Depuis septembre 2019, au n°1 de la rue Ettore-Bugatti, dans la commune d’Eckbolsheim, à l’ouest de Strasbourg, un ancien immeuble de bureaux est occupé. C’est le squat Bugatti : deux étages, un rez-de-chaussée et un sous-sol appartenant à Lidl, au milieu de la zone d’activité. Longtemps, il n’y a pas eu de douche. Les quelques toilettes sont surutilisées et les canalisations fuient à tout bout de champ. Dans la cuisine partagée, les familles se succèdent autour des gazinières. Au début du confinement, près de 200 personnes, pour la plupart migrantes, habitaient là.

Au squat Bugatti, les bureaux ont été reconvertis en chambres partagées, les open-spaces divisés par des bâches en plastique scotchées en guise de cloisons. De temps en temps, une famille demandeuse d’asile est relogée ailleurs, laissant sa place à la suivante, dans des conditions sanitaires déplorables. Généralement, les hommes seuls restent plus longtemps ; nombre d’entre eux sont ici depuis l’ouverture.

Une première contamination

Première semaine de confinement. Une habitante, âgée de 58 ans, se rend à l’hôpital. Deux fois. Elle présente des symptômes du Covid-19. Deux fois, on la ramène « chez elle », sans la tester. Elle risque de contaminer 200 personnes mais, après tout, Médecins du Monde a livré des masques chirurgicaux, des gants et du gel… Sur place, ça fait depuis le début de la semaine qu’on entend parler de relogement. Une liste de 49 personnes est établie pour évacuer en premier lieu les plus vulnérables. Samedi 21 mars, à l’Hôtel de la rue, un autre squat de l’agglomération strasbourgeoise, 41 personnes sont ainsi dirigées vers un hôtel pour trois mois.

À Bugatti, mise à part l’inquiétude qui monte doucement, tout continue comme avant. « Nous, on est là », me dit jour après jour au téléphone un habitant. Dimanche 22, tout s’accélère. La femme malade au cours de la semaine est finalement hospitalisée à l’hôpital de Hautepierre dans un état grave, reconnue positive au Covid-19. Le Samu fait le choix de laisser sur place un homme âgé et fiévreux, par ailleurs atteint d’un cancer. Le même jour encore, un jeune homme, testé positif, est admis à l’hôpital à la suite d’un malaise. Le lendemain, lundi 23, ses symptômes ne nécessitent plus qu’il reste hospitalisé. L’hôpital demande à pouvoir le reconduire à Bugatti. Médecins du Monde intercède : il restera à l’hôpital. Mais mercredi 25, une ambulance ramène finalement le jeune homme au squat. Son retour fait scandale.

Il sera finalement transféré dans un autre lieu : l’Epide, un bâtiment situé dans le quartier de Neuhof, au sud de Strasbourg, dont la réquisition a été annoncée la veille par la préfecture. Ce centre est prévu pour des malades sans gravité qui ne vivent pas dans des conditions permettant d’éviter la contagion. L’espace doit pouvoir accueillir 50 patient·es, suivi·es médicalement sur place. Au 26 mars, douze résident·es du squat y avaient été admis·es.

« Ici, tout le monde tousse »

Les 24, 25 et 26 mars, une opération menée par Médecins du Monde et l’Agence régionale de santé se déroule avec l’aide des pompiers sous des tentes devant le squat Bugatti. Les résident·es sont examiné·es à tour de rôle. Des toilettes sèches et des points d’eau sont installés à l’extérieur, ainsi que des douches à l’intérieur, en plus des trois que comptait jusqu’alors le bâtiment. Mieux vaut tard que jamais ?

Il aura fallu attendre le 25 mars, et plusieurs autres hospitalisations, pour que des possibilités de relogements surgissent. Deux jours plus tard, le bâtiment n’accueille plus qu’une cinquantaine de personnes, dont une majorité a demandé à être relogée. Une partie des ancien·nes résident·es sont accueilli·es non loin de là, à l’hôtel des Colonnes. La Banque alimentaire les approvisionne, mais comme il n’est pas possible de cuisiner sur place, les gens se retrouvent en journée autour des gazinières du squat.

Les relogé·es que j’ai pu contacter sont satisfait·es d’avoir pu quitter le squat et ses innombrables dysfonctionnements. Mais en ce qui concerne la contamination, difficile de savoir si de nouveaux cas ne se déclareront pas – dans le squat comme dans les hôtels. Parmi les cas confirmés, l’un est un père de famille nombreuse. Le lendemain de son hospitalisation, sa femme et ses enfants vivaient encore au squat. Le 27 mars, un de mes interlocuteurs, hébergé à l’hôtel des Colonnes, rapportait : « Ici, tout le monde tousse. Mais c’est la saison des allergies, non ? »

Qu’adviendra-t-il après le confinement ? Tous et toutes sont maintenu·es dans le plus grand flou. Les personnes relogées à l’hôtel ne savent pas combien de temps durera leur hébergement, ni ce qui les attend, notamment les sans-papiers. Au final, les relogements auront peut-être camouflé une expulsion discrète mais efficace du squat Bugatti.

Justine Partouche

La Une du n°186 de CQFD, illustrée par L.L. de Mars {JPEG}

- Cet article a été publié sur papier dans le numéro 186 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 avril. Voir le sommaire du journal.

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Article publié le 05 Avr 2020 sur Cqfd-journal.org