Carl Monette lorsqu’il animait au Saguenay.

« Seul le criminel est coupable […]. Par contre, on peut être collectivement responsable des crimes que d’autres ont commis si on a laissé s’établir les conditions sociales qui les rendent possibles ». – Hannah Arendt, p.35.

Quiconque a été ciblé et attaqué par les animateurs de radios dites d’opinion sait que ce mauvais spectacle n’a rien à voir avec la liberté d’expression. Dans les trash radios, poubelles ou jambons, les animateurs abusent quotidiennement de leurs privilèges et du pouvoir que leur confère un micro pour diffamer, insulter, harceler, voir menacer librement certains groupes sociaux et leurs représentant.es : les féministes, les syndicalistes, les environnementalistes, les étudiant.es, les Autochtones, les pauvres et les groupes communautaires (p.57).

« Le malheur, c’est que le pouvoir des ondes transforme ce verbiage en menaces et tensions sociales bien réelles » (p. 34)

PAYETTE, Dominique, Les brutes et la punaise. Les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures. Lux Éditeur, Collection: Lettres libres, 152 pages, 4 avril 2019.
Comme le souligne Dominique Payette dans « Les brutes et la punaise. Les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures » : « On doit les juger [les radios-poubelles] comme des vecteurs non pas d’information, mais de propagande, destinés à persuader et à mobiliser les auditeurs » (p.36). Nous avons par exemple pu observer le pouvoir de mobilisation de ces stations lors de manifestations contre le transport en commun appelées par certains animateurs, qui ont entraîné le blocage d’une voie réservée aux autobus sur l’autoroute Robert-Bourassa le jour de son inauguration (p.75).
Les préjugés et les informations biaisées véhiculées par les animateurs des radios-poubelles alimentent la peur de « l’autre » et sont propices à provoquer des dérives violentes et haineuses de la part d’auditeurs et d’auditrices. Comme par exemple lorsque l’animateur Dominic Maurais a lancé la campagne « let’s honk a cyclist » qui encourageait les automobilistes à klaxonner un cycliste (p.75). Quelques jours seulement après le début de cette campagne, un automobiliste a lancé une canette de boisson gazeuse à l’ex-champion cycliste Louis Garneau (p.76).
Dans les jours qui suivirent l’attentat terroriste à la Mosquée de Québec – appelons un chat un chat et un terroriste un terroriste – certains intervenants pointèrent directement du doigt les animateurs haineux de la ville de Québec. Le journaliste Marc Cassivi a écrit qu’il existait un « climat délétère à Québec » (p.21). L’ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité Michel Juneau-Katsuya, qu’on ne peut taxer d’être un militant gauchiste, affirmait que certains animateurs de radio de Québec « ont du sang sur les mains » (p.26). Régis Labeaume, l’actuel maire de Québec, « sous le coup de l’émotion, a annoncé dans un discours public que dorénavant certains propos ne seront plus tolérés dans l’espace public. Il faudra rejeter ceux qui s’enrichissent avec la haine » (p.27).
Même Sylvain Bouchard, animateur vedette du FM93 a admis être « allé un peu loin » et avoir manqué à ses responsabilités. « J’ai manqué à mon devoir […] on parle souvent d’eux, on parle de l’Islam, mais on ne parle pas avec eux » (p.25).
Mais l’indignation fut de courte durée. Il suffit d’aller visiter le site « Sortons les radios-poubelles », animé par des camarades de Québec, pour le constater.
« Le silence fait aussi partie du problème » (p.15)
En 2011, une coalition d’individus et de groupes a décidé de rompre le silence au Saguenay. Ils et elles ont exposé la bêtise et la haine des animateurs de la station locale KYK Radio X au plus grand nombre et se sont adressé-e-s à leurs publicitaires pour les questionner sur leur choix de participer au financement d’une telle entreprise. En 2013, lors du lancement du bouquin autoédité « Radio X : Les vendeurs de haine », le Collectif anarchiste Emma Goldman présentait la campagne comme suit: « Cette campagne contre les radios-poubelles est d’abord née pour mettre fin à l’acharnement haineux et le dénigrement de certains animateurs de Radio X contre le mouvement d’opposition citoyenne au maire Jean Tremblay (ce fameux dossier de la prière au Conseil de ville). Certains militants et certaines militantes furent directement identifié-e-s et calomnié-e-s en ondes. Avec des allié-e-s, plusieurs de ceux et celles-ci s’organisèrent pour assurer collectivement la défense des personnes touchées. Alors que les recours pour les personnes harcelées et menacées sont soit inaccessibles (avocats), soit inefficaces (conseil de presse, CRTC, médias), l’organisation collective a permis de lancer une riposte anonyme et susciter réactions, paniques et changements ; ultimement, d’attaquer solidement la prolifération de préjugés et les propos oppressants tenus à l’antenne d’une station radio en tirant profit… ». Cette campagne en a par la suite inspirée une similaire dans la ville de Québec.
En 2019, soit 8 ans après le début de la campagne saguenéenne contre les radios-poubelles et 6 ans après la publication de « Radio X : Les vendeurs de haine » nos conclusions demeurent toujours valides. Seules les actions directes et collectives, qui exercent de réelles pressions et frappent là où ça fait mal (les revenus publicitaires notamment), demeurent efficaces pour faire reculer la diffusion de la peur et de la haine sur les ondes. Comme le souligne Éric Beaudry lors d’un entretien avec Dominique Payette: « …quand ils m’ont poursuivi pour 250 000 dollars, je peux vous dire qu’il y avait peut-être 10 000 dollars de contrats de publicité qui avaient été annulés. L’autre partie des dommages […] c’est qu’ils étaient complètement embourbés, plus capables de vendre de nouvelles pubs » (p.102).
Mais où est donc rendu Carl Monette?
Après la lecture de l’essai « Les brutes et la punaise », je me suis demandé où était rendu cet animateur de radio particulièrement ordurier qui a sévi au Saguenay? Vous savez cet animateur qui avait proposé sur les ondes de KYK Radio X de castrer les pauvres et de les envoyer dans le nord, celui qui a amené un groupe de personnes et leurs allié.e.s à créer la Coalition Sortons les radio-poubelles de Saguenay? Après son transfert du Saguenay vers l’éphémère station Radio X de Montréal, Carl Monette a animé une émission dans la capitale nationale pendant quelques saisons. Il semble qu’après avoir reçu son bleu de la radio-poubelle de Québec, Monette, incapable de se retrouver un micro dans la belle province, a décidé de se faire oublier dans une radio communautaire franco-ontarienne du comté de Simcoe. À la barre de l’émission Le retour, sur les ondes du CFRH 88,1 – 106,7, l’ancienne étoile montante de la trash radio au Québec, enchaîne dorénavant des vieilles chansons dans la langue de Molière entre-coupées par les bulletins météo et les nouvelles locales… comme quoi il n’y a pas de petite victoire.
P.S. Il semble que Carl Monette n’a toujours pas trouvé de lave-vaisselle qui suce [1].
[1] Petite remarque que je fais en référence avec un propos sexiste qu’il avait déjà tenu sur les ondes : « Le ménage c’est pour les femmes, vous êtes bonnes là-dedans. C’est un travail de femmes le ménage, lâchez-moi ça! Vous êtes bonnes, vous checkez, vous tournez pas les coins ronds. C’est important pour vous autres la propreté. […] La journée où j’ai un lave-vaisselle qui me suce, fuck la blonde ».
Vidanger les radios-poubelles au Saguenay: 
Coalition Sortons les radio-poubelles de Saguenay:
Ngalla

Article publié le 24 Juil 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com