Mars 22, 2021
Par Les mots sont importants
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Pour le dire simplement, car je n’ai pas le temps de M. Onfray, voici, sans mise en ordre et sans transitions, dix remarques Ă  propos du film « ArmĂ©nie : un choc des civilisations Â», rĂ©alisĂ© Ă  la gloire de Michel Onfray, et de la « discussion Â» qui l’a suivi sur le site du philosophe-activiste. Tous les propos citĂ©s, sauf mention contraire, sont issus de ce film ou de cette « discussion Â».

1. Dans la discussion qui suit le film, comme dans chacune de ses prises de parole publique, Michel Onfray passe son temps Ă  se plaindre des Ă©tiquetages, de plus en plus nombreux, qui le situent, lui et son « Front populaire Â», Ă  l’extrĂȘme droite. Mais outre toutes les sources dĂ©jĂ  citĂ©es dans mon texte prĂ©cĂ©dent, qui attestent cet ancrage solide Ă  l’extrĂȘme droite, il y a cette question embarrassante : comment doit-on qualifier un penseur qui, dans cette discussion sur le Haut Karabagh, encense Le Figaro (qui le lui rend bien) mais aussi Valeurs actuelles, torchon raciste poursuivi par DaniĂšle Obono pour des Ă©crits nĂ©grophobes orduriers, et dĂ©jĂ  condamnĂ© pour incitation Ă  la haine contre les Roms, fondĂ© et animĂ© par des activistes grenouillant entre Les RĂ©publicains et le Rassemblement national ? Comment doit-on qualifier un penseur qui, au cours de cette « soirĂ©e ArmĂ©nie Â», ne tape Ă  peu prĂšs que sur la gauche, ne s’en prend qu’une ou deux fois Ă  la droite, pourtant peu avare en soutiens Ă  l’AzerbaĂŻdjan, et ne le fait que pour reprocher Ă  cette droite de s’ĂȘtre elle aussi alignĂ©e sur « l’islamo-gauchisme Â» ?

Rappelons-le donc, car ce n’est pas dans les eaux marĂ©cageuses du « Front Populaire Â» qu’on risque de l’apprendre : le parti de droite au pouvoir, LREM, truste Ă  peu prĂšs toutes les places Ă  la tĂȘte du principal lobby azerbaĂŻdjanais en France, le « Groupe parlementaire d’amitiĂ© France-AzerbaĂŻdjan Â» : Pierre-Alain Raphan en est le prĂ©sident, Bruno Bonell et Bertrand Sorre les vices-prĂ©sidents, Thiphanie Degois la secrĂ©taire, enfin Sereine Mauborgne, Jacques Marilossian, Anne Genetet, CĂ©line Calvez, Carole Bureau-Bonnard, Julien Borwoczyk, Barbara Bessot Ballot, Xavier Batut et Aude Amadou en sont membres. Le reste des effectifs du groupe Ă©tant quasi-intĂ©gralement composĂ© par de la bonne vieille droite (LR, UDI, MODEM) et un unique socialiste (JĂ©rome Lambert). Pas d’écologiste, pas de communiste, pas de France Insoumise. En matiĂšre d’ « islamo-gauchisme Â», on fait mieux


Sans idĂ©aliser lesdits « islamo-gauchistes Â» (plus prĂ©cisĂ©ment ceux Ă  qui ce sobriquet raciste s’adresse en gĂ©nĂ©ral, Ă  savoir les militants de gauche qui luttent contre l’islamophobie), sans taire les griefs lĂ©gitimes qui existent contre cette gauche qui fut trĂšs largement aux abonnĂ©s absents quand il fallait sauver les ArmĂ©niens, on peut tout de mĂȘme remarquer qu’il n’y a, dans l’abandon des ArmĂ©niens, et plus encore dans la complicitĂ© active avec l’AzerbaĂŻdjan (jusqu’aux livraisons d’équipements militaires [1]), pas grand-chose qui soit spĂ©cifiquement islamique, gauchiste, ou islamo-gauchiste – mais bien plus, si l’on aime les sobriquets, quelque chose comme un caviardodroitisme, ou un caviardo-cynisme.

Revenons donc Ă  notre « ami des ArmĂ©niens Â», et posons la question : se dire « ni de droite ni de gauche Â», mais « souverainiste Â», et reprocher Ă  la droite d’ĂȘtre d’extrĂȘme-gauche, n’est-ce pas la meilleure dĂ©finition de l’extrĂȘme-droite ?

2. EnchaĂźnons avec une autre question : affirmer, droit dans ses bottes, sĂ©rieux comme un pape, et Ă  rebours de toute la production scientifique en histoire, et mĂȘme en palĂ©ontologie, que « la France commence bien avant 1789 Â», « bien avant Â» le sacre de Clovis, « dans les grottes de Lascault, Ă  la prĂ©histoire Â», comment appeler cela, sinon un dĂ©lire identitaire d’extrĂȘme droite ?

3. Autre question : affirmer que « les mĂ©dias dominants ont une politique extĂ©rieure islamo-gauchiste Â», et que ce n’est donc « pas un hasard Â» s’ils touchent des aides de l’État, n’est-ce pas ce que l’on nomme du complotisme, basĂ© sur des « fake news Â» ? Surtout lorsqu’on considĂšre que, dans les faits, lesdites aides Ă©tatiques sont accordĂ©es, largement autant, aux mĂ©dias de droite dure qu’encense notre philosophe (Le Figaro, Le Point, Valeurs actuelles) ?

4. Que valent par ailleurs toutes ces allĂ©gations, Ă  base de nĂ©ologismes foireux (« islamogauchisme Â»), quel crĂ©dit leur accorder, quel sĂ©rieux, lorsqu’on sait que quelques annĂ©es auparavant, la politique extĂ©rieure de la France, aujourd’hui dĂ©noncĂ©e comme « islamo-gauchiste Â», Ă©tait qualifiĂ©e, par le mĂȘme philosophe qui se targue de rigueur et de nuances, de politique extĂ©rieure « islamophobe Â» ? Comprenne qui pourra.

Sans oublier, il y a peu, la publication d’un livre sur le Covid 19, tellement bien informĂ© qu’on a pu entendre son auteur expliquer, avec le mĂȘme sĂ©rieux papal, que ledit Covid 19 Ă©tait la dix-neuviĂšme mutation d’un mĂȘme virus. Prodiges et vertiges de la rigueur philosophique et de l’esprit cartĂ©sien, dont se rĂ©clame notre sauveur…

5. La pire abjection de la « soirĂ©e ArmĂ©nie Â» du « Front Populaire Â» est sans doute cette sortie du philosophe :

« Vous avez aujourd’hui des TchĂ©tchĂšnes qui arrivent en France pour Ă©gorger un professeur français, qui s’inscrivent toujours dans la logique des Croisades Â».

On aura reconnu l’allusion Ă  l’assassinat de Samuel Paty par Abdoullakh Abouyedovich Anzorov, individu russe d’origine tchĂ©tchĂšne, arrivĂ© en France, dans les bras de ses parents, Ă  l’ñge de six ans. Faut-il, lĂ  encore, rappeler les faits ? Toutes les enquĂȘtes, journalistiques autant que judiciaires, attestent que le tueur a agi seul, et qu’aucune complicitĂ© individuelle ou collective n’est « tchĂ©tchĂšne Â». Nous sommes lĂ  encore dans le registre le plus pur du complotisme et des « fake news Â», et bien Ă©videmment de la gĂ©nĂ©ralisation dĂ©lirante et malveillante, dont le nom le plus courant est « incitation Ă  la haine raciste Â».

Tout y est : d’abord l’amalgame entre des problĂ©matiques radicalement diffĂ©rentes et sans rapport l’une avec l’autre : on est censĂ© parler d’Artsakh, d’ArmĂ©nie et d’AzerbaĂŻdjan, et l’on dĂ©rive sur la France et son immigration tchĂ©tchĂšne
 Le glissement Ă©tant opĂ©rĂ©, naturellement, par le biais d’un Ă©lixir magique : l’Islam, religion majoritaire parmi les TchĂ©tchĂšnes comme parmi les AzerbaĂŻdjanais.

Ensuite la polarisation sur l’origine, puisqu’un rĂ©sident français de longue date (plus de dix ans), de nationalitĂ© russe, et simplement d’origine tchĂ©tchĂšne, devient par magie « tchĂ©tchĂšne Â», et seulement « tchĂ©tchĂšne Â».

Ensuite le passage au pluriel, l’individu d’origine tchĂ©tchĂšne se mĂ©tamorphosant en une entitĂ© collective autrement plus menaçante : « des TchĂ©tchĂšnes Â».

Enfin l’imputation tout aussi imaginaire et dĂ©lirante d’une intentionnalitĂ© : des TchĂ©tchĂšnes qui seraient arrivĂ©s en France « pour Â» Ă©gorger un professeur. Une fois de plus nous sommes dans des « faits alternatifs Â», que toutes les enquĂȘtes dĂ©mentent : la rĂ©alitĂ©, c’est qu’Abdoullakh Abouyedovich Anzorov n’avait que six ans lorsqu’il est entrĂ© en France, et que sa « radicalisation Â», puis la prĂ©mĂ©ditation de son passage Ă  l’acte, n’ont eu lieu que quelques semaines – au maximum quelques mois – avant les faits, aprĂšs douze annĂ©es de vie française.

Au-delĂ  des parents de l’assassin, suffisamment accablĂ©s par leur sort pour qu’on leur fasse porter ce chapeau-lĂ , c’est toute la diaspora tchĂ©tchĂšne qui se trouve diffamĂ©e et livrĂ©e Ă  la vindicte vengeresse, de maniĂšre absolument irresponsable, et mĂȘme criminelle.

7. Dans le mĂȘme registre, il y a cette Ă©vocation, toujours par Michel Onfray, d’un « gĂ©nocide Â» qui « nous menace Â», « nous Â» Français non-musulmans. Je l’avais dĂ©jĂ  notĂ© : Onfray ne cesse de dire que ce qui menace les ArmĂ©niens dans le Haut Karabagh et ce qui « nous Â» menace en France, nous les « JudĂ©o-chrĂ©tiens Â» (ce sont ses catĂ©gories de pensĂ©e), c’est « exactement la mĂȘme chose Â». L’assassinat de Samuel Paty est pourtant assez abject en lui-mĂȘme, sans qu’il soit nĂ©cessaire de le qualifier en ce qu’il n’est pas. Nous sommes en fait, lĂ  encore, dans un niveau d’outrance tout Ă  fait classique Ă  l’extrĂȘme droite, qui relĂšve, prĂ©cisĂ©ment, de la nĂ©gation du rĂ©el. C’est l’une des particularitĂ©s des nĂ©gationnistes que de dĂ©rĂ©aliser les gĂ©nocides en employant le mot « gĂ©nocide Â» pour toutes sortes de rĂ©alitĂ©s qui n’en relĂšvent pas.

Michel Onfray reste dans le mĂȘme registre lorsqu’il qualifie de « nĂ©gationnisme Â» l’idĂ©e que « le christianisme ne fait pas partie de notre civilisation Â» – une idĂ©e, par ailleurs, qu’absolument personne ne dĂ©fend (ce qui est controversĂ© n’étant aucunement le fait que le christianisme « appartienne Â» Ă  « notre civilisation Â», mais le fait que ladite civilisation puisse ĂȘtre rĂ©duite Ă  cette dimension, ou que les autres apports, religieux ou sĂ©culiers, soient minorĂ©s et marginalisĂ©s).

8. Venons-en maintenant Ă  ce qui, dans toute cette construction, relĂšve non plus seulement du fantasme ou du sophisme, mais du pur et simple mensonge. Je dĂ©nonçais dans mon texte prĂ©cĂ©dent la maniĂšre dont Michel Onfray instrumentalisait la rage lĂ©gitime d’un prĂȘtre armĂ©nien au lendemain d’une razzia par les troupes de la coalition turque et azĂ©rie, pour monter en gĂ©nĂ©ralitĂ© et conclure Ă  l’inĂ©luctabilitĂ© de la « guerre des civilisations Â». Je soulignais, en partant du rĂ©cit que donnait Michel Onfray lui-mĂȘme, que c’était le philosophe qui avait amenĂ© la notion de « guerre des civilisations Â» dans la discussion, en ne demandant au prĂȘtre que d’opiner, pour confirmer l’hypothĂšse. Je concluais qu’il s’agissait d’une instrumentalisation malhonnĂȘte, la colĂšre « Ă  chaud Â» d’une victime contre « des musulmans Â» ne pouvant dĂ©cemment pas servir Ă  valider une analyse « Ă  froid Â» qui incrimine « l’Islam Â» et « les musulmans Â» en gĂ©nĂ©ral – et qu’on va s’empresser d’importer en France. Ce que j’ignorais, et que j’ai compris en visionnant le film, qui n’était pas encore sorti au moment de ma premiĂšre rĂ©action, c’est que la contrefaçon est bien pire que cela.

Le film donne en effet Ă  voir la discussion qu’évoquait Michel Onfray, et ce qu’on y voit, c’est qu’à aucun moment le prĂȘtre ne parle de « musulmans Â», ni des musulmans dans leur ensemble, ni d’une partie d’entre eux. Il n’emploie tout simplement pas le mot, et pas davantage le mot Islam. Onfray demande Ă  ce prĂȘtre de valider l’appellation de « guerre de civilisation Â», et le prĂȘtre rĂ©pond par la nĂ©gative, en disant que ses agresseurs ne mĂ©ritent pas le nom de civilisation, Ă©tant donnĂ© les atrocitĂ©s qu’ils commettent. Il le fait en Ă©voquant uniquement « les ArmĂ©niens Â» et ceux qui « en face Â» veulent leur destruction, et en dĂ©veloppant un long argumentaire n’insistant que sur une chose : la prĂ©sence ancestrale des ArmĂ©niens sur cette terre, et leur volontĂ© d’y vivre pacifiquement. Sans jamais incriminer ni l’Islam, je le rĂ©pĂšte, ni « les musulmans Â», ni « des musulmans Â». Et c’est de cette « discussion Â» que notre philosophe vient ensuite s’autoriser pour donner une validation « de terrain Â» Ă  sa thĂšse opposant (je le cite) « la barbarie musulmane Â» Ă  « la civilisation chrĂ©tienne Â». En prĂ©tendant que c’est ce que lui a dit le prĂȘtre. Nous sommes donc dans de la manipulation pure et simple, Ă  des fins d’incitation Ă  la haine. Et sans le moindre souci de ce que cette fausse citation (« l’Islam est une barbarie Â») pourrait coĂ»ter au prĂȘtre Ă  qui, publiquement, il l’attribue, en ventriloque cynique et irresponsable.

Notre philosophe est d’ailleurs coutumier de ce genre de manipulation puisque, rien que ces derniĂšres semaines, il vient d’ĂȘtre pris en flagrant dĂ©lit de mensonge Ă  propos du droit Ă  l’IVG et Ă  propos de Rokhaya Diallo, Ă  qui il attribue des positions sexistes et racistes, diamĂ©tralement opposĂ©es Ă  celles qu’elles a tenues. Il n’est pas certain qu’associer la dĂ©fense de la cause armĂ©nienne Ă  un tel serial-menteur soit, Ă  long terme, une bonne chose pour le crĂ©dit et la popularitĂ© de cette cause.

9. Pour finir, au cours de la mĂȘme « discussion Â», Michel Onfray dĂ©clare ceci, qui se passe de commentaire :

« Moi j’ai Ă©tĂ© de ceux qui ont dĂ©fendu le fait que Sainte-Sophie redevienne une mosquĂ©e. Je suis un souverainiste, nous sommes des souverainistes, c’est-Ă -dire que : il fait ce qu’il veut chez lui, Erdogan, en Turquie, simplement il ne fait pas ce qu’il veut partout sur la planĂšte. Le souverainisme, ça consiste Ă  dire : il fait ce qu’il veut en Turquie, simplement la Turquie ne fait pas ce qu’elle veut en Libye, en Syrie, en ArmĂ©nie, etc. Â»

Je laisse chacun.e apprĂ©cier la hauteur de vue, et le cas que fait M. Onfray des ArmĂ©nien.ne.s de Turquie, des minoritĂ©s en gĂ©nĂ©ral, des dĂ©mocrates, et de leurs droits fondamentaux.

10. Je reste sans voix devant la nullitĂ©, la bassesse, la malhonnĂȘtetĂ©, et enfin le racisme viscĂ©ral qui anime cet homme, et plus encore devant la complaisance que tout cela rencontre du cĂŽtĂ© des grands mĂ©dias, mais aussi des institutions armĂ©niennes de France. Je prĂ©fĂšre pour conclure rappeler que si « conflit de civilisation Â» il y a, il n’oppose pas l’Occident Ă  l’Orient, ni l’Islam au christianisme, mais la dĂ©mocratie Ă  l’autoritarisme, les droits humains au crime contre l’humanitĂ©, l’universalisme Ă  l’ultra-nationalisme, au suprĂ©macisme et Ă  ses consĂ©quences tristement connues : la discrimination raciste, l’épuration ethnique, le pogrom, le gĂ©nocide. Et que, de ce point de vue, la vision du monde de Michel Onfray n’est pas si opposĂ©e que cela Ă  celle d’Aliev ou d’Erdogan.

Je prĂ©fĂšre aussi, et surtout, interpeller Ă  nouveau la gauche anti-impĂ©rialiste qui, par ses silences et sa passivitĂ©, facilite grandement ces noces contre-nature entre un idĂ©ologue suprĂ©maciste et une communautĂ© qui devrait ĂȘtre, de par son histoire, vaccinĂ©e contre tous les suprĂ©macismes. Je parle de silences, mais il y a eu aussi des paroles pires que le silence, incriminant « les nationalismes des deux camps Â» Ă  l’heure oĂč Erdogan et Aliev rendaient hommage aux gĂ©nocidaires de 1915, annonçaient de nouvelles guerres et citaient Erevan comme territoire azerbaĂŻdjanais ; d’autres comparant aux colons sionistes des ArmĂ©niens qui vivent sur les terres d’Artsakh depuis plusieurs siĂšcles, et aux Palestiniens la tutelle azerbaĂŻdjanaise cooptĂ©e par Staline en 1918 ; d’autres encore osant comparer le Haut Karabagh et l’Alsace, avec les ArmĂ©niens dans le rĂŽle du Reich allemand. Entre une droite française cynique et gangrenĂ©e par le racisme, qui fait son beurre islamophobe sur leur dos, tout en continuant de commercer avec Bakou et Ankara, et une gauche incapable de solidaritĂ©, les ArmĂ©niens sont, une fois de plus, bien seuls.




Source: Lmsi.net