« Un oiseau de la forêt ne veut jamais être en cage »

Henrik Ibsen

Avons-nous besoin d’une identité collective pour subvertir l’existant ? Parfois, au sein d’un groupe plus ou moins nombreux, il arrive de perdre de vue sa propre identité en faveur d’une identité collective. Pour beaucoup le groupe est le seul moyen de socialiser, de communiquer, de se confronter, mais au sein du groupe les façons d’agir se ritualisent, on acquiert un langage commun et il arrive qu’on finisse par s’identifier au groupe même. Aussi longtemps que l’individu persiste à avoir une vision ouverte sur la connaissance, à partir de ses propres expériences, ses propres capacités perceptives et cognitives en évolution perpétuelle, sa rencontre avec un ou plusieurs groupes ne représente pas un problème. Mais c’est lorsque surgit le désir de se stabiliser dans l’appartenance à une collectivité qui a une idéologie déterminée qu’arrive un problème de type identitaire. Définir l’identité est difficile, cela peut même devenir artificieux. C’est un concept qui renferme des sens multiples, très différents pour chacun d’entre nous, et il est donc impossible de la comprendre de façon univoque. Je ne veux pas me risquer à une telle entreprise de définition, mais je tenterai de faire la distinction entre une identité personnelle, propre à chaque individu.

J’entends par identité individuelle ce qui englobe toutes les caractéristiques et les particularités qui nous appartiennent et qui nous permettent de nous décrire au reste du monde. Nous construisons notre identité subjective en absorbant ce qui nous entoure et par nos expériences, nous l’intégrons à ce que nous sommes.

L’identité collective, au contraire, on la trouve lorsqu’on se concentre principalement sur les éléments qui nous unissent ou qui nous différencient des autres, incluant et excluant, selon les catégories communautaires. Lorsque la caractéristique d’une communauté est désignée comme « identitaire », cela implique l’ignorance ou le refus de la diversité interne à cette communauté. Un groupe procure un uniforme qui rend conforme au cocon protecteur, nous défendons la vérité que le groupe nous dispense. Le fait d’être membre d’une même nation, d’une même classe sociale, niveau culturel, ethnie , genre, profession, religion et ainsi de suite, peut soit nous inclure dans une identité collective soit être un de nos traits caractéristiques parmi tant d’autres. Dans la dimension collective, l’identité individuelle reste à l’ombre, pour ensuite d’identifier à quelque chose qui s’assimile aux autres et qui permet de faire partie d’une collectivité caractérisée. Le nationalisme, que ce soit quand il est perçu comme une idéologie de libération des populations opprimées, ou quand il est perçu comme une propagande de l’idéologie de la suprématie d’un État sur un autre, en est un exemple. Une collectivité est considérée comme dépositaire des valeurs typiques et consolidées du patrimoine culturel et spirituel d’un peuple ou d’une ethnie, et cela est en mesure de rendre ses membres interchangeables tous « égaux ». Dans une construction identitaire telle que l’on se sent tous également italiens ou espagnols, sardes ou basques. Le seul fait d’appartenir au même sexe comme à la même nation, avoir le même âge ou le même rôle social au sein de la famille ou au sein de la même classe sociale peut pousser à une identification, selon un dénominateur commun minimal ; nous pouvons le construire sur une identification véritable et propre basée sur la répartition d’une partie d’un tout plus complexe. L’identité collective prétend en effet n’être qu’un des quelques aspects de notre totalité, et nous en faisons un rempart à défendre. Les caractéristiques qui peuvent associer tout ce qu’il y a autour d’une même définition sont défendues et mises en relief pour construire cette identité qui protégera à son tour ses adhérents de ceux qui sont différents.

Comme je le disais au début, une identité collective est quoi qu’il en soit vue comme un processus de socialisation basé sur la volonté d’un « en faire partie », et donc d’un « devoir être comme tous les autres ». On soutient l’ensemble des actions et pratiques mises en exécution des individus sur la base de mécanismes d’émulation réciproque via les complexes de croyances, opinions, représentations, valeurs qui les ont réunis. Dans une telle construction on exige, plus ou moins explicitement, une profession de foi d’un être collectif indiscutable. L’adhésion identitaire réclame la suppression de la liberté personnelle tout comme l’exclusion ou l’anéantissement de celui qui n’est pas disposé à partager.

On identifie donc ce qui représente une identité collective spécifique, dont les membres se distingueraient de ceux qui ne sont pas membres, mais identiques entre eux, parce qu’ils portent une sorte d’uniforme du collectif, des signes qui revêtent une obligation implicite qui mène à une orthodoxie de l’homogénéité. Se développe une mentalité identitaire qui aspire à supplanter la pensée libre, la substituant à un dogme qui est intériorisé comme une vérité, comme un idéal intouchable, et chaque désaccord est condamné d’avance. Quiconque fait partie d’une telle identité collective, même lorsqu’il est seul ne se sent plus jamais abandonné à lui-même, mais valorisé par son appartenance qui est prise pour un trait caractéristique personnel. Et alors se développe l’idée selon laquelle la communauté représente un monde de valeurs qui existent indépendamment de la volonté et du choix rationnel des individus, une communauté empreinte de traditions raciales, linguistiques ou culturelles voire territoriales, au sein de laquelle l’individu singulier est censé acquérir la conscience de soi, de ses fonctions, ses droits et des buts à aligner sur ses propres choix.

A travers l’appartenance à une communauté, avec ses propres règles, chaque composante se situe dans une disponibilité qu’elle trouve grâce aux frontières et délimitations avec tout ce qui se trouve dehors, qui la rassure et lui confère une sorte de consolidation qui sera considérée comme commun et à soi en même temps. Quiconque en fait partie se sent rassuré par elle, et se sentira comme son vaillant chevalier défenseur à chaque fois qu’une menace sera perçue à l’horizon. Quiconque en fait partie sera disposé à lutter en se sentant impliqué. Si on adhère à la cause collective à défendre en faisant des choix partagés on pourra compter sur le fait de ne pas être abandonné aux intempéries ou dans les mailles de la répression. Le soutien sera accordé à condition que chaque membre continue à ne pas vouloir dire des choses qui s’éloignent trop de ce « nous » contractuel fixé par l’identité.

Selon ce raisonnement, pour combattre l’isolement, la compétitivité, la frustration, la productivité, l’aliénation et les conditions de survie qui les exacerbent , ou simplement l’équipe adverse, il suffit de faire le choix de rejoindre un groupe : n’importe qui se sentirait accablé par des regrets, le malheur, l’abus de pouvoir, ou simplement menacé par l’altérité qui pousse à partager le destin avec ses semblables ; le pauvre Caliméro pourra finalement se transformer en « protagoniste » d’une existence commune, forte d’une identité à laquelle appartenir.

L’identité collective ne supporte pas d’autre que soi, sa vision des choses doit être déterminée, fermée et exhaustive, presque toujours immuable, et elle craint et combat l’hérésie. Se définir féministe, antiraciste, antifasciste, écologiste, précaire, chômeur, étudiant, syndicaliste, expulsé, No-Tav, membre du parti, indigné ou animaliste, assumer une étiquette qui rende identifiable signifie se sentir représenter par les us et coutumes conformes à la définition choisie et se limiter à cela. Cela veut dire aussi voir un ennemi en quiconque ne soutient pas ou entrave l’idéologie partagée. Celui qui porte une identité commune, qui se définit sur la base d’une appartenance, a tendance à amalgamer les caractéristiques internes à sa propre construction identitaire. Il en résulte un système structuré selon les catégories d’identité et d’altérité et leurs irrémédiables oppositions.

Pour faire partie de ces groupes trop souvent on renonce à sa propre identité pour introniser une collectivité et l’on se voit marqué par un rôle social, se retrouvant uni aux autres personnes au sein de l’identification avec la chose même que nous ressentons comme opprimante. Je ne veux pas dire que s’occuper d’une thématique particulière veuille dire forcément que l’on tombe dans un piège identitaire, il y a des individus qui se risquent à entreprendre des luttes sans pour autant avoir besoin de s’annuler totalement dans une pensée et une action commune aux membres de la même cause. L’individu demeure quand même présent au sein de ces groupes, mais on ne l’entrevoit que lorsque l’on décide d’abandonner cette sorte d’uniforme identitaire qui l’habille.

Une identité collective réagit aux contradictions, aux problèmes, elle est en mesure d’uniformiser les réponses et les non réponses, déresponsabilisant de cette façon ceux affiliés à cette collectivité si unie ; une identité collective peur immuniser des critiques et des sabotages d’autrui, elle est capable d’affranchir de la peur du vide, elle peut distribuer les bons et les mauvais points, inclusions et exclusions. Au sein d’une telle identité commune, on se sent à l’aise lorsqu’on se sent comme dans une forteresse imprenable érigée pour protéger des menaces de ce qui est différent.

Un individu qui a un rhume est un individu. Des centaines d’individus qui ont un rhume restent quoi qu’il en soit des individus qui à cause d’une épidémie ou d’un changement climatique soudain sont affectés par un rhume. Des centaines d’individus qui se définissent comme « les enrhumés » et défendent le fait de l’être sont une identité collective.

Dans le fil V pour Vendetta tiré de la BD d’Alan Moore, il est évident que, par exemple, les masques ne sont pas utilisés pour le visage, mais pour manifester une identité collective. Le masque de Guy Fawkes* (utilisé dans la BD et dans le film) qui a vécu de la fin du XVIè au début du XVIIè siècle, est devenu un symbole pour les mouvements de protestation du monde. Ce masque a été porté, pour ne citer que quelques exemples dans les mouvements comme Occupy Wall Street ; de nombreuses personnes ont aussi porté ce masque pour le Million Mask March organisé par les Anonymous pour protester contre le programme de surveillance internationale des Etats-Unis et le pouvoir des banques et des multinationales. Lorsque ce masque est un marquage au fer commun, une pancarte facile à utiliser pour celui qui veut afficher sa protestation, contre la tyrannie, il amène avec lui une idéologie qui sent le sectarisme ; viennent les mêmes slogans criés, et ce seront des sigles et des noms qui ramasseront les différents mouvements éparpillées par-ci par-là, en utilisant leur propre stratégie et leur homogénéité de jugement.

Même le « Comité Invisible », auteur du pamphlet intitulé L’insurrection qui vient, fait la promotion d’une construction identitaire qui a eu un grand succès parmi les anarchistes, et pas seulement. Ce pamphlet, sorti en 2007 en France, a été un succès commercial, comme la bande dessinée citée précédemment. S’il n’a pas eu le même nombre de spectateurs que le film c’est peut-être parce que le images touchent aussi ceux qui ne lisent pas. Ce livre œuvre d’un comité invisible, offre un projet politique avec une alternative existentielle qui est un appel à constituer des communs idéologiquement marquées où le « je », faible et en butte à mille adversités, peut se substituer à un « nous ». Un « nous » fort du fait même d’être « nous », qui soit capable de se manifester clairement, rendant donc les individus invisibles car indistinguables entre eux, mais évidemment forts d’une identité commune. Le déguisement est celui de l’homme ordinaire, sans traits distinctifs particuliers, le langage est le plus populaire possible, celui des bistrots, celui d’où les lieux communs ne sont qu’à mettre un peu en ordre, la forme grégaire est celle des bandes, des mafias… L’unicité doit être refusée, car elle n’est pas facilement contrôlable ; même si celui qui a écrit ce livre n’aspire pas à faire partie du troupeau, mais à être berger. Les rédacteurs aiment tout ce qui peut comporter un caractère grégaire, car cela permet de disposer d’une masse suffisante pour une insurrection qui viendra, il suffit de s’en tenir à leurs instructions. Ce livre est en réalité la suite d’un appel fait dans un texte* précédent, un appel qui contenant déjà l’idée d’une identité commune, remède à tous les maux, dont était faite l’apologie et qui était présentée comme la seule solution pour se libérer de l’oppression.

Mais ce ne sont ici que quelques exemples.

Pour revenir à la question initiale, et constatant que je me retrouve toujours plus à me confronter à diverses offres identitaires pensées comme des projets de vie, ou comme porteuses de luttes ou de résistance, je me demande si celles-ci doivent être pensées comme nécessaires pour une subversion du pouvoir.

Hélas, selon moi, ou heureusement diraient d’autres, il est indéniable que certains ressentent le besoin d’une identité collective avec tout ce que cela comporte, tels ces groupes identitaires actuels qui prolifèrent que l’on peut trouver un peu partout, au détriment de l’individualité. L’unicité indigeste et mythifiée semble vouloir être rejetée ; l’individualité devient un synonyme d’isolement lorsqu’elle n’est pas disposée à s’adapter à un sens commun, à s’aplatir pour trouver une force plus incisive dans la collectivité. Toujours selon ces autres, les individus seuls sont peu et surtout, n’étant pas disposés à céder à la volonté collective, ils ne présentent pas de disposer d’une main d’œuvre suffisante. Par conséquent les bergers n’aiment pas l’individu, à un tel point qu’ils nous font croire qu’il est mauvais, pour lui-même s’il ne s’agglutine pas, et pour la collectivité, qui sera quantitativement appauvrie par son absence.

Je conclus donc en affirmant que les identités collectives représentent la négation du potentiel de bouleversement, ou du moins sa mise de côté momentanée, se basant sur l’autorité et voulant subvertir seulement celle d’autrui.

Stikla

Blasphemia, mai 2014

Traduit par Diomedea



Notes

1 – Guy Fawkes était un conspirateur catholique anglais qui a fomenté, avec d’autres personnes, d’assassiner le soi protestant Jacques 1er en 1605. Son plan étant de faire sauter la chambre des Lords avec de la poudre à canon et de remplacer Jacques 1er par sa fille Elizabeth ; afin qu’elle soit à la tête d’un royaume catholique.

2 – Appel, écrit anonyme, sans éditeur, publié en 2003 en France. De là dérive une modalité de pensée identitaro-alternative appelée précisément « appelisme ». Ce qu’ils proposent c’est une contre société grégaire dans laquelle l’individu seul est présenté comme une victime vile et impuissante.


Article publié le 14 Juil 2020 sur Brest.mediaslibres.org