Octobre 7, 2021
Par Zones Subversives
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Si les luttes sociales resurgissent, il leur manque bien souvent un horizon utopique. Au-delà de la satisfaction de revendications immédiates, il semble indispensable d’ouvrir des réflexions collectives sur des perspectives de rupture avec la logique marchande. Toutes les formes de hiérarchies et d’oppression doivent être balayées dans un même mouvement. 

L’utopie n’est pas prise au sérieux. Ce terme désigne souvent une manière un peu naïve et idéaliste d’envisager un processus de transformation sociale. Les « utopies concrètes » désignent des expériences alternatives, comme une boulangerie autogérée ou une coopérative bio. L’utopie apparaît ainsi comme une forme pacifiée et détachée de toute lutte. Mais l’utopie peut également libérer l’imagination pour ouvrir des perspectives révolutionnaires.

Karl Marx critique le socialisme utopique incarné par Charles Fourier. Une société nouvelle ne peut pas sortir uniquement de l’imagination de quelques théoriciens, mais avant tout d’une pratique sociale généralisée. Ce sont davantage les luttes du prolétariat qui doivent ouvrir un processus de transformation révolutionnaire. Cependant, Marx et Engels reconnaissent dans le socialisme utopique les prémisses d’une critique globale de la civilisation industrielle.

En 2021, le modèle marxiste semble dépassé. Selon cette approche, la révolution se déroule en deux étapes. L’affirmation de la classe ouvrière doit ensuite permettre d’abolir la société de classes. Aujourd’hui la révolution apparaît davantage comme un communisme immédiat qui doit directement abolir toutes les classes, y compris le prolétariat. Le communisme devient l’ensemble des pratiques qui remettent en cause les rapports sociaux capitalistes.

L’utopie comme perspective de transformation globale semble disparaître. Le sociologue Erik Olin Wright propose des Utopies réelles avec des expériences locales qui doivent se glisser dans les interstices du capital. Il congédie ouvertement la perspective d’une rupture avec le monde marchand. Il préfère se contenter d’un assemblage hétéroclite d’institutions démocratiques compatibles avec le capitalisme. Les « espaces libérés » de Jérôme Baschet ou les « brèches » de John Holloway, malgré un style plus radical, réduisent également l’utopie à des modes de vie alternatifs.

Cette approche valorise des îlots qui doivent servir de modèles et d’exemples. La mode alternativiste révèle une incapacité à penser la question sociale dans sa totalité. Le changement minuscule et local remplace la perspective d’un changement global. Au contraire, l’utopie doit proposer une critique du présent et imaginer des perspectives pour l’avenir. Léon de Mattis propose quelques pistes dans son Utopie 2021.

                                    

Projet de société nouvelle

 

Le projet communiste n’est pas un modèle figé. Il ne cesse d’évoluer et apparaît avant tout comme la dynamique d’abolition des formes sociales capitalistes. Les activités humaines s’appuient alors sur le collectif. Cette forme vise à prendre en compte de manière égalitaire les besoins liés à une activité donnée. « Le collectif est le lieu où se coordonne la totalité du processus qui mêle réflexion, discussion, et réalisation des activités envisagées », précise Léon de Mattis.

La cantine permet d’organiser la satisfaction des besoins fondamentaux. Elle peut être fixe ou itinérante. Se nourrir permet d’envisager une autre manière de produire et de consommer. « La faim communiste ne se satisfait pas seulement de nourriture, mais aussi de la manière dont cette nourriture est produite, préparée et consommée en commun, et même de la raison pour laquelle on la mange », indique Léon de Mattis. La cantine permet de se nourrir, mais aussi de se loger, se vêtir, se chauffer.

La répartition des tâches au sein du collectif peut provoquer des tensions et des conflits. Mais il n’existe aucune forme coercitive institutionnalisée. La société repose sur le partage et la responsabilité collective. « On ne pense jamais que si on ne fait pas quelque chose, quelqu’un d’autre le fera pour nous », précise Léon de Mattis. Il n’existe pas de spécialisation dans une activité, ni un rôle social assigné à chaque individu.

Des décisions importantes peuvent être prises en assemblées générales. Mais la plupart des décisions de la vie quotidienne sont prises par les individus qui y participent. Un projet est décidé uniquement si suffisamment de personnes peuvent le mettre en œuvre. Il n’existe plus de propriété privée des moyens de production. La terre, les bâtiments et les machines ne sont pas la propriété des collectifs qui les utilisent car d’autres collectifs peuvent également s’en servir. En revanche, toutes les personnes qui utilisent ces moyens de production doivent former un collectif chargé de leur entretien.

La production permet de satisfaire un besoin ou un désir. Mais la logique marchande et ses normes disparaissent. « L’absence de mise en concurrence généralisée des procès de travail a rendu caduque les notions de productivité et de temps de travail socialement nécessaire », précise Léon de Mattis. Les relations humaines deviennent plus importantes que l’efficacité ou que l’accumulation des choses.

Le jeu occupe une place centrale dans l’organisation de la vie sociale. La manière de se nourrir et de produire peut prendre une dimension ludique. Ensuite, le jeu et la créativité peuvent devenir un exutoire pour permettre de limiter les frustrations, les tensions et les conflits. « Ce qui a pu s’exprimer en termes capitalistes, dans l’art, la science et la technologie trouve une voie nouvelle pour investir les disciplines qui leur succèdent », indique Léon de Mattis.

 

                Dos fallecidos y decenas de heridos por la represión policial en Perú

 

Pratiques communistes

 

Le communisme demeure une pratique, et non pas un modèle de société figé et définitif. Il lutte contre la société de classe, mais aussi contre les formes de domination qui pourraient resurgir de nouveau. Des habitudes, des spécialisations ou des médiations peuvent se reproduire. Des hiérarchies informelles peuvent resurgir avec des personnes qui prennent plus la parole que d’autres dans les assemblées. « Par définition, le monde communiste ne peut exister que si un nombre considérable d’individus est toujours prêt à s’opposer au rétablissement de toute domination », signale Léon de Mattis.

Le communisme n’impose pas une manière uniforme de vivre et de se comporter. Une diversité de codes sociaux, de modes de vie et de rencontres doit se déployer. Les moments et les espaces peuvent faire ces manières de vivre. Ensuite, il n’existe pas de discours uniforme. Une pluralité de manières de voir les choses peuvent s’exprimer à partir d’un même mode de vie. Le communisme comprend des débats, des désaccords, des controverses.

La révolution émerge dans un contexte d’une intensification de la lutte des classes. Les conflits au travail mais aussi les oppositions aux projets d’appropriation du territoire se propagent. Une multiplication des grèves, des manifestations, des occupations, des blocages, des insurrections permettent une extension de la conflictualité sociale. Mais la lutte des classes doit également s’appuyer sur un imaginaire communiste avec une critique radicale de la société de classes.

La production du communisme apparaît comme une multiplication de mesures communistes. Ces pratiques ne doivent pas se contenter d’appels incantatoires à l’abolition de la valeur mais permettre des appropriations collectives. « Partager collectivement les ressources prises à l’ennemi, ou produire en commun ce dont la lutte a besoin, est une mesure communiste », illustre Léon de Mattis. Mais cette dynamique n’est pas linéaire. Des moments de recul et de reproduction de formes de domination peuvent surgir.

La production du communisme se traduit par une situation d’affrontement chaotique. Même le camp de la révolution reste traversé par des contradictions internes. « C’est ainsi que la révolution dans la révolution pourrait se manifester par des affrontements entre des mesures communistes et des mesures qui l’ont été, mais ne le sont plus », prévient Léon de Mattis. Même si un moment de basculement peut empêcher le retour de la société de classes. L’Etat doit être neutralisé et rendu impuissant, sinon il favorise un retour en arrière.

 

        Enfrentamientos en la protesta contra Manuel Merino dejaron un muerto. (Foto: Giancarlo Ávila/ GEC)

 

Lutte des classes

 

La lutte des classes comprend des perspectives d’abolition du capitalisme, mais aussi de reproduction de l’existant. Elle reste traversée par des conflits et des contradictions. Mais la lutte des classes permet d’ouvrir des perspectives d’abolition du capital et de ses catégories. La valeur, la richesse, l’échange marchand et l’industrie doivent être remplacés par une production qualitative qui dépense peu d’énergie et de ressources.

Le travail, l’exploitation, l’achat du temps et la standardisation de l’activité humaine doivent être remplacés par des pratiques de coopération. La société de classes doit être supprimée par l’abolition des hiérarchies, du genre et de toutes les identités. Les catégories du capital, la valeur et le travail, restent liées. La logique marchande repose sur l’exploitation du travail dans le cadre d’une société de classes.

Les révoltes collectives ou individuelles, les conflits sociaux, les grèves ne visent pas la production du communisme. Ces luttes découlent des problèmes rencontrés par les prolétaires dans leur vie quotidienne. Elles visent souvent l’amélioration des conditions de vie, avec le logement ou le travail. Mais elles peuvent également refléter une rage plus diffuse. La société communiste vise l’abolition des classes, et non la domination d’une classe sur une autre. Au contraire, les marxistes-léninistes défendent une période de transition durant laquelle c’est le prolétariat qui dirige la société. Mais ce schéma théorique ne fonctionne pas dans la réalité.

Après la révolution de 1917, le transitoire est devenu définitif.  En URSS, le Parti communiste ne représente que lui-même et non pas le prolétariat. L’exploitation du travail et la production industrielle perdurent. « L’Union soviétique et les pays du bloc socialiste ont mis en place un capitalisme d’État où la classe dominante n’était plus la bourgeoisie traditionnelle mais les bureaucrates au service du parti », observe Léon de Mattis. La révolution communisme ne débouche pas vers la victoire d’une classe, mais vers l’abolition de toutes les classes.

Les classes capitalistes visent à intégrer les masses prolétaires dans la communauté du capital. Les syndicats sont reconnus comme des structures représentatives qui participent à la cogestion de la force de travail. L’appareil syndical permet d’encadrer les luttes pour éviter qu’elles ne débordent. L’Etat permet également d’intégrer la population dans un cadre juridique, idéologique et politique commun. L’Etat diffuse une propagande nationaliste ou républicaine qui vise à l’unité de la population.

      

Gilets jaunes Acte 8 Saint-Etienne 5 déc 2018  

Intervention dans les luttes

 

Le capitalisme favorise une segmentation du prolétariat selon la corporation, le statut, la nationalité. Néanmoins, la révolution ne vise pas l’unité du prolétariat mais la dissolution de toutes les classes pour en finir avec l’exploitation. « Tous les prolétaires conservent un point commun : ils doivent vendre leur force de travail pour vivre. Les formalités particulières de leur exploitation et de leur aliénation diffèrent, mais tous gardent en commun cette condition universelle, reflet de l’universalité du mode de production capitaliste lui-même », analyse Léon de Mattis. La lutte peut partir contre un aspect particulier de la société du capital. Mais elle doit déboucher vers une révolte globale pour l’abolition du capitalisme dans tous ses aspects.

Les luttes restent traversées par des contradictions. Une tendance vise à la reproduction du capital avec une amélioration des conditions de travail dans le cadre de la société existante. L’encadrement syndical favorise cette approche. En revanche, il existe aussi des luttes spontanées qui peuvent ouvrir la perspective d’un dépassement du capitalisme. Une lutte qui s’élargit et qui refuse de s’arrêter après la satisfaction des revendications immédiates franchit une première étape.

Une intervention anticapitaliste dans la lutte doit s’appuyer sur ce qui permet de dépasser les rapports sociaux existant. Une lutte efficace se pose rapidement en rupture avec les organisations syndicales et avec l’Etat. Le refus des leaders et de la hiérarchie peut permettre à une lutte de s’élargir et de s’intensifier.  Une initiative peut être de créer des espaces auto-organisés comme des assemblées ou des comités d’action.

Néanmoins, il faut se méfier du fétichisme de « l’horizontalité » et de l’assembléisme qui ne permet pas d’impulser des actions. « L’absence de hiérarchie n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour renforcer l’efficacité de la lutte », indique Léon de Mattis. Les initiatives dans les luttes apparaissent comme un pari. Elles peuvent passer inaperçues. Mais elles deviennent un succès quand leur développement échappe à ceux et celles qui les ont prises.

 

 

Sortir des impasses stratégiques

 

L’utopie de Léon de Mattis propose une démarche originale et ambitieuse. Les luttes sociales restent engluées dans des objectifs immédiats. Mais aucune perspective révolutionnaire ne se dessine. Léon de Mattis esquisse quelques pistes. Loin d’un modèle figé, avec une cartographie stratégique précise, son livre se présente davantage comme une boussole. Il indique un horizon lointain à atteindre sans pour autant tracer un chemin précis et définitif. Il propose une démarche générale et s’attache à des pratiques communistes bien plus qu’à un modèle de société idéale figé et définitif.

L’utopie de Léon de Mattis propose également une critique en creux des autres perspectives stratégiques. Il ironise sur le modèle alternativiste particulièrement à la mode. Cette approche vise à refuser la conflictualité avec les institutions pour les contourner voire les encercler avec des îlots supposés communistes. Cette démarche s’apparente à une forme d’autogestion du capital qui ne remet pas en cause la logique marchande.

Léon de Mattis propose une démarche différente de celle de Guillaume Davranche et des cadres de l’UCL. L’approche militante propose un projet de société communiste libertaire assez bien ficelé et rassurant de certitudes. Mais il semble très théorique et bien éloigné des dynamiques de lutte qui peuvent prendre des formes inattendues. Surtout, Léon de Mattis semble plus précis dans ses refus. Il insiste sur la remise en cause des catégories du capital. L’abolition de la valeur, des classes, du genre restent un préalable incontournable. Ce qui permet quelques clarifications indispensables pour éviter de reproduire l’existant sous une forme autogérée.

Cette approche semble alors rejoindre celle, encore plus confidentielle, de la critique de la valeur. Néanmoins, Léon de Mattis insiste sur l’abolition de la société de classes. La valeur repose avant tout sur l’exploitation, ce que refuse d’admettre le courant incarné par Anselm Jappe. Les prolétaires sont obligés de vendre leur force de travail. Il semble donc nécessaire d’attaquer dans un même mouvement la valeur et la société de classe.

Léon de Mattis égratigne également la mouvance décoloniale et intersectionnelle. L’utopie communiste reste universelle. Elle ne peut provenir que d’une révolte globale et non pas de l’addition de luttes spécialisées. Le morcellement postmoderne occulte la dimension globale de la société marchande dans laquelle toutes les formes de domination semblent étroitement liées. La société de classes, dans tous ses aspects et toutes ses hiérarchies, doit être balayée dans un même mouvement.

Léon de Mattis propose un livre synthétique. Mais il reste très théorique. Il esquisse peu de perspectives pour les luttes actuelles et peu de prise pour agir sur le réel. Le bilan critique des révoltes du mouvement ouvrier semble même considéré comme inutile. C’est pourtant à travers l’analyse des faiblesses et des potentialités des luttes historiques que peuvent s’ouvrir de nouvelles perspectives. Pour prendre des initiatives dans les luttes, il semble important de ne pas reproduire les erreurs du passé. Le propos de Léon de Mattis semble peu incarné, avec peu d’exemples issus des soulèvements récents. Ce qui peut donner le sentiment d’une posture de surplomb théorique pas vraiment en prise avec le mouvement réel. Néanmoins, le livre Léon de Mattis permet surtout des clarifications stratégiques précieuses.

 

Source : Léon de Mattis, Utopie 2021, Acratie, 2021

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Léon de Mattis au Forum Social Local du Cher, débat mis en ligne le 15 novembre 2012

Radio : Qu’est-ce que la communisation ?, émission Sortir du capitalisme

Radio : Au-delà de la démocratie directe, pour une critique libertaire du démocratisme, émission Sortir du capitalisme

Livre : Utopie 2021, publié sur le site Camarade le 13 juin 2021

CRITIQUE DE L’UTOPIE, DES UTOPIES, communistes ou non, publié sur le site de Patloch

Leon de Mattis, Qu’est-ce que la communisation ?, publié sur le site de la revue Sic

Les mesures communistes : Penser un horizon communiste, publié sur le site de la revue Sic

Brochures de Léon de Mattis publiées sur le site Infokiosques

Articles de de Léon de Mattis publiés sur le site 19h17

Textes de Léon de Mattis

Jacques Wajnsztejn, La théorie de la communisation n’est pas un long fleuve tranquille. Commentaires critiques du livre de Léon de Mattis Crises, publié sur le site de la revue Temps critiques le 28 septembre 2012

Réponse ouverte à Dante Timélos/Léon de Mattis à propos de « Sans fleurs ni couronnes » et CADECOL, publié sur le site Non Fides le 19 janvier 2016

Interview : Léon de Mattis, publié sur le site Onirik le 29 janvier 2012

Gilles Lucas, Mort à la démocratie, publié sur le site du journal CQFD le 28 avril 2017

Cyrnea, Sur les assemblées, publié sur le site 19h17 le 14 mars 2018




Source: Zones-subversives.com