Samedi, à 17h nous nous retrouvons dans le quartier des Halles pour un événement Be Water lancé à la dernière minute. Le but ? Se fondre dans la foule, bouger partout, profiter de la densité et de la fréquentation du quartier de Châtelet, regagner les beaux quartiers et notre liberté de mouvement. Les manifestations du samedi ont été plutôt très décevantes. Le cortège Gilets Jaunes ne dépasse pas les 1500 unités et va se perdre à la porte de Versailles, le cortège CGT chômage compte à peine 500 personnes, encadrés par autant voire plus d’unités de police. La préfecture empêche facilement la jonction entre les deux cortèges à Montparnasse.

Au crépuscule, direction les Halles. Une escouade de voltigeurs passe en ronronnant et une dizaine de fourgons de gendarmes se gare derrière la canopée. On se dit alors que ce n’est pas gagné ! Va-t-il se passer quelque chose ? Comme d’habitude en pareil cas, on se regarde en chiens de faïence, on repère des petits groupes de camarades qui, comme nous, se promènent et ne se font pas remarquer, en attendant… l’élément déclencheur !

Soudain, une grande rumeur se fait entendre dans les Halles.

« Travaille, consomme et ferme ta gueule ! ».

L’écho dans le forum des Halles est tel qu’on ne sait pas si la clameur vient de 50 ou 500 personnes. Les CRS et Gendarmes Mobiles se positionnent en masse, mais ils ne savent pas où donner de la tête. Il y a des centaines de consommateurs partout, et personne n’a mis son gilet jaune. On sent les flics nerveux et démunis. Certains passants rigolent et se joignent à la liesse, d’autres fuient en courant leur sac de courses à la main. Très vite, le forum des Halles est évacué et les magasins ferment leur porte.

C’est le moment que choisissent plusieurs groupes pour entamer des manifestations sauvages à travers le quartier. On part vers Beaubourg avant de rejoindre la rue des Archives au cri de « Ah ah anticapitalistes ! », « Tout le monde déteste la police ! » ou « Macron démission ! ». Lorsque le cortège aperçoit des fourgons de police à une intersection, il fait tranquillement demi-tour et repart vers les Halles. Une voiture de police isolée repart avec un peu de ketchup sur son pare-brise…

En général, notre passage a le don de vider une rue de ses consommateurs. Quelques poubelles partent à terre dans un fracas, quelques feux de cartons, quelques individus masqués ; il en faut peu pour effrayer le bourgeois ! Mais le flot de passants est tel que, quelques minutes après, le quartier a repris ses apparences habituelles consuméristes.

Je ne vais pas raconter ici toutes les sauvages qui ont eu lieu, il y en a eu beaucoup ! Elles avaient une durée de vie de 30 minutes en moyenne. Grands boulevards, le Marais, le BHV, Pont-Neuf, rue Montorgueil etc. Les sauvages réunissaient entre 50 et 200 personnes maximum. Il y en a eu à ma connaissance jusqu’à 3 simultanées. Nous étions donc en tout peut-être aux alentours de 500 personnes mobilisées. Un faible contingent finalement, pour un résultat très conséquent, un vrai impact économique et une grosse liberté de mouvement.

Mais surtout l’occasion pour le futur de formuler quelques observations stratégiques.

1) De l’absence des voltigeurs

Il semblerait que la préfecture, trop confiante, ait retiré les voltigeurs du dispositif aux alentours de 17h. Résultat : un retour aux bons vieux fourgons bien lents de CRS. Des unités lourdes et désorientées qui nous courent après dans des ruelles, nous avions la partie facile et largement le temps de leur échapper. L’excès de confiance policier s’est renouvelé aux alentours de 21h, avec leur choix de retirer la plupart des unités positionnées. Nous étions suffoqués d’avoir ainsi le champ libre. La suite ? de nouvelles sauvages plus offensives, et l’arrivée en panique rue de Rivoli de 35 fourgons aussi inutiles les uns que les autres sur les coups de 21h30.

Nous ne les prendrons pas par surprise deux fois. Je ne crois pas que le préfet Lallement se soit beaucoup amusé samedi soir. En bon psychopathe qu’il est, il a dû prendre notre farce de samedi soir comme une humiliation personnelle. Il faut donc s’attendre à un dispositif musclé : c’est-à-dire des BRAV-M mobiles et remontées mardi soir. L’urgence ? L’autodéfense. Provoquer la peur chez ces unités. Les poubelles renversées ne suffiront pas. Cellophane, clous etc. Ils ne doivent pas pouvoir foncer sur leur bécane en toute impunité. Leur « mobilité » doit se retourner contre eux.

2) Vive la dispersion

La clé n°1 de notre tactique a été la dispersion.

Il n’est pas utile de prendre des risques. Si vous êtes talonnés par des CRS, dispersez-vous ! Dispersez-vous intelligemment et vraiment (pas de groupe de 10), en vous éloignant suffisamment et en vous fondant dans la vie marchande. Car quand les CRS s’approchent, les unités civiles ne sont pas loin, et peuvent agir. Les interpellés de samedi ont souvent ainsi été pris par surprise.

3) Savoir se reformer

Mais se disperser, cela veut aussi dire se reformer. Le drame des manifestations sauvages, c’est quand elles ne peuvent avoir lieu qu’une seule fois.

Samedi dernier, il y eut au moins 3 rounds. La capacité à se disperser rapidement et se reformer aussitôt est la clé absolue du be water. Se retrouver est une chose, mais ne nous retrouvons pas toujours au même endroit ! On prend très vite des habitudes dans ces cas-là, et à force on en devient prévisible. Il est primordial que de petits groupes affinitaires s’organisent pour se retrouver dans des lieux sans cesse nouveaux et amorcer ainsi le mouvement pour relancer des manifestations sauvages. Les petits groupes, avant de se disperser, quand ils sentent l’étau policier se rapprocher, peuvent aussi se crier rapidement un mot d’ordre pour le rassemblement après dispersion.

Mardi soir, si la zone des Halles est vraiment bouclé, déplaçons notre centre de gravité ailleurs, ne serait-ce qu’à quelques centaines de mètres.

4) Le parcours des sauvages

Sur le parcours des sauvages, il semble que les rues très fréquentées avec beaucoup de commerces soient beaucoup plus sécurisantes que les ruelles sombres et désertées. Mais ça c’est une évidence !

Les rues piétonnes ou semi-piétonnes comme Montorgueil ont été notre force, car les files de camions de CRS ne peuvent pas y circuler. Autre remarques : les manifestations conduites sur les grands axes ont vite dû abdiquer (cf Grands Boulevards ou rue de Rivoli). S’il y a des sauvages en nombre plus conséquent et capables de dresser des barricades substantielles sur des boulevards comme Sébastopol, cet état de fait peut changer.

Sur l’organisation, les éclaireurs devant sont absolument nécessaires. Ils doivent sécuriser chaque intersection, et ne pas se contenter d’être 50 mètres en avance. Cependant, il semblerait que les éclaireurs aient souvent guidé « à l’aveugle » emmenant le cortège là où le champ était libre, mais sans objectif précis. Ce qui est dommage sachant la proximité de nombreux lieux symboliques. Pour la prochaine fois – cher éclaireur – la carte des lieux de pouvoir est ton amie. Quelques pistes :

  • Le BHV rue de Rivoli
  • Le siège d’En Marche, 63 rue Sainte-Anne
  • La banque de France 22 rue du Colonel Driant

Enfin les sauvages ont peut-être manqué d’un éclaireur à l’arrière, qui puissent informer de la présence policières sur les talons avant qu’il ne soit trop tard. Si vous ne savez pas quoi faire, dévouez-vous à ce rôle d’observateur en arrière.

5) Le nombre ne fait pas la force

Dernière remarque : en be water, le nombre ne fait pas la force. C’est la multiplicité qui fait la force. 200 semble être un nombre juste. Un tel contingent se disperse beaucoup plus vite. En outre, multiplier les cortèges permet de disperser les forces de police. Cela ne se voit jamais mais si nous sommes beaucoup plus nombreux, soyons aussi capables de nous diviser, pour multiplier les foyers d’agitation. Chaque manifestation sauvage protège les autres en détournant l’attention.

Avec tout ça en tête, rendez-vous mardi soir pour l’acte II !


Article publié le 10 Déc 2019 sur Paris-luttes.info