Octobre 4, 2021
Par Non Fides
399 visites


  Sommaire  

Toute chose a, au dĂ©part, des dimensions modestes. Le bolchevisme de LĂ©nine et Trotsky diffĂšre tout autant du stalinisme que la peste brune hitlĂ©rienne de l’annĂ©e 1933 diffĂšre du national-socialisme de la deuxiĂšme guerre mondiale. Mais, vient-on Ă  examiner les Ă©crits de LĂ©nine et Trotsky antĂ©rieurs Ă  la naissance du stalinisme, et on dĂ©couvre que tout ce qui se trouve dans l’« arsenal Â» stalinien a son correspondant chez les deux autres. Trotsky, par exemple, a, tout comme Staline, prĂ©sentĂ© le travail forcĂ© comme l’application d’un « principe socialiste Â». Il croyait dur comme fer qu’un socialiste sĂ©rieux ne pouvait contester Ă  l’État ouvrier le droit de faire sentir la puissance de sa dextre Ă  tout ouvrier qui refuserait de mettre Ă  sa disposition la force de travail qu’il reprĂ©sente. Et c’est le mĂȘme Trotsky qui se dĂ©pĂȘcha d’attribuer un « caractĂšre socialiste Â» Ă  l’inĂ©galitĂ©, arguant que « tout travailleur qui en fait plus qu’un autre pour l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral a, en consĂ©quence, droit Ă  une part plus grande du produit social que le paresseux, le nĂ©gligeant ou le saboteur Â». C’est toujours Trotsky qui s’affirmait convaincu que « tout doit ĂȘtre fait pour encourager le dĂ©veloppement de l’émulation dans la sphĂšre de la production Â». Il va de soi que, chaque fois, ces affirmations Ă©taient prĂ©sentĂ©es comme autant de « principes socialistes Â» valables pour la pĂ©riode de transition. C’étaient, tout simplement, les difficultĂ©s objectives qui se dressaient sur la route de la socialisation complĂšte, qui contraignaient Ă  recourir Ă  ces mĂ©thodes. Ce n’était pas par goĂ»t, mais par nĂ©cessitĂ©, qu’il fallait renforcer la dictature du Parti Ă  un point tel qu’on en venait Ă  supprimer toute libertĂ© d’action, alors que celle-ci, sous une forme ou sous une autre, est autorisĂ©e dans les Etats bourgeois. Et Staline est tout autant fondĂ© Ă  Ă©voquer la « nĂ©cessitĂ© Â» comme excuse.

Ne voulant pas avancer contre le stalinisme que des arguments qui, en fin de compte, apparaissent comme l’expression d’une antipathie personnelle contre un concurrent dans les luttes du Parti, Trotsky s’est trouvĂ© obligĂ© de dĂ©couvrir des diffĂ©rences politiques entre Staline et lui-mĂȘme, mais aussi entre Staline et LĂ©nine. Ce faisant, il pense pouvoir Ă©tayer l’affirmation qu’en Russie comme ailleurs, les choses auraient Ă©voluĂ© tout autrement sans Staline.

Mais il ne peut guĂšre exister de diffĂ©rences « thĂ©oriques Â» entre LĂ©nine et Staline puisque le seul ouvrage thĂ©orique qui soit signĂ© de ce dernier a en fait Ă©tĂ© directement inspirĂ© par LĂ©nine et Ă©crit sous son contrĂŽle direct. Si, d’autre part, on admet que la « nature Â» de Staline « exigeait Â» la machine centralisĂ©e du Parti, il ne faut pas oublier que c’est LĂ©nine qui lui a construit un appareil si parfait. LĂ  encore on ne voit guĂšre de diffĂ©rence entre les deux. En rĂ©alitĂ©, Staline ne fut guĂšre gĂȘnant pour LĂ©nine, tant que celui-ci fut actif, quelque dĂ©sagrĂ©able qu’il ait pu ĂȘtre pour le « numĂ©ro deux du bolchevisme Â».

Pourtant il faut bien qu’il y ait une diffĂ©rence entre lĂ©ninisme et stalinisme si l’on veut comprendre ce que Trotsky appelle le « thermidor soviĂ©tique Â», Ă  condition, bien entendu, d’admettre qu’il y a bien eu un tel thermidor. Remarquons dĂ©jĂ  que Trotsky donne quatre estimations diffĂ©rentes de l’époque oĂč ce thermidor a eu lieu. Dans sa biographie de Staline, il Ă©lude cette question. Il se borne simplement Ă  constater que le thermidor soviĂ©tique est liĂ© Ă  la « croissance des privilĂšges de la bureaucratie Â». Mais voilĂ  : cette constatation nous ramĂšne Ă  des pĂ©riodes de la dictature bolchevique antĂ©rieures au stalinisme, celles oĂč justement LĂ©nine et Trotsky, l’un comme l’autre, se sont trouvĂ©s jouer un rĂŽle dans la crĂ©ation de la bureaucratie d’Etat, augmentant les privilĂšges de celle-ci dans le but de faire croĂźtre son efficacitĂ©.

  La lutte pour le pouvoir

Lorsqu’on examine ce qui s’est passĂ© en rĂ©alitĂ©, c’est-Ă -dire la lutte acharnĂ©e pour le pouvoir qui ne s’est manifestĂ©e au grand jour qu’aprĂšs la mort de LĂ©nine, on en vient Ă  soupçonner tout autre chose qu’un thermidor soviĂ©tique. Car il apparaĂźt clairement qu’à cette Ă©poque l’Etat bolchevique Ă©tait dĂ©jĂ  suffisamment fort, ou Ă  tout le moins se trouvait dans une situation telle qu’il pouvait, jusqu’à un certain point ne pas tenir compte des exigences des masses russes ni de celles de la bourgeoisie internationale. La bureaucratie montante commençait Ă  se sentir suffisamment maĂźtresse de la Russie : la lutte pour les « Rosines Â» [1] de la RĂ©volution entrait dans sa phase la plus gĂ©nĂ©rale et la plus aiguĂ«.

Tous ceux qui participaient Ă  cette lutte ne manquaient jamais de rappeler avec insistance qu’il fallait bien recourir Ă  la dictature pour faire face aux contradictions non rĂ©solues entre « ouvriers Â» et « paysans Â», aux problĂšmes posĂ©s par l’arriĂ©ration Ă©conomique du pays, et au danger, sans cesse renouvelĂ©, d’une attaque venue de l’extĂ©rieur. Et, pour justifier la dictature, on eut recours Ă  toutes sortes d’arguments.

La lutte pour le pouvoir qui se dĂ©roulait au sein de la classe dominante se traduisit ainsi en programmes politiques : pour ou contre les intĂ©rĂȘts des paysans, pour ou contre l’affaiblissement des conseils d’entreprise, pour ou contre une offensive politique sur la scĂšne internationale. On Ă©chaffauda des thĂ©ories pompeuses pour se concilier la bienveillance de la paysannerie, pour traiter des rapports entre bureaucratie et rĂ©volution, de la question du Parti, etc. Le summum fut atteint lors de la controverse Trotsky – Staline sur la « rĂ©volution permanente Â» et sur la thĂ©orie du « socialisme dans un seul pays Â».

Il est parfaitement possible que tous ces adversaires aient cru en ce qu’ils disaient ; mais — en dĂ©pit de leurs belles divergences thĂ©oriques — ils se comportaient tous de la mĂȘme maniĂšre dĂšs qu’ils se trouvaient face Ă  une mĂȘme situation pratique. Bien entendu, selon les besoins de leur cause, ils prĂ©sentaient les mĂȘmes faits sous des jours tout diffĂ©rents. Ainsi apprenons-nous que lorsque Trotsky courait sur le front — sur tous les fronts — c’était pour dĂ©fendre la patrie, et rien d’autre. Au contraire, Staline fut envoyĂ© sur le front parce que « lĂ , pour la premiĂšre fois, il pouvait travailler avec la machinerie administrative la plus accomplie, la machinerie militaire Â» — machinerie dont, soit dit en passant, Trotsky s’attribue tout le mĂ©rite. De mĂȘme lorsque Trotsky plaide pour la discipline, il montre sa « main de fer Â», lorsque Staline fait de mĂȘme, il ne montre que sa brutalitĂ©. L’écrasement dans le sang de la rĂ©bellion de Cronstadt nous est prĂ©sentĂ© comme une « tragique nĂ©cessitĂ© Â», mais l’anĂ©antissement du mouvement d’indĂ©pendance gĂ©orgien par Staline comme la « russification forcĂ©e qui s’abat sur un peuple, sans Ă©gard pour ses droits de nation Â». Inversement : les partisans de Staline dĂ©noncent les propositions de Trotsky comme erronĂ©es et contre-rĂ©volutionnaires, mais lorsque les mĂȘmes propositions sont avancĂ©es sous le couvert de Staline, ils y voient autant de preuves de la sagesse du grand chef.

Pour comprendre le bolchevisme, et plus particuliĂšrement le stalinisme, il ne sert Ă  rien de suivre et de prolonger la controverse, superficielle et le plus souvent stupide, Ă  laquelle se livrent staliniens et trotskistes. Il est fondamental de voir que la rĂ©volution russe, ce n’est pas le seul parti bolchevique. Tout d’abord, elle n’a mĂȘme pas Ă©clatĂ© Ă  l’initiative de groupes politiques organisĂ©s. Bien au contraire. Elle a Ă©tĂ© le rĂ©sultat des rĂ©actions spontanĂ©es des masses face Ă  l’écroulement d’un systĂšme Ă©conomique dĂ©jĂ  fortement Ă©branlĂ© par la dĂ©faite militaire. L’insurrection de fĂ©vrier commença par des rĂ©voltes de la faim qui Ă©clatĂšrent sur les marchĂ©s, par des grĂšves de protestation dans les usines et par des proclamations de solidaritĂ© avec les Ă©meutiers que lancĂšrent les soldats. Cependant, dans l’histoire moderne, tous les mouvements spontanĂ©s s’accompagnent de l’entrĂ©e en scĂšne de forces organisĂ©es. DĂšs que le tsarisme fut menacĂ© de mort, les organisations envahirent le thĂ©Ăątre des opĂ©rations avec leurs mots d’ordre, mettant en avant leurs buts politiques propres.

Avant la rĂ©volution, LĂ©nine avait fait remarquer que l’organisation est plus forte que la spontanĂ©itĂ©. Mais en insistant fortement sur ce fait, il ne faisait que reflĂ©ter le caractĂšre arriĂ©rĂ© de la Russie, dont les mouvements spontanĂ©s ne pouvaient qu’avoir le mĂȘme caractĂšre. Les groupes politiques les plus avancĂ©s eux-mĂȘmes ne proposaient que des programmes limitĂ©s. Les travailleurs de l’industrie visaient la mise en place de rĂ©formes capitalistes comme celles dont jouissaient les travailleurs des pays capitalistes dĂ©veloppĂ©s. La petite bourgeoisie et les couches supĂ©rieures de la classe capitaliste souhaitaient l’installation d’une dĂ©mocratie bourgeoise Ă  l’occidentale. Les paysans voulaient les terres, mais au sein d’une agriculture capitaliste. Sans doute ces exigences Ă©taient-elles progressistes pour la Russie, mais elles constituent l’essence de la rĂ©volution bourgeoise.

Le nouveau gouvernement libĂ©ral, issu de la rĂ©volution de fĂ©vrier 17, voulut continuer la guerre. Mais ce furent justement contre les conditions imposĂ©es par celle-ci que se rĂ©voltĂšrent les masses. Toutes les promesses de rĂ©formes Ă  l’intĂ©rieur du cadre dĂ©fini de la Russie de cette Ă©poque, et avec le maintien des relations de puissance impĂ©rialistes, devinrent autant de mots creux. Il Ă©tait absolument impossible de canaliser les mouvements spontanĂ©s dans la direction souhaitĂ©e par le gouvernement. A la suite d’un nouveau soulĂšvement, les bolcheviks prirent le pouvoir. Il ne s’agissait pas en fait d’une « seconde rĂ©volution Â», mais d’un simple changement de gouvernement, effectuĂ© par la force. Cette prise de pouvoir par les bolcheviks fut d’autant plus facile que les masses en effervescence ne portaient aucun intĂ©rĂȘt au gouvernement existant. Comme le dit LĂ©nine, le coup d’Etat d’Octobre fut « plus facile Ă  rĂ©aliser que de soulever une plume Â». La victoire dĂ©finitive fut « pratiquement remportĂ©e par forfait
 Pas un seul rĂ©giment ne se prĂ©senta pour dĂ©fendre la dĂ©mocratie russe
 La lutte pour le pouvoir suprĂȘme, dans un empire couvrant un sixiĂšme de la planĂšte, s’est dĂ©roulĂ©e entre des forces Ă©tonnamment faibles, d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre, que ce soit en province ou dans les deux capitales. Â»

Les bolcheviks ne cherchĂšrent pas Ă  rĂ©tablir l’ancienne situation pour, ensuite, procĂ©der Ă  des rĂ©formes. Ils se dĂ©clarĂšrent en faveur de ce qu’avaient concrĂštement mis en place les mouvements spontanĂ©s, censĂ©s ĂȘtre arriĂ©rĂ©s. Ils se prononcĂšrent pour la fin de la guerre, le contrĂŽle ouvrier dans l’industrie, l’expropriation de la classe dominante, le partage des terres. GrĂące Ă  cela, ils purent rester au pouvoir.

Les revendications des masses russes d’avant la rĂ©volution Ă©taient dĂ©passĂ©es. Et cela pour deux raisons : d’une part, les revendications de ce type Ă©taient satisfaites depuis longtemps dans la plupart des pays capitalistes et d’autre part, elles ne pouvaient plus l’ĂȘtre dans les conditions qui rĂ©gnaient alors dans le monde. A une Ă©poque oĂč le processus de concentration et de centralisation avait menĂ© presque partout Ă  l’écroulement de la dĂ©mocratie bourgeoise, il n’était guĂšre possible d’instaurer celle-ci en Russie. Quand il ne saurait plus ĂȘtre question de dĂ©mocratie du laissez-faire, comment pourraient se mettre en place des rĂ©formes des relations capital – travail que l’on associe ordinairement Ă  la lĂ©gislation sociale et au syndicalisme ? De mĂȘme, l’agriculture capitaliste, au-delĂ  de l’écroulement des anciennes bases fĂ©odales et de son entrĂ©e dans la production pour le marchĂ© capitaliste, s’est lancĂ©e dans l’industrialisation de l’agriculture avec comme consĂ©quence son insertion dans le processus de concentration du capital.

  Les bolcheviks et la spontanĂ©itĂ© des masses

Les bolcheviks n’ont jamais prĂ©tendu qu’ils Ă©taient, Ă  eux tous seuls, responsables de la rĂ©volution russe. Ils prennent parfaitement en compte l’existence de mouvements spontanĂ©s. Tout naturellement ils mettent l’accent sur le fait Ă©vident que l’histoire passĂ©e de la Russie — pendant laquelle le parti bolchevique avait jouĂ© son rĂŽle — avait permis aux masses inorganisĂ©es d’atteindre Ă  une sorte de conscience rĂ©volutionnaire vague. Mais ils n’hĂ©sitĂšrent pas non plus Ă  prĂ©tendre que, sans leur direction, la RĂ©volution aurait suivi un autre cours pour aboutir, selon toute vraisemblance, Ă  la contre-rĂ©volution. « Si les bolcheviks n’avaient pas pris le pouvoir, Ă©crit Trotsky, le monde aurait connu une version russe de fascisme, cinq ans avant la marche sur Rome. Â» Pourtant les tentatives contre-rĂ©volutionnaires, lancĂ©es par les forces traditionnelles, ne furent pas brisĂ©es par une quelconque direction consciente du mouvement spontanĂ©, ni par l’action de LĂ©nine qui, « grĂące Ă  son Ɠil exercĂ©, se faisait une vue correcte de la situation Â» : elles Ă©chouĂšrent parce qu’il Ă©tait impossible de dĂ©tourner le mouvement spontanĂ© de ses buts propres. Si on tient Ă  utiliser le concept de contre rĂ©volution, on peut dire que la seule contre-rĂ©volution possible dans la Russie de 17 n’était rien d’autre que ce qu’offrait la rĂ©volution elle-mĂȘme. Autrement dit, la rĂ©volution offrit aux bolcheviks la possibilitĂ© de crĂ©er un ordre social centralisĂ© permettant de maintenir la sĂ©paration capitaliste entre ouvriers et moyens de production et de refaire de la Russie une puissance impĂ©rialiste.

Pendant la rĂ©volution, les intĂ©rĂȘts des masses rĂ©voltĂ©es et des bolcheviks coĂŻncidĂšrent Ă  un point vraiment remarquable. De plus, outre cette identitĂ© temporaire d’intĂ©rĂȘts, il y avait une profonde correspondance entre la conception bolchevique du socialisme et les consĂ©quences du mouvement spontanĂ©. Trop « rĂ©trograde Â» du point de vue du socialisme, mais trop « avancĂ©e Â» du point de vue du capitalisme libĂ©ral, la rĂ©volution ne pouvait qu’aboutir Ă  cette forme logique de capitalisme dont les bolcheviks faisaient la condition prĂ©alable Ă  l’instauration du socialisme : le capitalisme d’Etat.

En s’identifiant au mouvement spontanĂ© qu’ils ne pouvaient contrĂŽler, les bolcheviks se trouvĂšrent en position de le dominer dĂšs qu’il se fut Ă©puisĂ© Ă  la poursuite de ses buts immĂ©diats. Et il y avait beaucoup de buts, pouvant ĂȘtre atteints de maniĂšres diverses dans les divers domaines. Les diffĂ©rentes couches de la paysannerie avaient Ă  satisfaire des besoins diffĂ©rents, visaient des buts diffĂ©rents, qu’elles atteignirent ou n’atteignirent pas. Leurs intĂ©rĂȘts, toutefois, n’avaient aucun lien vĂ©ritable avec ceux du prolĂ©tariat. La classe ouvriĂšre elle-mĂȘme se divisait en de nombreux groupes, prĂ©sentait tout un Ă©ventail de besoins spĂ©cifiques et de conceptions gĂ©nĂ©rales. La petite bourgeoisie avait d’autres problĂšmes. Bref, si spontanĂ©ment l’union se fit contre les conditions imposĂ©es par le tsarisme et la guerre, il n’y avait aucune unitĂ© rĂ©elle, pas plus dans les buts immĂ©diats que dans la politique Ă  long terme. Les bolcheviks n’eurent aucune difficultĂ© Ă  profiter de ces sĂ©parations sociales pour mettre en place leur propre pouvoir, le consolider et le faire devenir plus fort que toutes les forces sociales parce qu’ils n’eurent jamais Ă  faire face Ă  la sociĂ©tĂ© dans son ensemble.

De mĂȘme que tous les autres groupes qui jouĂšrent un rĂŽle dans la rĂ©volution, les bolcheviks allĂšrent de l’avant, poursuivant leur but propre : tenir le gouvernement. C’était un but Ă  plus longue portĂ©e que ceux que visaient les autres groupes. il sous-entendait une lutte incessante ; la conquĂȘte, la perte, la reconquĂȘte de positions de force. Les couches paysannes se calmĂšrent aprĂšs le partage des terres. Les ouvriers rĂ©intĂ©grĂšrent les usines en tant que salariĂ©s. Les soldats retournĂšrent Ă  la vie civile, reprenant leur ancienne condition de paysans ou d’ouvriers : il ne leur Ă©tait plus possible de continuer Ă  errer Ă  travers le pays. Pour les bolcheviks, commença alors rĂ©ellement le combat, avec la victoire de la RĂ©volution. Comme tout gouvernement, celui des bolcheviks impliquait soumission Ă  son autoritĂ© de toutes les couches sociales. Concentrant lentement dans leurs mains tout le pouvoir, centralisant tous les organes de contrĂŽle, les bolcheviks finirent bientĂŽt par ĂȘtre capables de dĂ©terminer la politique.

Derechef la Russie se trouvait complĂštement organisĂ©e conformĂ©ment aux intĂ©rĂȘts d’une classe bien dĂ©terminĂ©e : la classe privilĂ©giĂ©e du systĂšme capitalisme d’Etat naissant.

  La machinerie du parti

Tout cela n’a rien Ă  voir, ni avec le stalinisme ni avec un quelconque « thermidor Â». Il n’est question que de la politique menĂ©e par LĂ©nine et Trotsky depuis le moment oĂč ils prirent le pouvoir. Dans un rapport au VIe congrĂšs des soviets (1918), on put entendre Trotsky se plaindre : « tous les ouvriers soviĂ©tiques n’ont pas compris que notre gouvernement est un gouvernement centralisĂ© et que toutes les dĂ©cisions prises doivent ĂȘtre sans appel
 Nous serons sans pitiĂ© contre les ouvriers soviĂ©tiques qui n’auraient pas encore compris ; nous les mettrons Ă  pied, nous les Ă©liminerons de nos rangs et nous leur ferons sentir le poids de la rĂ©pression Â». Trotsky nous explique aujourd’hui que ces mots visaient Staline, car celui-ci ne menait pas Ă  bien la coordination de ses activitĂ©s dans la poursuite de la guerre. Nous voulons bien le croire ; mais comme ces mots pouvaient encore mieux s’appliquer Ă  tous ceux qui n’avaient jamais appartenu Ă  la « deuxiĂšme Ă©lite Â», ou qui plus gĂ©nĂ©ralement n’avaient aucun rang dans la hiĂ©rarchie soviĂ©tique ! Comme le remarque Trotsky, il y avait dĂ©jĂ  « une sĂ©paration profonde entre les classes en mouvement et les intĂ©rĂȘts de l’appareil du Parti. MĂȘme les cadres du parti bolchevique qui se rĂ©jouissaient d’avoir Ă  remplir en toute prioritĂ© une tĂąche rĂ©volutionnaire exceptionnelle, Ă©taient finalement assez enclins Ă  mĂ©priser les masses et Ă  identifier leurs intĂ©rĂȘts particuliers Ă  ceux de l’Appareil, et cela dĂšs le jour du renversement de la monarchie. Â»

Trotsky se dĂ©pĂȘche d’ajouter que les dangers qu’aurait pu entraĂźner cette situation, Ă©taient contrebalancĂ©s par la vigilance de LĂ©nine et par les conditions objectives qui faisaient que « les masses Ă©taient plus rĂ©volutionnaires que le Parti et le Parti plus rĂ©volutionnaire que l’Appareil Â». Et pourtant l’Appareil Ă©tait dirigĂ© par LĂ©nine ! Avant la RĂ©volution dĂ©jĂ , le ComitĂ© Central du Parti, et Trotsky nous l’explique dans les moindres dĂ©tails, fonctionnait de maniĂšre quasi rĂ©glĂ©e et Ă©tait entiĂšrement entre les mains de LĂ©nine. AprĂšs la RĂ©volution, cet Ă©tat de fait ne fit que se renforcer. Au printemps de 1918, « l’idĂ©al du centralisme dĂ©mocratique subit de nouvelles rĂ©visions, en ce sens que, dans les faits, le pouvoir dans le gouvernement et dans le Parti se trouva concentrĂ© entre les mains de LĂ©nine et de ses collaborateurs directs. Ces derniers soutenaient rarement un avis opposĂ© Ă  celui du leader bolchevique et exĂ©cutaient en fait tous ses dĂ©sirs. Â» Comme la bureaucratie a fait des progrĂšs par la suite, l’Appareil stalinien doit ĂȘtre le fruit d’une dĂ©faillance remontant au temps de LĂ©nine. Pour pouvoir faire une diffĂ©rence entre le maĂźtre de l’Appareil et cet Appareil, comme il en fait une entre l’Appareil et les masses, Trotsky doit sous-entendre que seules les masses et leur leader le plus avancĂ© Ă©taient rĂ©ellement rĂ©volutionnaires, et que LĂ©nine et les masses rĂ©volutionnaires furent trahis par l’appareil stalinien qui, pour ainsi dire, s’est fait lui-mĂȘme. Trotsky a sans doute besoin de faire cette diffĂ©rence pour justifier ses propres choix politiques, mais elle n’en a pas pour autant un fondement rĂ©el. Car Ă  l’exception de quelques remarques faites ci et lĂ  sur le danger de la bureaucratisation — Ă©quivalent, chez les bolcheviks, de ces croisades que lancent de temps Ă  autre les politiciens bourgeois en faveur d’un budget Ă©quilibrĂ© — LĂ©nine, jusqu’à sa mort, n’a jamais vĂ©ritablement critiquĂ© l’appareil du Parti et sa direction, autrement dit, il ne s’est jamais critiquĂ© lui-mĂȘme. Quelle qu’ait Ă©tĂ© la politique menĂ©e, elle a toujours reçu la bĂ©nĂ©diction de LĂ©nine, aussi longtemps que celui-ci resta Ă  la tĂȘte de l’Appareil, et il est bon de se souvenir qu’il mourut, toujours Ă  la tĂȘte du Parti.

Les aspirations « dĂ©mocratiques Â» de LĂ©nine ne sont que lĂ©gende. Sans doute le capitalisme d’Etat sous LĂ©nine diffĂšre-t-il du capitalisme d’Etat sous Staline, mais c’est tout simplement parce que le pouvoir dictatorial du GĂ©orgien Ă©tait plus important, ce renforcement dĂ©coulant en droite ligne des efforts de LĂ©nine pour mettre sur pied sa propre dictature. Que LĂ©nine ait Ă©tĂ© moins « terroriste Â» que Staline, voilĂ  qui est douteux. Comme Staline, il rangeait toutes ses victimes sous l’étiquette de « contre-rĂ©volutionnaires Â». Sans vouloir comparer des statistiques sur le nombre de torturĂ©s, d’assassinĂ©s sous les deux rĂ©gimes, il suffit de faire remarquer que, sous LĂ©nine et Trotsky, le rĂ©gime bolchevique n’était pas encore assez fort pour entreprendre des opĂ©rations Ă  la stalinienne, comme la collectivisation forcĂ©e et les camps de travail, base de la direction Ă©tatique de l’économie et de la politique. Ce ne sont ni leurs conceptions ni les buts qu’ils se fixaient, mais bien leur faiblesse qui contraignirent LĂ©nine et Trotsky Ă  instituer une prĂ©tendue nouvelle politique Ă©conomique (N.E.P.), c’est-Ă -dire Ă  faire des concessions rĂ©elles Ă  la propriĂ©tĂ© privĂ©e, tout en faisant des concessions verbales Ă  la dĂ©mocratie. La « tolĂ©rance Â» dont firent preuve les bolcheviks vis-Ă -vis d’organisations non bolcheviques, comme les social-rĂ©volutionnaires (S.R.), dans les premiĂšres annĂ©es du rĂšgne de LĂ©nine, ne provient pas comme le prĂ©tend Trotsky du goĂ»t de LĂ©nine pour la dĂ©mocratie, mais tout simplement de ce que les bolcheviks se trouvaient alors dans l’incapacitĂ© d’anĂ©antir immĂ©diatement toutes les organisations non bolcheviques. Les traits totalitaires du bolchevisme de LĂ©nine ne firent que s’accentuer au fur et Ă  mesure que croissaient son contrĂŽle de l’Etat et son pouvoir politique. Trotsky affirme que ces traits totalitaires ont Ă©tĂ© imposĂ©s par l’activitĂ© « contre-rĂ©volutionnaire Â» de toutes les organisations ouvriĂšres non bolcheviques, mais c’est bien difficile d’invoquer cette activitĂ© pour expliquer le maintien et l’aggravation de ces traits aprĂšs l’anĂ©antissement de toutes les organisations non-conformistes. De plus, comment retenir cette cause pour expliquer les succĂšs remportĂ©s par LĂ©nine lorsqu’il renforça encore les principes totalitaires au sein des organisations extĂ©rieures Ă  la Russie, comme l’Internationale Communiste ?

  Trotsky apologiste du stalinisme

Ne pouvant mettre entiĂšrement sur le dos des organisations non bolcheviques la responsabilitĂ© de la dictature exercĂ©e par LĂ©nine, Trotsky fait appel Ă  un autre argument. « Les thĂ©oriciens qui cherchent Ă  prouver que le systĂšme totalitaire, existant prĂ©sentement en Russie, dĂ©coule en fait de l’horrible nature du bolchevisme Â», oublient les annĂ©es de guerre civile qui « ont marquĂ© le gouvernement soviĂ©tique de maniĂšre indĂ©lĂ©bile. Beaucoup d’administrateurs, une couche considĂ©rable d’entre eux en tout cas, ont pris l’habitude de commander et d’exiger une obĂ©issance sans condition Ă  leurs ordres Â». Staline aussi, nous dit-il, « a Ă©tĂ© marquĂ© par les conditions de cette guerre civile, et avec lui tout ce groupe qui, plus tard, allait l’aider Ă  imposer sa dictature personnelle Â». Comme de plus la guerre civile Ă©tait menĂ©e par la bourgeoisie internationale, il en rĂ©sulte que le cĂŽtĂ© dĂ©sagrĂ©able du bolchevisme, sous LĂ©nine comme sous Staline d’ailleurs, a comme raison principale et fondamentale l’hostilitĂ© du capitalisme. Le bolchevisme n’a pu devenir une monstruositĂ© que parce qu’il devait se dĂ©fendre : voilĂ  pourquoi il a dĂ» recourir au meurtre et Ă  la torture.

Il s’ensuit que le bolchevisme de Trotsky, tout en Ă©talant sa haine de Staline, ne conduit qu’à une laborieuse dĂ©fense du stalinisme, seule possibilitĂ© qu’il a de se dĂ©fendre lui mĂȘme. VoilĂ  ce qui explique le caractĂšre superficiel des diffĂ©rences idĂ©ologiques entre stalinisme et trotskisme. L’impossibilitĂ© oĂč il se trouve d’attaquer Staline sans s’en prendre du mĂȘme coup Ă  LĂ©nine nous fait comprendre dans quelles Ă©normes difficultĂ©s se dĂ©bat Trotsky en tant qu’oppositionnel. Son propre passĂ©, ses propres thĂ©ories lui interdisent de faire naĂźtre un mouvement qui soit Ă  gauche du stalinisme. Le « trotskisme Â» se trouve ainsi condamnĂ© Ă  ne rester qu’une simple agence de rassemblement de bolcheviks malheureux. Sans doute pouvait-il jouer ce rĂŽle, Ă  l’extĂ©rieur de la Russie, vu le combat incessant pour le pouvoir et l’accĂšs aux leviers de commande dans le prĂ©tendu mouvement « communiste Â» international. Mais en fait il ne pouvait avoir aucune importance vĂ©ritable, n’ayant rien d’autre Ă  offrir que le remplacement d’une Ă©lite politique par une autre. La dĂ©fense de la Russie par les trotskistes, pendant la deuxiĂšme guerre mondiale, n’est visiblement que la prolongation de toute la politique menĂ©e antĂ©rieurement par ces adversaires, jurĂ©s sans doute, mais en mĂȘme temps les plus loyaux, de Staline.

La dĂ©fense du stalinisme Ă  laquelle se livre Trotsky ne se limite pas Ă  montrer comment la guerre civile a transformĂ© les bolcheviks de serviteurs en maĂźtres de la classe ouvriĂšre. Il prĂ©fĂšre nous renvoyer surtout Ă  un fait des plus importants selon lui : « c’est une question de vie ou de mort pour la bureaucratie de conserver la nationalisation des moyens de production et de la terre Â», ce qui, toujours selon lui, revient Ă  dire qu’« en dĂ©pit de la dĂ©formation bureaucratique, aussi horrible soit-elle, la base de classe de l’U.R.S.S. reste prolĂ©tarienne Â». Nous pouvons pourtant noter qu’à un certain moment Staline a quelque peu inquiĂ©tĂ© Trotsky. En 1921, LĂ©nine se tourmentait : est-ce que la N.E.P. est seulement un pas « tactique Â» ou une « Ă©volution Â» vĂ©ritable ? Et Trotsky, sachant que la N.E.P. avait renforcĂ© les tendances au capitalisme privĂ©, n’a d’abord voulu voir dans le dĂ©veloppement de la bureaucratie stalinienne « rien d’autre qu’un premier pas vers une restauration bourgeoise Â». Mais c’étaient lĂ  des craintes sans fondement. « La lutte contre l’égalitĂ©, les tentatives de mise en place de profondes diffĂ©rences sociales n’ont pu, jusqu’à ce jour, Ă©liminer la conscience socialiste des masses, ni faire disparaĂźtre la nationalisation des moyens de production et de la terre, ces conquĂȘtes sociales fondamentales de la rĂ©volution. Â» Staline n’a Ă©videmment rien Ă  voir avec tout cela, car le thermidor russe aurait, sans aucun doute, ouvert la voie Ă  une nouvelle Ăšre de domination Ă  la bourgeoisie, si cette domination ne s’était pas dĂ©jĂ  montrĂ©e dĂ©passĂ©e dans le monde entier.

  Le rĂ©sultat : le capitalisme d’Etat

Avec cette derniĂšre remarque de Trotsky nous touchons enfin au fondement mĂȘme de ce que nous discutons ici. Nous avons dĂ©jĂ  dit plus haut que le rĂ©sultat concret de la rĂ©volution de 1917 n’avait Ă©tĂ© ni socialiste ni bourgeois, mais capitaliste d’Etat. Selon Trotsky, Staline aurait voulu dĂ©truire la nature capitaliste d’Etat de la sociĂ©tĂ© russe pour y substituer une Ă©conomie bourgeoise. Telle serait la signification du thermidor russe. Le dĂ©clin de l’ordre Ă©conomique bourgeois dans le monde entier, seul, empĂȘcha et empĂȘche Staline de rĂ©aliser cet objectif. Tout ce qu’il put faire, ce fut d’imposer la dictature haĂŻssable de sa personne Ă  la sociĂ©tĂ© construite par LĂ©nine et Trotsky. En ce sens, c’est le trotskisme qui a vaincu le stalinisme, mĂȘme si Staline rĂšgne toujours au Kremlin ! !

Toute cette argumentation s’appuie sur l’identification entre capitalisme d’Etat et socialisme. Si certains de ses disciples ont rĂ©cemment dĂ©couvert qu’il est impossible de continuer Ă  dĂ©fendre cette identification, Trotsky, lui, n’en a jamais dĂ©mordu. Car c’est lĂ , en fait, l’alpha et l’omĂ©ga du lĂ©ninisme et, plus gĂ©nĂ©ralement, l’alpha et l’omĂ©ga de tout le mouvement social-dĂ©mocrate mondial, dont le lĂ©ninisme n’est que la partie la plus rĂ©aliste ; rĂ©aliste s’agissant de la Russie. Ce mouvement entendait et entend encore par « Etat ouvrier Â» le rĂšgne du Parti, et, par socialisme, la nationalisation des moyens de production. Or, au fur et Ă  mesure que le contrĂŽle politique du gouvernement venait s’ajouter au contrĂŽle de l’économie, on vit se dessiner clairement la domination totalitaire sur la sociĂ©tĂ© dans son ensemble. Le gouvernement assurait sa domination totalitaire par l’intermĂ©diaire du Parti, qui restaurait la hiĂ©rarchie sociale, Ă©tant lui mĂȘme une institution hiĂ©rarchique.

Cette conception du « socialisme Â» commence maintenant Ă  ĂȘtre dĂ©considĂ©rĂ©e, mais seulement en prenant comme point de dĂ©part l’expĂ©rience russe et — Ă  un moindre degrĂ© celle d’autres pays. Avant 1914, on entendait par prise du pouvoir — pacifique ou par la force — la prise en main de la machine gouvernementale. On remplaçait un groupe d’administrateurs et de lĂ©gislateurs par un autre. Si on se place du point de vue Ă©conomique, il s’agissait de supprimer l’« anarchie Â» du marchĂ© capitaliste en lui substituant une production planifiĂ©e sous le contrĂŽle de l’Etat. Et, comme, par dĂ©finition, l’Etat socialiste Ă©tait un Ă©tat « juste« , contrĂŽlĂ© par les masses au cours d’un processus dĂ©mocratique, il allait de soi qu’il ne pourrait y avoir aucune circonstance oĂč les dĂ©cisions de cet Etat puissent ĂȘtre en contradiction avec l’idĂ©al socialiste. Telle fut la thĂ©orie qui suffit pour organiser des fractions de la classe ouvriĂšre en partis plus ou moins puissants.

La thĂ©orie du socialisme que nous venons d’exposer naissait de l’exigence d’une planification Ă©conomique centralisĂ©e dans l’intĂ©rĂȘt de tous ceux qui se trouvent en bas de l’échelle. Le processus de centralisation qui se dĂ©veloppait avec l’accumulation du capital Ă©tait par consĂ©quent considĂ©rĂ© comme une tendance socialiste. L’influence croissante du « travail Â» (labor) dans l’appareil d’Etat Ă©tait saluĂ©e comme un pas en direction du socialisme. Mais en rĂ©alitĂ©, le processus de centralisation se montrait tout autre chose qu’une auto-transformation en propriĂ©tĂ© sociale. Il n’était que le processus de dissolution de l’économie du laissez-faire et correspondait Ă  la fin des cycles Ă©conomiques traditionnels, rĂ©gulateurs de l’économie. Avec le dĂ©but du XXe siĂšcle le capitalisme change de caractĂšre. Il entre dans des conditions de crise permanente qui ne peuvent plus trouver leur solution dans l’automatisme des relations de marchĂ©. RĂ©glementations monopolistiques, intervention de l’Etat, politique Ă©conomique internationale ont transfĂ©rĂ© le fardeau de la crise sur les Ă©paules des pays les moins privilĂ©giĂ©s du point de vue capitaliste, au sein de l’économie mondiale. Toutes les politiques Ă©conomiques sont devenues des politiques impĂ©rialistes. Par deux fois elles ont atteint leurs sommets en dĂ©clenchant des conflits mondiaux.

Dans une telle situation internationale, reconstruire un systĂšme Ă©conomique et politique Ă©croulĂ©, c’est essentiellement l’adapter aux conditions nouvelles. La thĂ©orie bolchevique de la socialisation rĂ©pondait Ă  cette nĂ©cessitĂ© de maniĂšre remarquable. Pour rĂ©tablir la puissance de la nation russe, il fallait faire de maniĂšre radicale ce qui, dans les nations avancĂ©es, avait Ă©tĂ© le rĂ©sultat d’un processus Ă©volutif. Il fallait combler le fossĂ© entre l’économie russe et celle des puissances occidentales. L’idĂ©ologie socialiste ne servait que de paravent. L’origine socialiste dit bolchevisme rendait celui-ci tout Ă  fait adaptĂ© Ă  l’instauration du capitalisme d’Etat en Russie : ce sont les mĂȘmes principes organisationnels qui avaient fait du Parti une organisation bien huilĂ©e, qui ont Ă©tĂ© utilisĂ©s avec succĂšs pour faire rĂ©gner l’ordre dans le pays.

Il va de soi que les bolcheviks Ă©taient convaincus d’édifier en Russie, sinon le socialisme, du moins ce qui s’en rapprochait le plus puisqu’ils menaient Ă  son terme un processus qui, dans les nations occidentales, n’était qu’une tendance principale du dĂ©veloppement. N’avaient-ils pas aboli l’économie de marchĂ©, dĂ©possĂ©dĂ© la bourgeoisie, mis la main sur le gouvernement ? Pour les ouvriers russes, toutefois, rien n’était changĂ© : ils ne voyaient qu’un nouveau groupe de patrons, de politiciens, d’idĂ©ologues qui rĂ©gnaient sur eux. Leur situation se mit Ă  ressembler Ă  celle des travailleurs des pays capitalistes en temps de guerre. Le capitalisme d’Etat est une Ă©conomie de guerre et, d’ailleurs, tous les systĂšmes Ă©conomiques hors de Russie se transformĂšrent aussi en Ă©conomies de guerre, en autant de capitalismes d’Etat adaptĂ©s aux nĂ©cessitĂ©s impĂ©rialistes du capitalisme moderne. Les autres nations n’imitĂšrent pas toutes les innovations du capitalisme d’Etat russe, elles ne retinrent que celles qui correspondaient le mieux Ă  leurs propres besoins. La deuxiĂšme guerre mondiale eut comme rĂ©sultat un dĂ©veloppement nouveau du capitalisme d’Etat Ă  l’échelle planĂ©taire. Les particularitĂ©s des diverses nations, leurs situations spĂ©cifiques sur l’échiquier mondial sont Ă  l’origine de la grande variĂ©tĂ© de processus de dĂ©veloppement du capitalisme d’Etat.

En s’appuyant sur ce fait bien rĂ©el que le capitalisme d’Etat et le fascisme ne se sont dĂ©veloppĂ©s et ne se dĂ©veloppent nulle part de la mĂȘme maniĂšre, Trotsky affirme que les diffĂ©rences entre bolchevisme, fascisme et capitalisme sont faciles Ă  voir. Mais il ne s’agit lĂ  que d’accentuations arbitraires de diffĂ©rences superficielles dans le dĂ©veloppement social, avancĂ©es pour les besoins de la cause. Dans tous les aspects fondamentaux, les trois systĂšmes sont identiques et ne reprĂ©sentent que des Ă©tapes diffĂ©rentes d’un mĂȘme dĂ©veloppement : chercher Ă  renforcer par la manipulation de la masse de la population, grĂące Ă  un gouvernement dictatorial plus ou moins autoritaire, le rĂšgne des couches privilĂ©giĂ©es que ce gouvernement protĂšge, et rendre ce dernier capable de jouer sa partie dans le concert de l’économie internationale, par la prĂ©paration de la guerre, par la conduite de celle-ci, par l’utilisation des profits qui en rĂ©sultent.

Trotsky ne pouvait pas se permettre de voir dans le bolchevisme un simple avatar de la tendance mondiale vers une Ă©conomie fascisante. En 1940, il dĂ©fendait toujours l’opinion que le bolchevisme avait, en 1917, Ă©vitĂ© la venue du fascisme en Russie. Il devrait pourtant, de nos jours, ĂȘtre tout Ă  fait clair – et en fait cela aurait dĂ» l’ĂȘtre depuis longtemps – que tout ce que LĂ©nine et Trotsky ont rĂ©ussi Ă  empĂȘcher, c’est d’utiliser une idĂ©ologie non marxiste pour masquer une reconstruction fasciste de la Russie. En ne servant que les buts du capitalisme d’Etat, l’idĂ©ologie marxiste du bolchevisme s’est tout autant discrĂ©ditĂ©e. Pour tout point de vue qui veut dĂ©passer le systĂšme capitaliste d’exploitation, trotskisme et stalinisme ne sont que des reliques du passĂ©.

Paul Mattick.

[Extrait de Trotsky, le Staline ManquĂ© , Willy Huhn, Spartacus, Octobre-Novembre 1981, SĂ©rie B – N.113. Traduit de l’anglais par Daniel Saint-James. RĂ©digĂ© prĂ©alablement en 1947.]




Source: Non-fides.fr