Un gréviste de l’HP en mai 1968 nous raconte (il avait alors 20 ans)

Vous vous étiez mis en grève pour quoi ?

Depuis plusieurs mois, un malaise grandissait, et puis ce qui se passe à Paris – déjà la journée des barricades le 6 mai au Quartier Latin puis surtout la nuit des barricades du 10 mai – a mis le feu aux poudres, ça bouillait dans la marmite, à ce point que dans une réunion du Conseil Syndical CGT, les mecs du PC qui le dirigeaient ont dit : « Il faut appeler à la grève dès maintenant pour le 13 mai parce que de toutes façons elle va avoir lieu ! » … Comme chacun sait, c’est allé beaucoup plus loin que le seul 13 mai : dès le 14, Sud Aviation à Nantes est occupée avec séquestration du directeur, et dès le 15 les jeunes prolos de Renault à Cléon y lancent la grève en commençant à occuper l’usine eux-aussi et en y enferment les directeurs. Puis ça a été comme une traînée de poudre un peu partout !

Quelle était l’ambiance pendant la grève ?

Nous n’avons pas eu à enfermer le directeur … ces mois-là il n’y en avait pas (c’était un psychiatre assez âgé et paraissant plutôt ouvert à tout ce qu’il se passait qui faisait l’intérim !).

A l’HP, il y avait au moins dix services psychiatriques adultes, avec les hommes à Quatre Mares (avec des hommes et des femmes comme personnel infirmier), et avec les femmes à Saint-Yon (avec uniquement des infirmières). C’était pour le moins asilaire. Et tout ça était très compartimenté.

Alors les Assemblées Générales de Grève étaient à chaque fois des occasions de décloisonnement, des occasions appréciées pour connaître des gens d’autres services, et c’était une joie pour tous et toutes de tous âges de pouvoir se rencontrer. C’était un sacrément bon bol d’air aussi pour la plupart de la centaine de jeunes, garçons et filles, à être entrés « d’un seul coup » au fil des mois en 1967 et 1968. A l’époque, nous avions d’abord un examen d’entrée qui nous faisaient élèves-infirmiers payés, nous travaillions dans les pavillons psychiatriques avec les autres salariés ; nous subissions une « formation théorique » de deux heures par semaine, en dehors des services, assurée par des psychiatres-chefs de service.

Cette « formation » apparaissait à beaucoup d’entre nous comme très déconnectée de ce que nous vivions et observions très réellement au contact des personnes enfermées-entassées au sein des services ; ça poussait à la critique, et en plus nos conditions d’ « enseignés » étaient tellement dégueulasses et autoritaires qu’il arrivait que ces cours soient quelque peu chahutés ! Pour la plupart d’entre nous, nous étions d’origine prolo ou employés, continuant à travailler beaucoup en même temps que petitement « formés » ou … déformés ! Qu’on soit homme ou femme, on gagnait la même chose.

En 68, dès que la grève a été votée en AG, d’abord pour le 13 mai, la plupart de ces « nouveaux » arrivés étions à fond dedans, dans les dix services la grève s’est poursuivie ! Ce qui veut dire qu’on allait quand même dans les pavillons, bien sûr, s’occuper des gens enfermés, mais on s’en allait dès que possible, en roulement discuté entre infirmiers, au piquet de grève. La plupart des nuits, on était là, c’était un sacré bavardage, toutes sortes de sujets étaient discutés entre gens de tous âges !

Qu’est-ce qui fait que tu es allé à la fac de lettres en mai 68 ?

Il y avait eu, de la part des étudiants grévistes qui occupaient la fac et qui faisaient des manifs pleines d’allant dans Rouen, un appel à ce que toutes les personnes qui avaient envie de se battre viennent les y rejoindre pour discuter, partager, agir.

Des ouvriers d’un peu partout, jeunes en général mais pas seulement, venaient, aussi bien des cheminots, des postiers, des jeunes de diverses industries (dont Renault), quelques jeunes de l’HP de Sotteville aussi.

Je me souviens : chaque fois que nous y appelions, en A.G., à « descendre en ville », il nous fallait nous coltiner les inévitables dénigrements et tentatives d’intimidation publiques de la part de quelques chefs syndicaux et PCF (pas tous !), alliés dans leurs menaces avec un infâme médecin-chef (encore respecté !) qui tentait de se prévaloir d’être un ancien dirigeant UNEF pour – croyait-il – nous museler … A chaque fois, ils étaient vivement remis à leur triste place puis nous allions où nous voulions !

Que faisaient les gens dans l’occupation de la fac ?

Je me rappelle de grandes discussions dans un grand amphi, où on discutait pouvoir ouvrier, prendre le contrôle de notre vie, la contraception, on avait une aspiration à changer la vie.

Toi, tu y as dormi à la fac ?

On ne faisait pas qu’y dormir … c’était joyeux et bordélique mais c’était pas spécialement des fêtes.

Surtout des discussions, même parfois très pratiques, concrètes, entre des gens venus d’un peu partout. Comme on avait vent qu’il pouvait y avoir des attaques de la part de la police mais aussi par les fachos – en 67, au Restaurant Universitaire, un commando d’Occident était venu agresser violemment des gens qui se mobilisaient contre la guerre du Vietnam – il a été décidé que toutes les personnes volontaires pour l’auto-défense se relaient – il n’y avait pas que des étudiants ! – pour monter sur les toits de la fac de Lettres avec tout ce qu’il fallait : il y avait des barres de fer, des pavés, on avait des boucliers, on était casqués.

Comment s’est passée l’attaque ?

Je ne sais plus trop si c’était la nuit ou plutôt au petit matin, on a vu un groupe de mecs arriver pour tenter de déloger la fac occupée ! Alerte générale ! Et, depuis le toit, on leur a balancé tout ce qu’on avait sous la main pour stopper l’assaut. Au bout d’un moment, ils ont bien dû se tirer, et les flics se sont ramenés après. Ils voulaient choper tous les gens qui étaient sur le toit. Nous refusions d’en descendre sans la garantie absolue que personne ne se fasse prendre. On a discuté un bon moment avec le reste des occupants de la fac et on s’est tous mis d’accord : nous ne descendrons du toit que sous des couvertures sous lesquelles chacun pourra se démasquer pour s’évanouir parmi tous les autres ocupants, afin d’être ni reconnus ni appréhendés.

La grève de l’HP de Sotteville continue jusqu’à quand ? Elle se finit comment ?

On a continué tard la grève. Malgré que la CGT et le PC voulaient faire reprendre, ça n’a pas été si simple, on n’est pas retourné au boulot comme ça. Je crois qu’on a dû retourner « à la normale » (un comble dans un HP !) peu de temps après qu’ il y a eu ce truc des élections qu’ont installé les partis,

ça a bien plombé l’ambiance ! c’est sûr que c’était le meilleur moyen d’arrêter la grève !

A l’HP, le PC – artiste en mensonges – s’employait à répandre « La grève s’arrête partout ». Et il faisait ça en même temps partout ailleurs aussi, on l’apprenait vite mais ça plombait. Cependant nous étions quelques-uns à crier « Elections-piège à cons ! » (même ceux en « âge de raison » pour aller aux urnes !).

Je crois que nous gagnons sur le temps de turbin – déjà, de 48h on passe aux 45h ! – on a une augmentation de salaire sur le coup conséquente, on gagne aussi en congés annuels et en droits.

Et après ?

Après ? Eh bien, il y a tous ces liens plaisants tissés pendant les moments de grève. Ce qui perdure, c’est notre insolence vis-à-vis de la hiérarchie, c’est notre refus d’être « comme avant », nos blouses qui se déboutonnent et parfois même sont ôtées (ce qui signifie quelque chose alors !), des filles viennent en pantalon (ce qui n’est pas rien non plus à l’époque, incroyable, non ?), c’est les cheveux des garçons qui commencent à pousser, c’est les partages sur la vie sexuelle et sur la contraception, c’est notre refus de se plier à des pratiques à l’égard des enfermés qui nous blessent. Tout ça bouscule l’ambiance …

On est alors un bon nombre à se rendre compte qu’être infirmier c’est aussi beaucoup être maton, que ce qu’on nous demande en fait c’est de « faire du mal pour leur bien » aux gens, et ça on ne veut pas, et marre des clés, marre de cet univers que nous percevons comme concentrationnaire où les bousillés-enfermés sous médocs doivent se plier à toute cette organisation qui leur est imposée depuis le lever jusqu’au coucher … Mais quoi faire et comment faire ? Beaucoup de réflexions naissent qui produiront parfois, dans les années qui suivront, de belles choses … notamment sur la question très concrète de la violation des droits fondamentaux des personnes qui arrivent et restent à l’HP.

Qu’est-ce que la grève de mai-juin 68 a changé par rapport aux luttes dans l’HP ?

Au cours et à la faveur de ce mois complet de grève, ce qui a été bien bouleversé, ce sont les rapports hiérarchiques en général, les rapports hommes/femmes (bien des couples ont explosé au cours de la grève). Enfin, si avant les staliniens y faisaient (beaucoup) la pluie et (pas beaucoup) le beau temps, là ce n’était pas fini mais … ça leur devenait bien plus difficile (même s’ils bénificiaient toujours du prestige du psychiatre non-asilaire Bonnafé qui avait été voici quelques années chef d’un service à l’H.P.). C’était possible de remettre en cause les chefs publiquement et pratiquement. Y avait moins de casquettes qui se levaient devant le chef !

Ce qui se maintient aussi ce sont les relations plus amicales entre les salariés des services psychiatriques et ceux de tous les services techniques (cuisiniers. lingers, électriciens, plombiers, jardiniers, etc …).

Cela dit, même si cette ambiance différente a duré plusieurs années, ce rouleau compresseur qu’est l’institution psychiatrique a produit son laminage infernal, et pas mal de jeunes prêts à s’acoquiner finirent quelques années plus tard par partir de l’HP – à mon grand regret affectif d’une part, et aussi,

d’autre part, parce que ça affaiblissait carrément notre force de vie en ce lieu délétère – afin de se sauvegarder (je présume) de l’aplatissage !

Par contre, il persistera toujours une trop grande absence, à mon goût, quant à se battre, pendant les grèves, contre l’institution psychiatrique elle-même et contre le mythe de la « maladie mentale ».

Et quelle ironie : cinquante ans plus tard, Christine Gardel, pitoyable directrice de l’Agence Régionale de Santé, voulant sans doute faire devenir « raisonnables » (!) les grévistes actuels … par la force ou l’autorité, sait se permettre de pérorer le 6 juin 2018 :

Il faut que la raison reprenne !

Cette « raison » dont la « passion » est attachement à laminer et détruire la vie !