« Si seulement ce livre était inutile » – Mark Bray
Si vous cherchez une suggestion de lecture à proposer à votre tante, votre oncle ou autres personnes qui vous ont remâché des extraits des chroniques de Mathieu Bock-Côté ou de Richard Martineau durant les fêtes, voici un livre tout désigné. L’antifascisme. Son passé, son présent et son avenir publié chez Lux Éditeur est un ouvrage écrit par l’historien et enseignant au Dartmouth College, Mark Bray. Le bouquin traite à la fois des mouvements antifascistes d’hier à aujourd’hui, tout en s’attaquant à quelques questions épineuses, comme celles de la liberté d’expression et de la violence. Pour écrire cet ouvrage très bien documenté de 368 pages, Bray s’est entretenu avec 61 antifascistes actifs et actives aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en France, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, au Danemark, en Norvège, en Suède, en Suisse, en Pologne, en Russie, en Serbie et au Kurdistan. Le lecteur ou la lectrice n’a pas besoin d’être familier avec les différents courants et formes d’organisations antifascistes ou avoir fait un baccalauréat en histoire pour apprécier ce livre.
« Plus jamais ça »

À travers les différents chapitres, Mark Bray explore les origines et l’évolution de la mouvance antifasciste. Il relate notamment l’histoire de vétérans juifs de la Deuxième Guerre mondiale qui fondèrent un groupe d’autodéfense afin d’éradiquer le fascisme d’après-guerre en Grande-Bretagne. L’auteur explique qu’après la guerre, les fascistes  des années 30 ont été libérés de leur détention et ne se cachent donc plus. Ils orchestrent des campagnes d’affichage avec des slogans comme « Les Juifs doivent partir » ou encore  « Sus aux Juifs » (p.88) et accusent les Juifs d’être responsables de l’état désastreux de la société d’après-guerre. Les membres et sympathisantEs des 14 groupes fascistes ou assimilés au fascisme s’attaquent aux habitantEs des quartiers juifs, tentent d’incendier des synagogues, etc. Bien que de telles attaques ont pu être jugées marginales dans l’histoire du pays, les Juifs effrayés de sortir de chez eux les ont prises bien au sérieux. Devant cette situation, des vétérans juifs ont décidé de former le 43 group pour éradiquer le fascisme par l’action directe. À l’été 1946, le 43 group attaque six à dix rassemblements fascistes par semaine. Ils réussissent à en empêcher environ le tiers et la police en interrompt un autre tiers. En 1950, le groupe se dissout puisque ses membres considèrent que leur objectif d’écraser le fascisme de Oswald Mosley (1) a été atteint…du moins pour le moment. (p.92)
Bray poursuit en faisant le récit de la naissance du Front National (FN) en France. Il traite de la politique de la tension (2) utilisée par les fascistes italiens et de la résistance antifasciste menée par les révolutionnaires italiens d’Autonomia operaia et de Lotta continua. À la fin des années 1970, le slogan « des barres de fer en 68, en 77  le P 38 » démontre bien l’escalade des tactiques de l’autonomie dans le conflit de base intensité lors des « années de plomb » en Italie (3). (p.118)
La montée des « nazis en costume »
L’auteur aborde ensuite la montée des partis populistes européens, en passant par la crise provoquée par la vague de réfugiéEs en Europe, la montée du parti néo-nazi Aube dorée en Grèce, etc. Il analyse le développement de l’Alt-right et l’élection de Trump à la présidence américaine qui se sont nourris de l’anxiété des conservateurs blancs (angry white men) : « Cette anxiété repose sur la croyance que les blancs ne vont pas gagner la bataille démographique… et qu’ils sont en train de perdre la guerre culturelle avec la légalisation du mariage gay, que le concept de privilège blanc gagne en popularité, que la culture du viol est combattue et que l’identité et les droits des personnes transgenres sont de plus en plus légitimés. » (p.180)
Enfin, Bray analyse les tactiques et l’adaptation des antifascistes face aux différentes réalités d’aujourd’hui, que ce soit le soutien et la protection des réfugiéEs, l’opposition physique, la dénonciation et le dévoilement de l’identité des fascistes et suprématistes blancs, etc.
Les antifascistes sont-ils et sont-elles les ennemis de la liberté d’expression?
Dans ce livre, l’auteur nous démontre qu’en ce qui attrait aux discours entourant la liberté d’expression et la violence, le Québec est loin de former une société distincte. Un commentateur de CNN avertit : « Si aujourd’hui vous ne défendez pas la liberté de Coulter , quelqu’un demain viendra prendre la vôtre. Plus encore, les Lumières mourront dans la violence » (p.220). Comme quoi Martineau et Bock-Côté n’ont rien inventé.
Plutôt que de défendre des prétendus droits universel « neutre », les antifascistes ont comme priorité de détruire le projet politique du fascisme et de protéger les personnes et les groupes vulnérables. Pour une militante de l’Indiana Antifa : « Les paroles qui heurtent les autres ne sont jamais des paroles protégées. ». (p.230) De leur perspective « la sécurité et le bien-être des populations marginalisées sont prioritaires. » (p.235) et ce  « Que la majorité l’approuve ou non » (p.295)
Les ignorer n’est pas une solution…
« Ils ont été bien peu nombreux à considérer avec sérieux la petite bande de suiveurs derrière Mussolini et Hitler. » (p.254) 
Même à petite échelle, la violence des fascistes, des racistes et des suprématistes blancs peut être très dangereuse : « Les victimes de la violence transphobes ou racistes s’en rendent compte dans la douleur » (p.255). L’attentat à la grande mosquée de Québec, il y a presque deux ans maintenant (29 janvier 2017), devrait être suffisant pour nous en convaincre.

1. Il fut emprisonné en tant que dirigeant de la British union of fascists durant la guerre.
2. Les fascistes italiens, avec l’appui de la CIA, cherchaient à déstabiliser la société italienne et provoquer le désir d’un retour au fascisme pour rétablir l’ordre. (p.118)
3. La violence de la gauche pendant cette période a souvent généré plus d’attention, mais en réalité ce sont les fascistes qui ont été responsables de plus de morts politiques entre 1960 et 1980. (p.120)