Juin 27, 2021
Par Le Poing
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La crise liée au Covid-19 a montré le rôle de certains des travailleurs dans les pays occidentaux. Mais les inégalités salariales s’accroissent depuis les années 80. Néo-taylorisme, économie de services, chômage, tournants dans le projet européen : les causes de ces inégalités sont multiples. La place des syndicats a changé, entre avènement d”un modèle néo-libéral et influence d’une social-démocratie convertie au capitalisme.

Les salaires n’augmentent que très peu pour les travailleurs aux faibles revenus

En Europe de l’Ouest le constat est partout le même : la part des salaires dans la richesse produite baisse. En Espagne le pourcentage occupé par les salaires dans le PIB national a baissé de 8% entre 1994 et 2013, de 6% en Italie, de 4% en Allemagne et au Royaume-Uni. Si en France la baisse est peu marquée, d’autres indicateurs permettent de saisir que la productivité moderne ne profite pas aux salariés à faibles revenus. Une étude menée par le directeur général de l’Insee Jean-Philippe Cotis sur le partage de la valeur ajoutée montre qu’entre 1996 et 2006, les 0,1 % les mieux rémunérés (soit 13 000 salariés) ont vu leur salaire mensuel brut progresser (inflation déduite) de 28 %, soit 5 426 euros. Pour les 60 % des salariés les moins bien payés, le gain n’a pas dépassé les 130 euros (+ 6 à 10%.) Selon Olivier Allain, l’économie française est entrée au début des années 80 dans une phase de modération salariale. L’augmentation des salaires réels passe de 2,5 % sur la période 1972-1982 à 0,7 % entre 1983 et 2002.

Des conditions de travail dégradées

Au-delà de la rémunération de ces salariés à revenus modérés, les études de l’ EWCS mettent en lumière une dégradation continue depuis le milieu des années 90 des conditions de travail de certains salariés en Europe. Les travailleurs indépendants, en CDD ou  à faible qualification sont les plus concernés. En France, une vulnérabilité des salariés supérieure à la médiane européenne, définie par le « degré d’exposition des travailleurs à des risques cumulés sur le lieu de travail, ayant des effets néfastes pour le bien-être et la santé », ressort des dernières études de l’EWCS.

Aux évolutions de l’organisation du travail répondent les évolutions des maux des salariés. Selon les derniers chiffres de l’Assurance Maladie française, en 2019 les affections psychiques liées au travail ont connu une hausse de 6% par rapports à l’année précédente. Une augmentation de 13,9% des affections liées à la silice cristalline a été constatée, ainsi que 2,3% de cas de troubles musculosquelettiques (88% des maladies professionnelles) supplémentaires. Si le même rapport insiste sur la relative stabilité des accidents du travail à un niveau historiquement bas, certaines des pathologies liées au travail les plus en hausse sont difficilement mesurables. Face aux nouvelles techniques de management, où commence l’affection liée au stress et à un inconfort psychologique trop important ?

A la croisée de ces phénomènes où la rémunération du travail dit essentiel stagne et où une nouvelle forme de taylorisme technologique impose sa cadence aux corps et aux esprits, on lira avec intérêt l’enquête en immersion du journal indépendant L’Arlésienne sur les conditions de travail dans l’entrepôt logistique CTLog d’Amazon, à Saint Martin de Crau, parue dans le numéro de mars 2021.

De multiples facteurs de décrochage pour les salaires modestes

Pourquoi les métiers les plus essentiels à la vie en société sont-ils les moins bien lotis ? Les économistes classiques, partisans des politiques néo-libérales, ont pu s’essayer à chercher une forme de morale au capitalisme. Si les travailleurs qui produisent les choses les plus essentielles sont les moins bien payés, ce serait parce qu’ils produisent des biens très courant, qui doivent également être accessibles à tous à un prix bas. D’où la nécessité de réduire les « coûts », dont le travail fait partie. Néanmoins, cette logique repose sur une dissociation abstraite entre le travailleur et le consommateur : le même travailleur pauvre qui devrait être peu payé pour que l’assouvissement des besoins essentiels soit possible pour tous, se retrouve de par son bas salaire privé de l’accès aux besoins essentiels à la vie en société…

On assiste, à partir de 1985-90, à un décrochage des salaires de la productivité. Pourquoi ? Ces changements se sont déployés dans une économie beaucoup plus concurrentielle, avec un chômage de masse (plus de 10 %) et un passage à une économie de services où les gains de productivité sont plus difficilement mesurables et plus difficiles à réaliser, et où les travailleurs sont moins syndiqués.

Les évolutions techniques dans le monde du travail concourent à ce phénomène selon la macroéconomiste Sophie Piton, par l’automatisation et le développement de l’intelligence artificielle. Avec un impact fort sur les conditions de travail : dans l’ entrepôt Amazon décrit par L’Arlésienne, la cadence dictée par l’enregistrement du nombre de colis scanné est vécu comme violence. Que surpasse encore le travail « à la vocale » chez XPO Logistics, avec un casque dans lequel une voix informatique dicte tous les mouvements à accomplir.

Pour Mme Piton d’autres phénomènes sont à l’œuvre : une concentration de plus en plus grande des capitaux, qui permet aux grands groupes de faire de plus de marges. Une partie des bénéfices est redistribué directement aux actionnaires sous forme de dividendes, plutôt qu’aux salariés sous forme d’augmentations de salaires. Les dividendes distribués aux actionnaires français en 2020 au titre de l’année 2019 ont atteint un record historique, au moment où hôpitaux et associations de distributions alimentaires se sont retrouvés les plus débordés par l’ampleur de la crise.

Les budgets des services publics qui emploient les fonctionnaires subissent des coupes franches, limites aux évolutions de salaire dans le secteur public. Les années 80 marquent un tournant dans le projet de construction européenne : le versant social de l’UE, qui prétendait harmoniser par le haut les dispositifs de protection et de normes sociales, s’estompe petit à petit. L’adoption de l’Acte unique (1986), du traité de Maastricht (1992) et de l’euro (1999), en instaurant un espace économique unique, vont accroître la compétition entre salariés.

L’évolution des rapports de force syndicaux

Le rôle des organisations syndicales et des luttes salariales dans la répartition des fruits de la productivité est prépondérant. Dans la période qui va de 1972 à 1982, les salaires réels augmentent de 2,5% en France, contre 0,7% d’augmentation sur les deux décennies suivantes. Quatre ans avant le début de cette première période, les grandes grèves françaises de mai 1968 aboutissent aux accords de Grenelle, qui augmente notamment le SMIG de près d’un tiers.

Les grandes luttes ouvrières des années 60 et 70 amorcent un changement. De nombreuses entreprises, pour éviter la création de liens trop forts entre salariés et pour en finir avec le syndicalisme, mettent en place un modèle de contre-attaque aux stratégie variées. Les heures de sortie et d’entrée des salariés vont être décalées, ce qui présente le double avantage d’éviter le développement du lien social et de présenter des arguments supplémentaires en terme de productivité pour s’insérer sur un marché mondial de plus en plus concurrentiel. Certaines méthodes sont moins subtiles : en France et en Italie fleurissent les syndicats et milices pro-patronat, qui mèneront régulièrement des actions d’une grande violence contre les syndicalistes et grévistes. Le sociologue Robert Linhardt décrit dans son immersion dans les ateliers Citroën racontée dans le livre “L’établi” la Confédération Française du Travail comme une “enfant chérie de la direction”. La même centrale syndicale sera responsable de violentes attaques, avec morts et blessés graves, contre des piquets de grèves en France.

L’économie évolue : les années 80 voient les échanges se mondialiser dans des proportions jusque-là inconnues, les anciens régimes dits “socialistes” perdent leur rôle de modèle politique et social concurrent pour l’Occident.

La division internationale du travail s’accentue, les industries sont délocalisées avec grand fracas, provoquant à la fois un chômage de masse en Europe de l’Ouest et une mutation vers une économie de service, aux structures plus petites, qui permettent moins aux travailleurs de se syndiquer. L’industrie qui reste en Europe fonctionne de plus en plus à l’intérim, le taux de chômage élevé incite les gens à s’estimer heureux de pouvoir travailler. Le contexte deviens moins propice à la revendication salariale.

Avec des timing divers, les partis de l’Internationale Socialiste (PS en France, Labour Party en Angleterre), se convertissent de plus en plus à l’économie néo-libérale. En gardant parfois des liens avec le mouvement syndical, comme la puissante fédération des mines en Angleterre. En France, les liens entre Force Ouvrière et le PS sont moins resserrés. L’essentiel de la politisation syndicale se fait entre PCF et CGT. Mais le PCF est partie prenante de stratégies de gauche plurielle.

Le modèle syndical européen se retrouve sidéré par trois facteurs. La déroute du modèle révolutionnaire. Le triomphe d’une idéologie néo-libérale qui incite les gouvernements à moins se prêter au dialogue social. Et les mutations d’une gauche de réformes sociales reconvertie au capitalisme.

Cette évolution de la place du syndicalisme dans les sociétés d’Europe de l’Ouest donne moins de pouvoir aux salariés à revenus modestes pour défendre leurs intérêts. Mais ces dernières années voient se développer partout dans le monde de puissants mouvements de révoltes populaires, comme celui des gilets jaunes de 2018 en France. Dessineront-ils à leur manière une nouvelle forme de rapport de force dans nos sociétés, plus favorables aux salariés à faibles revenus ?




Source: Lepoing.net