Novembre 8, 2021
Par Lundi matin
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L’initiative individuelle et le marchĂ© rĂšgnent sans partage aprĂšs quarante ans de capitalisme nĂ©olibĂ©ral mondialisĂ©, mais face Ă  l’escalade des conflits et la crise interminable, ils rĂ©clament un État fort pour rĂ©primer les Ă©lĂ©ments racisĂ©s – migrants, musulmans, mexicains, juifs, etc. – au sein des classes dangereuses. Les dĂ©gĂąts Ă©conomiques et le chĂŽmage issus de la pandĂ©mie de COVID-19 n’ont fait qu’empirer les choses. Pour empĂȘcher un vĂ©ritable changement de paradigme qui nous permettrait de quitter la « sociĂ©tĂ© animale stabilisĂ©e Â», c’est-Ă -dire tous les dispositifs et les modes de vie qui font de notre espĂšce un animal incapable de se reproduire hors du capital et du travail salariĂ©, – resurgit le fascisme, mobilisant par son nationalisme agressif les forces sociales de la sociĂ©tĂ© de masse fragmentĂ©e [1].

Nous vivons une crise prolongĂ©e depuis quarante ou cinquante ans. Elle Ă©tait longtemps masquĂ©e sous des sommes impressionnantes de crĂ©dit et la modernisation locale de l’Asie du Sud-Est. Mais en 2007-2008 la crise Ă©clata au grand jour, devenant la nouvelle norme. Ce qui avait commencĂ© comme une crise financiĂšre mais qui Ă©tait en rĂ©alitĂ© une crise Ă©conomique s’est rapidement transformĂ© en crise aussi bien politique que sociale, alors que les gouvernements, incapables d’ajuster leurs politiques, poursuivaient tout bonnement les mĂȘmes pratiques : un mĂ©lange fragile d’austĂ©ritĂ© et d’impression d’argent (pour les banques). Le rĂ©sultat vida le systĂšme dĂ©mocratique national, servant prioritairement les intĂ©rĂȘts des entreprises et d’une petite Ă©lite, de ce qu’il lui restait de substance. Les derniĂšres dix annĂ©es virent le retour aussi bien d’un mouvement de rĂ©volte discontinu Ă  l’échelle mondiale que d’agendas racistes et de politiciens fascistes capables d’insuffler une nouvelle vie aux procĂ©dures Ă©lectorales. Une fois entrĂ©s en scĂšne, ces nouveaux chefs fascistes se mirent Ă  dĂ©fendre les systĂšmes dĂ©mocratiques nationaux qu’ils prĂ©tendaient combattre. Le fascisme est une contestation contre le long et lent dĂ©mantĂšlement de l’État social issu de l’aprĂšs-guerre, ou d’une certaine idĂ©e du monde Ă  l’époque. Ses chefs brandissent l’image de cette Ă©poque radieuse d’avant la mondialisation, le chĂŽmage et l’émergence des nouveaux sujets politiques venus menacer l’ordre naturel patriarcal. Les personnes migrantes, racisĂ©es, musulmanes, juives, les femmes, les minoritĂ©s sexuelles et les communistes sont montrĂ©es du doigt comme ayant causĂ© un dĂ©clin historique et moral auquel les chefs fascistes promettent une rĂ©tro-ingĂ©nierie excluant de nouveau ces sujets indĂ©sirables pour restaurer la communautĂ© d’origine.

Mais le fascisme est Ă©galement une contestation de la contestation. Comme l’expliquait George Jackson dans Devant mes yeux la mort
, il vise l’annulation prĂ©ventive de la possibilitĂ© mĂȘme de l’émergence d’une opposition radicale Ă  la mondialisation nĂ©olibĂ©rale et au nexus du l’État-nation capitaliste [2]. Le fascisme entrave la formation d’un vĂ©ritable front anticapitaliste dont on voit la forme embryonnaire dans les nombreuses rĂ©voltes, Ă©meutes et assemblĂ©es qui se succĂšdent partout sur la planĂšte suivant un rythme d’arrĂȘt et de reprise.

De Wilhem Reich, Deleuze et Guattari nous savons le fascisme n’est pas seulement une affaire de partis et de chefs politiques, mais un phĂ©nomĂšne micropolitique liĂ© au dĂ©sir [3]. Les masses dĂ©sirent le fascisme : il n’a pas fallu duper le peuple pour qu’il soutienne Trump, Le Pen, Salvini ou le Brexit. Comme phĂ©nomĂšne micropolitique, le fascisme s’immisce partout, pas seulement au sein de l’État. On le retrouve dans la famille, au bureau, Ă  la campagne et dans la mĂ©tropole. Il est prĂ©sent avant qu’il ne se manifeste sous la forme de ce qu’on appelle d’ordinaire le fascisme. Le fascisme, autrement dit, « est insĂ©parable de foyers molĂ©culaires, qui pullulent et sautent d’un point Ă  un autre, en interaction, avant de rĂ©sonner tous ensemble dans l’État national-socialiste Â» [4].

Reich, Deleuze et Guattari nous font voir le fascisme comme Ă©tat prĂ©alable – visible, en l’occurrence, dans la maniĂšre dont les États-Unis traitent les Autochtones et les Afro-amĂ©ricains, du colonialisme et de l’esclavage jusqu’à la brutalitĂ© policiĂšre et l’incarcĂ©ration de masse – se transformant en projet (macro)politique par le biais de diverses formations fascistes. DĂ©sormais, la violence fasciste contre les femmes, les personnes noires et les minoritĂ©s s’est dĂ»ment Ă©rigĂ©e en programme politique, n’étant plus relĂ©guĂ©e Ă  la « sphĂšre privĂ©e Â» ni Ă  la forme lente et systĂ©mique de la reproduction capitaliste. Le suprĂ©matisme blanc est devenu un projet politique. La violence politique fascisme s’est organisĂ©e, et on reconnaĂźt dĂ©sormais la volontĂ© se libĂ©rer de toutes contraintes pour jouir de l’exclusion violente de l’autre comme un objectif politique en soi.

Le potentiel fasciste n’a jamais vraiment disparu. George Jackson et une longue liste de rĂ©volutionnaires noirs n’ont jamais cessĂ© de le rĂ©pĂ©ter alors mĂȘme que le « compromis social Â» de l’aprĂšs-guerre Ă©tait Ă  son apogĂ©e. Pendant un certain temps ce potentiel prenait d’autres formes que celle de groupes liĂ©s Ă  l’État ou de partis politiques convoitant le pouvoir, mais il n’a jamais cessĂ© d’ĂȘtre lĂ . Le dĂ©celer Ă©tait une simple question de perspective, et d’oĂč porter le regard.

Toutes les identités

Beaucoup d’encre a coulĂ© sur le talent qu’ont les nĂ©ofascistes pour sĂ©duire la classe ouvriĂšre blanche. Trump, Salvini et Meloni, Le Pen, Farage et Bolsonaro, comme Pia KjĂŠrsgaard et le Parti populaire danois auparavant, parvinrent tous Ă  attirer une bonne partie du vote ouvrier dans les Ă©lections. Ce phĂ©nomĂšne est Ă©videmment liĂ© au fait que les partis de centre-gauche sont devenus les gestionnaires des politiques nĂ©olibĂ©rales et des privatisations, sabrant dans l’assistance sociale pour redistribuer les fonds aux Ă©lites. Mais il est Ă©galement liĂ© Ă  la disparition de la classe ouvriĂšre comme formation politique analogue Ă  une caste et comme relation vĂ©cue incarnĂ©e dans des organisations, des partis et des institutions culturelles. Comme l’a montrĂ© G.M. TamĂĄs, entre le milieu du XIXe siĂšcle et la fin des annĂ©es 1960 la classe ouvriĂšre disposait de sa propre culture de lutte contre l’ordre Ă©tabli, rivalisant la bourgeoisie pour contrĂŽler l’économie capitaliste [5]. En Europe, le mouvement ouvrier organisĂ© se prĂ©occupait rarement d’abolir l’État-nation et l’économie basĂ©e sur l’argent, cherchant plutĂŽt Ă  amĂ©liorer les conditions de vie des travailleurs et Ă  mettre en place une vaste infrastructure institutionnelle d’oĂč faire pression sur l’État capitaliste pour obtenir des droits politiques et de meilleures conditions de travail. Dans le monde dĂ©veloppĂ© (ou plutĂŽt surdĂ©veloppĂ©), cette politique mena Ă  la crĂ©ation de l’État social de l’aprĂšs-guerre, oĂč le capital et le travail se sont « rĂ©conciliĂ©s Â» dans l’atteinte de taux de productivitĂ© vertigineux. Adorno l’appelait la sociĂ©tĂ© de classe sans classes. Leurs meilleures conditions de vie poussĂšrent beaucoup d’ouvriers Ă  abandonner l’idĂ©e d’une transformation radicale de la sociĂ©tĂ© pour mettre fin de la domination de classe. Les anciennes structures de classe ont Ă©tĂ© reconfigurĂ©es au point de sembler disparaĂźtre, tandis que de larges pans de la classe ouvriĂšre intĂ©graient la classe moyenne. Comme l’a remarquĂ© Jacques Ellul, la classe moyenne est devenue Ă  cette Ă©poque une classe invisible, incorporant une bonne partie de la classe ouvriĂšre tout en se stabilisant au point de faire oublier son statut de classe, pour simplement coĂŻncider la sociĂ©tĂ© moderne [6]. Cette histoire est celle de l’émergence d’une sĂ©rie de formes qui universalisĂšrent le pouvoir de classe, rendu invisible. Du moins en apparence, on aurait cru que dans les pays surdĂ©veloppĂ©s tout le monde faisait partie de la classe moyenne. MĂȘme les ouvriers migrants Ă©taient les bienvenus, malgrĂ© le fait qu’ils continuaient Ă  subir le racisme au quotidien. La libertĂ© individuelle remplaça la lutte des classes en cours de processus. L’énergie rĂ©volutionnaire avait Ă©tĂ© neutralisĂ©e.

La conflagration sociale de Mai 68 rĂ©introduit en partie une perspective rĂ©volutionnaire, faisant Ă©clater en morceaux le rĂȘve d’une sociĂ©tĂ© sans classe sur le modĂšle keynĂ©sien. Mais la rĂ©volution n’a pas eu lieu, Mai 68 Ă©tait un large mĂ©lange de rĂ©volte, d’insurrection et de rĂ©formes oĂč les jeunes, les femmes et les personnes migrantes rejetaient l’État providence dĂ©mocratique et le compromis fordiste concernant rapport entre les salaires et la productivitĂ©. Ce rejet prit la forme d’un profond Ă©largissement de conscience Ă©talĂ© sur plusieurs annĂ©es. Mai 68 redĂ©couvrit en partie les offensives prolĂ©tariennes de 1917-1921, mais sans aller jusqu’à Ă©noncer un projet rĂ©volutionnaire ou la crĂ©ation d’une sociĂ©tĂ© communiste sans État ni argent. Sa rĂ©volte ressembla davantage Ă  une sĂ©rie d’expĂ©riences se recoupant en partie, oĂč des populations majoritairement jeunes proposaient de nouveaux modes de vie marquĂ©s par le refus du travail et de la consommation, rejetant ainsi les fondements du compromis entre l’État capitaliste et les organisations ouvriĂšres (du moins en Occident).

Le refus aussi bien de la nouvelle vie de consommation que des vieux dirigeants prĂ©tentieux ayant nĂ©gociĂ© le compromis fordiste – De Gaulle, Adenauer, Waldeck Rochet – cĂ©da paradoxalement la place Ă  une nouvelle stratĂ©gie d’exploitation capitaliste. La rĂ©volte fut Ă©crasĂ©e mais elle fut Ă©galement recyclĂ©e alors que sa dimension « sociale Â» Ă©tait vidĂ©e de tout contenu politique pour ĂȘtre mise au service du nouveau rĂ©gime d’accumulation. L’authenticitĂ© devint un slogan nĂ©olibĂ©ral. La revendication d’une nouvelle vie se transforma en recherche dĂ©sespĂ©rĂ©e de bonheur individuel et de doses identitaires rapides. Les expĂ©rimentations du long Mai 68 se sont mutĂ©es en styles de vie hĂ©donistes, alors mĂȘme que sa politique se dissolvait dans l’affairisme et la spĂ©culation boursiĂšre.

La pĂ©riode entre 1968 et 1974 vit la transition entre la critiques moderne et celle, « postmoderne Â», qui critiqua Ă  son tour l’ancienne culture d’opposition encastrĂ©e dans l’idĂ©ologie du progrĂšs et du travail propre au mouvement ouvrier pour intĂ©grer de nouvelles cultures contestataires liĂ©es Ă  l’écologie et aux relations sociales plutĂŽt qu’à la classe. Cet Ă©largissement, ou cette « rupture dans la thĂ©orie de la rĂ©volution Â» – pour reprendre l’expression de ThĂ©orie communiste – se traduit nĂ©anmoins rapidement par un affaiblissement historique oĂč l’idĂ©e d’une vie diffĂ©rente Ă©tait internalisĂ©e par ce que Giorgio Cesarano appelle « la rĂ©volution capitaliste Â» du dĂ©but des annĂ©es 1970, oĂč les anciennes cultures ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par un nouveau conformisme basĂ© sur l’accĂšs facile aux marchandises [7]. Cesarano identifiait dans ce phĂ©nomĂšne la mise en place d’un nouveau pouvoir opĂ©rant de l’intĂ©rieur. De dĂ©sir de consommer est celui d’obĂ©ir Ă  un ordre qui n’a jamais Ă©tĂ© donnĂ©. Ce nouveau pouvoir liquida ce qu’il restait de culture collective dans la classe ouvriĂšre, pavant la voie aux nouveaux modes de vie basĂ©s sur la consommation individuelle. DĂ©sormais, on ne se rassemble plus que dans la mesure oĂč l’on est sĂ©parĂ©s. L’idĂ©e d’une communautĂ© nouvelle refit briĂšvement surface en Mai 68, mais disparut tout aussi subitement, n’en laissant que la « tolĂ©rance rĂ©pressive Â» des entitĂ©s comme l’État-nation, la famille, la propriĂ©tĂ© privĂ©e et l’individu avec sa vie sexuelle « libĂ©rĂ©e Â».

La classe ouvriĂšre s’est Ă©clipsĂ©e ; mais pas la lutte des classes. Depuis quarante ans la classe rĂ©gnante s’est affairĂ©e Ă  soutirer toujours plus de richesses d’un systĂšme qui gĂ©nĂšre de moins en moins de profit. La force du mouvement ouvrier reposait sur la redistribution entre le capital et les travailleurs des marges issus des gains de productivitĂ©. Mais Ă  partir du dĂ©but des annĂ©es 1970 la classe capitaliste afficha un refus obstinĂ© de partager les recettes dans le contexte de la stagnation des gains de productivitĂ©. Il en rĂ©sulta un chaos oĂč de plus en plus personnes exclues du travail salariĂ© devait trimer pour joindre les deux bouts sous le contrĂŽle de la police. Nous voici dans le capitalisme tardif, d’oĂč renaĂźtra le fascisme en promettant de donner un avantage aux vĂ©ritables dĂ©positaires de la nation : le peuple, celui des AmĂ©ricains blancs, des Français pure laine, des vrais Italiens et des Danois de souche. Quant aux personnes musulmanes, migrantes ou issues de l’immigration, elles devront dĂ©camper, dĂ©mĂ©nager ou disparaĂźtre : elles ne font pas partie du peuple. Les ressources se font rares, mais les Blancs auront un accĂšs prioritaire Ă  ce qu’il en restera aprĂšs que la classe dominante aura touchĂ© sa part. VoilĂ  la promesse bidon du fascisme version capitalisme tardif.

Dans ce contexte, toute tentative de recomposer la classe ouvriĂšre ne saurait ĂȘtre que parodique. Il est beaucoup plus facile de ressusciter l’idĂ©e d’une communautĂ© nationale perdue en brandissant l’épouvantail d’un dangereux « parasite Â» ennemi menaçant l’intĂ©gritĂ© et le bien-ĂȘtre de la communautĂ© nationale : les Musulmans, les Mexicains, les Juifs ou les Marxistes, tous aussi parasitaires. Visualiser les lois impersonnelles de l’accumulation capitaliste est insuffisant contre la pseudo-concrĂ©tion fasciste : le voilĂ , votre ennemi, voyez sa beau sombre, ses vĂȘtements Ă©tranges et ses habitus culturels suspects. Ce que font Trump, Salvini, OrbĂĄn, Thulesen Dahl et Bolsonaro c’est de « fabriquer Â» un peuple en s’en prenant aux Noirs, aux Mexicains, aux Roms, aux immigrants musulmans ou aux Autochtones amazoniens.

La vacuitĂ© de la sociĂ©tĂ© capitaliste se cache sous nos yeux. La classe ouvriĂšre n’est plus. Les « ouvriers Â» ne sont guĂšre plus invoquĂ©s que comme une identitĂ© politique canalisant la haine des Ă©trangers. La lutte des classes verse dĂ©sormais dans la politique identitaire malsaine, tandis que la vieille dichotomie gauche-droite dĂ©voile sa vacuitĂ© comme ritournelle de la politique spectaculaire des vieilles dĂ©mocraties nationales. Les permutations et manipulations constantes sont Ă  l’ordre du jour. La politique verse dans l’affairisme depuis si longtemps que la seule opposition concevable proviendrait de grotesques chefs fascistes dont les fausses alternatives ne font que confirmer le vide des institutions dĂ©mocratiques et diffĂ©rer indĂ©finiment la nĂ©gation de l’État-nation et de l’économie de l’argent. Les superstitions religieuses et les nouvelles-vieilles formes de nationalisme s’immiscent de toutes parts, elles ne sont pas l’apanage exclusif de l’hĂ©gĂ©monie meurtrie des États-Unis. Partout ou presque, la satisfaction instantanĂ©e de Facetune et les allusions encore plus vides Ă  la communautĂ© perdue vont de pair. Le spectacle 2.0 fournit la scĂšne idĂ©ale pour ces rĂ©enchantements nostalgiques – et de plus en plus violents – de relations sociales fantasmĂ©es.

L’ouvrier a disparu, abandonnĂ© par les partis de gauche et de centre-gauche, dupĂ© par la promesse d’un emploi stable, du crĂ©dit Ă  la consommation et de gadgets bon marchĂ©. Le rĂȘve d’un monde oĂč chaque gĂ©nĂ©ration successive (du moins en Occident) disposerait de meilleures conditions de vie ne se rĂ©aliserait pas, hormis pour un club sĂ©lect. La destruction et les inĂ©galitĂ©s capitalistes se sont en quelque sorte traduites en un sous-dĂ©veloppement et une dĂ©composition temporelle. Les inĂ©galitĂ©s sont revenues au galop, n’étant plus rĂ©servĂ©es aux anciennes colonies ou Ă  l’arriĂšre-cour des mĂ©tropoles d’antan. Elles sont maintenant un cauchemar mĂȘme pour la progĂ©niture des heureux Ă©lus qui avaient Ă©tĂ© compensĂ©s. Plus pauvres que leurs parents, titrait un fameux rapport publiĂ© en 2016 par le McKinsey Global Institute. Pour la premiĂšre fois depuis les annĂ©es 1950, les jeunes occidentaux devaient s’attendre Ă  de pires conditions de vie que leurs parents, annonçait le rapport [8].

Aujourd’hui, tout est question d’identitĂ©, mĂȘme la classe. Pour paraphraser Stuart Hall, l’identitĂ© semble ĂȘtre devenue la modalitĂ© Ă  travers laquelle la classe est vĂ©cue. L’intersectionnalitĂ© fournit le chiffre de cette Ă©nigme, l’incapacitĂ© de confronter et de surmonter thĂ©oriquement et politiquement cette (unitĂ© dans la) sĂ©paration. Le prolĂ©tariat est fragmentĂ©, divisĂ©, incapable de former un mouvement. La composition actuelle des classes coĂŻncide avec leur dĂ©composition. Mobiliser cette masse frustrĂ©e sous une autre forme qu’une foule raciste n’est pas une tĂąche facile.

ConsidĂ©rons les Gilets jaunes en France. Un mouvement hĂ©tĂ©roclite s’il en est, qui a commencĂ© comme une protestation contre une taxe sur l’essence pour aboutir Ă  l’occupation de ronds-points Ă  travers le pays. Le mouvement Ă©tait nĂ© de discussions en ligne, sans aucun lien avec les syndications ouvriers et les organisations de gauche. Son symbole n’était pas le drapeau rouge mais le gilet jaune, que chacun doit obligatoirement avoir dans sa voiture en France. Leurs gilets visibilisaient les manifestants dans un monde oĂč ils sont condamnĂ©s Ă  l’invisibilitĂ© et la souffrance sociale ; un monde oĂč les familles rurales de la classe moyenne infĂ©rieure doivent choisir entre l’essence dont elles ont besoin pour se rendre au supermarchĂ© et la nourriture qu’elles pourraient y acheter. Le mouvement s’en prenait Ă  Macron et Ă  l’élite financiĂšre qu’il reprĂ©sente, mais son refus n’était canalisĂ© par aucune instance de reprĂ©sentation politique. C’était tout simplement impossible. Les gilets jaunes Ă©taient tout simplement « contre Â», et n’entendaient pas abandonner leur mode de vie basĂ© sur le pĂ©trole. Leur mouvement Ă©tait une rĂ©action, mobilisant aussi bien les gens qui n’avaient plus les moyens de continuer leur mode de vie que ceux qui voulaient vivre diffĂ©remment. Mais il ne proposait pas de vĂ©ritables demandes ou de vision d’ensemble. Le fait qu’on y brandissait des drapeaux français tout en dĂ©sacralisant l’Arche de Triomphe, l’un des symboles les plus sacrĂ©s de la nation française, en dit beaucoup sur son caractĂšre contradictoire. Les gilets jaunes ont montrĂ© Ă  quel point notre Ă©poque est instable et combien il est devenu difficile de passer de propositions identitaires Ă  une perspective rĂ©volutionnaire. Comme les autres mouvements de contestation actuels, les gilets jaunes cherchaient des stratĂ©gies mais, incapables d’en Ă©tablir, se sont contentĂ©s d’interrompre le statut quo, de refuser le (dĂ©s)ordre actuel. Il en alla de mĂȘme pour le mouvement qui a suivi le meurtre de George Floyd, qui ne proposait rien sinon d’attaquer l’État par l’intermĂ©diaire de la police.

La leçon des luttes actuelles contre l’État mĂšne donc au mĂȘme paradoxe que le fascisme propre au capitalisme avancĂ©, oĂč les conflits politiques sont toujours transposĂ©s en termes identitaires. Nous faisons face Ă  un dĂ©sordre objectif dont l’expression subjective passe par des types de refus divergents, incluant le retour fasciste Ă  un passĂ© proche, mais rencontrant tous une mĂȘme limite objective. Le salaire de la blancheur – qui va s’érodant – ne retrouvera pas son ancienne gloire en Ă©rigeant des murs aux frontiĂšres, en interdisant d’entrĂ©e les Musulmans, en rĂ©industrialisant le pays ou en blĂąmant des ennemis racisĂ©s. Mais il parviendra sans doute pour un temps Ă  conjurer les vrais dĂ©fis qui s’imposent, remplissant ainsi la vĂ©ritable fonction du fascisme.

Mikkel Bolt Rasmussen

Traduit par Philippe Blouin




Source: Lundi.am