asséner le coup fatal, elle doit encore cibler son coeur et en bien délimiter les contours. Or ce coeur, seule la critique peut, en se dévoilant, le dévoiler. C’est dans cette ultime contorsion qu’elle trouvera les clés de sa propre résolution — sa rédemption : Sumbolon.

Dès lors, elle ne devra plus.

Face au Monstre glacé de la raison instrumentale, c’est donc encore à coups de concepts qu’il nous faudra, une ultime fois peut-être, batailler pour déchiffrer, enfin, le grand cirque des causes qui président à sa ravageuse expansion.

On a cru que Marx avait tout dit ou presque, sur la Machine. On a cru qu’il suffirait de dénoncer l’exploitation pour que les masses se soulèvent et sapent en conscience les bases matérielles de la domination. On a cru aussi que l’accumulation fétichiste de marchandises — le Spectacle — constituait la forme achevée de l’aliénation et qu’affranchis de sa froide logique on respirerait, enfin, ce majestueux parfum embaumant les vies libres. Mais rien de tout cela n’advint. Car si beaucoup ont bien vu que le Monstre consiste avant tout en un rapport social, ils ne remontent pas pour autant assez haut. Comme la partie immergée d’un iceberg, ce qu’ils observent les détourne de ce qu’ils devraient voir plus spécialement : à savoir que ce rapport ne fait jamais que reproduire une forme indépassable de représentation. Cette forme, ce filtre de perception minimal, élémentaire, indépassable pour qui parle, c’est ce qu’il nous faut à présent révéler. Mais avant, revenons un instant au concret.

Tuer le Monstre, c’est disséquer son âme. C’est révéler patiemment, rouage après rouage, les secrets de son empire. Explorer ses songes, dénicher ses peurs, y déceler la plus fine des failles pour qu’enfin, le jour où nos sabots s’abattront sur lui, ils ne manquent pas leur cible décisive — je veux dire son coeur battant : notre foi.

Le Monstre a une âme : l’âme du Maître. À grands coups de fouets rythmant nos vies, battant la mesure comme on bat l’esclave, marquant le temps comme on marque les corps, le Maître interprète un monde à l’aune de sa puissance et l’impose. Et ce qui continue d’alimenter ses forces, c’est bel et bien l’apathie générale dans laquelle pataugent, laborieusement, les âmes avachis de ses esclaves. Ces esprits désoeuvrés sont comme des cadavres flottants, formolés, piégés entre les griffes étanches du Monstre qui dévore, insatiable, jusqu’à la moelle exsangue de leurs corps ramollis. Et de cette mollesse naît la faiblesse par laquelle, le plus facilement du monde, le Maître finit par les empoigner comme on empoigne un chiot. Fatalement, tous les cris de révoltes passent pour d’inoffensifs aboiements. Et l’on aboie, bêtement, jusqu’à l’abattoir.

Il est temps de mordre !

On le sait au moins depuis Hegel : se défaire du costume d’esclave, c’est défaire le Maître de sa foi. Mais cette foi inébranlable, qui le persuade d’avoir gagné pour toujours la guerre pour sa propre reconnaissance, n’est en rien souveraine. En fait, l’acte de foi est toujours mutuel : la foi du maître, c’est la foi de l’esclave — la foi de l’esclave reconnaissant son maître. Les stratèges à courte vue en ont conclu qu’il suffirait au lésé de ne plus être dupe, c’est-à-dire de simplement cesser de croire en son bon maître, pour renverser consciencieusement le rapport en sa faveur. C’était là ignorer les malices de la dialectique.

La lutte doit dépasser le carnaval des révolutions ;
Car un ordre chassant l’autre, c’est une nouvelle défaite.

Maître et esclave se définissent au sein d’un seul et même rapport : un rapport de dette. Car c’est la dette qui canalise le croire. Le croire s’opère de ce qu’un débiteur, reconnaissant sa dette, reconnaisse du même coup son créancier qui, lui, continue de tout faire pour garantir — par la force si il le faut — cette redoutable supercherie : faire croire en son unique, absolu et indiscutable vérité,

afin de maintenir en vie son débiteur sans lequel il n’est plus. La dette, dense tissu de symboles et d’affects qui nous enveloppent, nous lie les uns aux autres, nous anime, est aujourd’hui produite, canalisée et diffusée par tout un ensemble de croyances, de valeurs, d’institutions et d’infrastructures aliénant jusqu’à l’os. Il faut s’en dépêtrer, en l’en dépêtrant d’abord. Délivrer notre croire de cette emprise maléfique, là est notre salut !

Prise au piège de son propre péché, notre civilisation produit les âmes et les corps qui lui siéent : des âmes coupables dans des corps malades. Ainsi de ces corps, il ne faut pas attendre un réveil sensible. En tout cas, pas tant que tout un tas de croyances misérables leur garantiront un sommeil confortable. Et pourtant on le sent : c’est d’abord dans l’erreur que le confort nous conforte. Mais on y croit encore. On sent que l’on fait fausse route, en omettant toutefois de poser les bonnes questions : Où-est-ce que l’on s’est trompé ? À quand remonte l’erreur ? Comment s’est-elle produite ? Voilà donc le problème que soulèvent ces questions : on sent mais on ne sait — or l’on voudrait savoir.

Voici Sumbolon.

Haji C.




Source: Lundi.am