Janvier 24, 2022
Par À Contretemps
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■ À l’occasion de la parution en espagnol – aux Ă©ditions La Cebra, maison argentine [1] –, de La Collapsologie ou l’écologie mutilĂ©e [2], Renaud Garcia nous a transmis, en amitiĂ©, le texte de l’entretien qu’il a accordĂ© au quotidien ClarĂ­n, institution buenos-airienne s’il en est. Il fut publiĂ© en tout dĂ©but d’annĂ©e, en pages « IdĂ©es Â», aprĂšs avoir Ă©tĂ© ramenĂ© au format journalistique admis, c’est-Ă -dire raccourci. Le texte que nous donnons ici, en français, est la version complĂšte et inĂ©dite de l’entretien. Nous lui adjoignons, par ailleurs, le PDF de la version en espagnol. Comme c’est rarement le cas en matiĂšre journalistique, ici les questions sont plutĂŽt bonnes. Elles permettent, en tout cas, Ă  Renaud Garcia de dĂ©rouler son argumentaire en entrant dans les dĂ©tails. Bonne lecture !




Vous placez la collapsologie dans la catĂ©gorie du spectaculaire. Est-ce Ă  dire qu’il s’agit d’un discours purement pragmatique ?

AssurĂ©ment, le discours des collapsologues (c’est-Ă -dire cet ensemble de constatations scientifiques Ă  propos d’un effondrement plus ou moins proche de notre civilisation industrielle, auxquelles s’ajoutent des considĂ©rations sur les recours Ă©motionnels et sociaux dont nous disposons face Ă  cet effondrement) produit des effets rĂ©els dans le public. En effet, il fait changer certaines personnes, habitant souvent les mĂ©tropoles. Elles comprennent subitement qu’elles ne pourront continuer de vivre innocemment comme avant. Je ne mets pas cela en doute.

Il y a pourtant un autre aspect qui m’intĂ©resse davantage : la fonction de ce discours dans un cadre mĂ©diatique et Ă©ditorial. DĂšs le dĂ©but – c’est tout Ă  fait clair, en France, si on lit les ouvrages de Chapelle, Stevens et Servigne –, la collapsologie a recherchĂ© l’approbation des masses. Afin d’y parvenir, elle a dĂ» dĂ©livrer un discours sans contours saillants ; un discours fondĂ© sur un appel Ă  l’entraide, Ă  la bienveillance et au soin apportĂ© Ă  tout ce qui vit. Il fallait mobiliser, il fallait jouer sur les Ă©motions, de sorte que les gens se rĂ©veillent. En laissant ainsi de cĂŽtĂ© une critique plus fine et structurĂ©e de la logique de destruction propre au capitalisme technologique.

Bien entendu, cela ne signifie pas que la thĂ©orie devrait se dĂ©tacher de la vie et de l’action. Le fait mĂȘme d’essayer de comprendre le monde dans lequel nous vivons est, en soi, une preuve de notre croyance dans les effets que les idĂ©es produisent dans la rĂ©alitĂ©, aussi minimes soient-ils. En ce sens-lĂ , philosophiquement parlant, on doit reconnaĂźtre le caractĂšre pragmatique des idĂ©es, agencĂ©es sous la forme de thĂ©ories. NĂ©anmoins, avec le discours des collapsologues (en France, en Belgique, en Espagne et parfois en AmĂ©rique du Nord), il y a autre chose : ce discours rĂ©pond Ă  une demande mĂ©diatique, dans une Ă©poque de « transition Ă©cologique Â» oĂč les gouvernements affirment que le plus urgent est d’organiser la « rĂ©silience Â». Mise en pratique par exemple aprĂšs le dĂ©sastre de Fukushima, la rĂ©silience est cette mĂ©thode de participation des victimes Ă  leur propre dĂ©possession. Le « rĂ©silient Â» est l’acteur de sa survie dans un milieu dĂ©vastĂ©. Mais s’il Ă©choue, il en est le seul responsable.

Ainsi, la collapsologie, avec ses observations correctes sur la crise environnementale, apparaĂźt comme un moment ou une partie du faux (autrement dit, un moment du systĂšme spectaculaire, selon Debord).

Les discours des collapsologues, particuliĂšrement ceux qui sont liĂ©s au Green New Deal, contestent la matrice Ă©conomique d’un systĂšme qui ne change pas, malgrĂ© les Ă©ventuels changements de gouvernement. Pourquoi persistez-vous Ă  penser qu’ils ne font que s’adapter au systĂšme ?

Il faut reconnaĂźtre que la « collapsologie Â» ressemble Ă  une banniĂšre trĂšs large, voire Ă©lastique, oĂč l’on retrouve les survivalistes (les preppers), des dĂ©fenseurs de politiques de dĂ©croissance, des adeptes du Do It Yourself (Self-help) ou des secteurs liĂ©s au Green New Deal. Dans ce dernier cas, je continue de les considĂ©rer comme « adaptatifs Â» parce que, sous le masque de la critique d’une Ă©conomie fondĂ©e sur l’énergie carbonifĂšre, ils dĂ©ploient des solutions technologiques (celles des Ă©nergies « propres Â», autrement dit nuclĂ©aires, fondĂ©es sur l’exploitation des terres et mĂ©taux rares) qui jettent dans un quasi-esclavage des ouvriers et des enfants en Afrique, en Asie ou en AmĂ©rique du Sud. Par ailleurs, ces solutions censĂ©es prĂ©parer la transition Ă©cosociale organisent la ville cybernĂ©tique de l’avenir : un systĂšme automatisĂ©, dans lequel le citoyen connectĂ© se trouve guidĂ© par les machines afin de mesurer sa consommation, son empreinte carbone, etc. Il ne s’agit pas seulement d’adaptation mais d’une « sur-adaptation Â» qui devance les mutations du systĂšme industriel.

En France, prenons l’exemple du TechnopĂŽle de Lille, inspirĂ© par l’Ɠuvre du techno-prophĂšte Jeremy Rifkin. Et notons Ă©galement le projet Ă  peine dissimulĂ© du gouvernement français : crĂ©er, Ă  court terme, un super-ministĂšre de la « rĂ©silience Â», englobant le ministĂšre de l’Environnement et le ministĂšre de l’IntĂ©rieur. À intervalles rĂ©guliers, des membres de la majoritĂ© prĂ©sidentielle auditionnent des « experts Â» de la crise systĂ©mique et de l’effondrement des « systĂšmes complexes Â», afin d’évaluer les implications d’un grand plan de rĂ©silience nationale, et son degrĂ© d’acceptation de la part du public [3]

J’ajouterai que la pandĂ©mie de Covid a ouvert des opportunitĂ©s pour accĂ©lĂ©rer le processus de transition Ă  l’ombre de la catastrophe (processus que j’appelle transition technologiste, sous le masque de l’inquiĂ©tude pour le milieu vivant). Aucune thĂ©orie conspirationniste ici. Seulement le fait, dĂ©jĂ  bien documentĂ©, que la dynamique industrielle capitalise sur la crise. Par consĂ©quent, lorsque certains collapsologues, comme Yves Cochet (grand artisan en son temps de la crĂ©ation d’un marchĂ© rentable pour l’industrie Ă©olienne, lors de son mandat au ministĂšre de l’Environnement et de l’AmĂ©nagement du territoire sous le gouvernement Jospin), virent dans la pandĂ©mie la confirmation de leurs prophĂ©ties d’effondrement, cela ressemblait Ă  une sinistre plaisanterie.

Vous remarquez qu’en prĂ©sence des discours et pratiques effondristes, nous devrions nous interroger sur leur cohĂ©rence et leur sens. Mais, d’une certaine façon, aujourd’hui, on pourrait accuser tout le monde de manquer de cohĂ©rence.

Voici, me semble-t-il, un exemple de manque de cohĂ©rence de la part des collapsologues : certains admettent que, si nous devions rompre la dĂ©pendance envers le systĂšme industriel, pratiquer un boycott massif de marchandises et de services serait une bonne option. En disant cela, ils reviennent Ă  un principe fondamental de la critique anti-industrielle. Cependant, tout de suite aprĂšs, ils admettent que ce serait un changement trop abrupt, Ă©tant donnĂ© qu’il est dĂ©jĂ  difficile de faire le deuil de la civilisation « thermo-industrielle Â». Parce que, d’une certaine façon, cela nous plaĂźt de vivre ainsi, avec moins d’efforts et davantage de machines. Ainsi, ces collapsologues-lĂ  prĂ©fĂšrent confectionner de nouveaux rĂ©cits, rĂȘver aux imaginaires de reconstruction et de rĂ©conciliation, apprendre des mĂ©thodes pour cheminer intĂ©rieurement avant d’entreprendre un pas de cĂŽtĂ©.

Vous pourriez me secouer les puces : « Eh ! bien, vous, qui accusez les collapsologues de manquer de cohĂ©rence, qu’ĂȘtes-vous en train de faire ? Ne diffusez-vous pas vos idĂ©es par e-mail, trĂšs loin de chez vous, par-delĂ  un ocĂ©an, en vous appuyant sur un petit miracle technique ? Â» Question judicieuse, qu’il faut prendre en compte. J’y rĂ©pondrais ainsi : nous sommes dans le bain, alors il est Ă©vident que nous sommes mouillĂ©s. À notre Ă©poque, mĂȘme l’ermite (voyez Ted Kaczynski [4]) reste liĂ© aux moyens de communication (qu’il s’agisse du courrier postal ou des transports). Pour faire cet entretien, j’aurais pu utiliser la visioconfĂ©rence, mais je rejette ces instruments typiques de l’accĂ©lĂ©ration technologique rendue possible par l’irruption du Covid. Je ne me sens pas non plus Ă  l’aise avec l’image digitale, au moment oĂč elle commence Ă  remplacer les contacts physiques – par exemple Ă  l’universitĂ©, oĂč se produisent un effondrement de la relation pĂ©dagogique et une pandĂ©mie de dĂ©pressions chez les Ă©tudiants. Par consĂ©quent, je choisis le « moindre mal Â», et c’est en le faisant que je m’efforce d’ĂȘtre cohĂ©rent.

Bien souvent ceux qui attaquent les Ă©cologistes radicaux les voudraient purs. Je vis dans le monde de l’ordinateur de mauvais grĂ©, mais c’est ainsi. NĂ©anmoins, Ă  l’intĂ©rieur d’un tel cadre, il reste possible de refuser les « innovations Â» qui promettent d’allĂ©ger la vie tandis que, de fait, elles approfondissent la dĂ©pendance Ă  l’égard des machines, et le vĂ©ritable effondrement : celui qui atteint nos capacitĂ©s intellectuelles et corporelles. C’est une façon de rĂ©sister contre l’oubli, en maintenant vif le souvenir de ce que l’ĂȘtre humain est en mesure d’accomplir avec des instruments techniques proportionnĂ©s Ă  sa prĂ©sence physique.

Vous caractĂ©risez notre Ă©poque comme un Ă©tat de prĂ©sent perpĂ©tuel. Cela conduirait Ă  penser que ce qui est rĂ©volutionnaire rĂ©side dans le passĂ©. C’est ce qui explique que vous critiquiez des groupes comme Extinction Rebellion (XR) en soulignant chez eux un manque d’intĂ©rĂȘt pour l’histoire. Mais ces groupes ne montrent-ils pas justement le caractĂšre exceptionnel de notre Ă©poque, un temps de rupture oĂč le prĂ©sent a forcĂ©ment une grande force ?

Si l’on se fie aux effondristes, leur caractĂ©risation du « collapse Â» n’est pas claire. Ils disent habituellement qu’il est erronĂ© de l’envisager comme un changement soudain et brutal. Il s’apparenterait plutĂŽt Ă  une chute progressive, sur le modĂšle du jeu de dominos, par secteurs successifs : la finance, le secteur de l’économie rĂ©elle, le politique et le social, sans parler de l’effondrement du milieu naturel.

Quoi qu’il en soit, cela produit un sentiment d’urgence, particuliĂšrement (mais pas seulement) chez les gĂ©nĂ©rations les plus jeunes. Comme si, dĂ©sormais, on ne pouvait plus penser une Ă©cologie sans « compte Ă  rebours Â» (pour citer une formule de JosĂ© Ardillo [5]). Il faudrait agir maintenant ou jamais Ă©tant donnĂ© que nous approchons de l’abĂźme.

Je reconnais que cette agitation Ă©cologiste, Ă  la façon de XR, peut bien dĂ©boucher sur des moments de joie, qui donnent lieu Ă  une « conscientisation Â» politique. Mais, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il me semble que tout cela fait partie d’une culture (et particuliĂšrement d’une culture politique) de l’oubli. Lorsqu’on laisse de cĂŽtĂ© le compte Ă  rebours, on revient vers la critique de l’industrialisation conduite depuis, disons, Thoreau, les « nĂ©o-malthusiens Â» français et ibĂ©riques [6] et la contre-culture des annĂ©es 1960 et 1970 (avec des personnages comme Theodore Roszak, Murray Bookchin, Paul Goodman aux États-Unis, Ivan Illich au Mexique ou le mathĂ©maticien Grothendieck avec Survivre et vivre, et le dessinateur Pierre Fournier avec le journal La Gueule ouverte). Sans mĂȘme Ă©voquer les anticipations de la science-fiction, voilĂ  qui permet d’ouvrir la perspective, au-delĂ  des graphiques et des chiffres des Ă©tudes du Club de Rome, la rĂ©fĂ©rence centrale des collapsologues. Une fois ouvert, l’horizon critique revient vers la racine du processus de dĂ©possession industrielle, ce qui permet de mieux comprendre ce qui arrive aujourd’hui. Bien entendu, le passĂ© est passĂ©. Mais, sans mĂ©moire, on se verra contraint Ă  tout recommencer de zĂ©ro et Ă  tomber dans les mĂȘmes piĂšges. Ceux de l’écologie officielle, environnementale, qui a rĂ©duit au silence les voix de l’écologie « radicale Â».

Quand vous dites que les confinements ont Ă©tĂ© des galops d’essai pour le capitalisme technologique, et que vous Ă©voquez le passage au « Novacene Â» [7], faut-il penser que l’humain est en voie d’extinction ? En ce sens, que peut bien signifier ĂȘtre anarchiste aujourd’hui ? Est-ce que cela est liĂ© au fait de retrouver l’humain ?

Il est nĂ©cessaire de cerner le front principal de la lutte de notre Ă©poque : c’est celui de l’avancĂ©e de la « sociĂ©tĂ© de contrainte Â», comme l’appelle PiĂšces et main d’Ɠuvre. Un exemple : vous voulez prendre le mĂ©tro dans une grande ville et vous cherchez des carnets de tickets ? Eh ! bien, il va vous falloir acheter un smartphone, ou ne jamais l’oublier chez vous, ou bien encore vous servir de vos pieds ou du vĂ©lo parce que bientĂŽt tout sera digitalisĂ©. Comment ? On ne vous a pas consultĂ© ? Ne prenez pas l’air si grave, cela est fait pour vous soulager ! Telle est la sociĂ©tĂ© de contrainte : vous ne voulez pas de quelque chose, vous n’en avez aucunement besoin. Peu importe. Les investisseurs et les technocrates vous l’imposent, par Ă©limination des autres options, souvent plus directes et spontanĂ©es.

La crise pandĂ©mique annonce d’autres crises Ă©tant donnĂ© que le virus, qu’il soit d’origine animale ou bien une crĂ©ature de laboratoire, rĂ©sulte de la dynamique sans frein du capitalisme technologique. Cet Ă©tat de crise permanente fournit le cadre d’une expĂ©rience massive d’assujettissement, au nom de la sĂ©curitĂ© et d’une santĂ© idolĂątrĂ©e. Ainsi disparaĂźt l’ĂȘtre humain et, Ă  sa place, vient l’assistant des machines, qui intĂ©riorise une vision chiffrĂ©e et contrĂŽlĂ©e de sa propre vie. Lorsqu’on lit James Lovelock (que les mĂ©dias prĂ©sentent en gĂ©nĂ©ral comme un penseur de l’écologie trĂšs inclusif, avec son image de GaĂŻa), avec sa prophĂ©tie du NovacĂšne (l’époque du remplacement de l’ĂȘtre humain par l’Intelligence artificielle), on a des sueurs froides. Mais il prĂ©sente cela comme l’ultime Ă©tape de la rĂ©conciliation de l’ĂȘtre humain avec les artefacts qui agissent Ă©galement Ă  la surface de GaĂŻa.

De mon cĂŽtĂ©, je ne dĂ©sire en aucun cas m’augmenter pour suivre le rythme du systĂšme des machines. Je ne veux pas gagner une puissance machinale au dĂ©triment de mon pouvoir humain (ce que je peux en tant qu’humain). Autrement dit, j’endosse le caractĂšre humble et fragile de l’ĂȘtre humain, qui ne peut vivre en Ă©tant coupĂ© de son lien avec la nature (extĂ©rieure comme intĂ©rieure). Dans la mesure oĂč le capitalisme technologique doit conquĂ©rir de plus en plus de territoires (extĂ©rieurs comme intĂ©rieurs) pour maintenir la circulation de la valeur, en convertissant ces territoires en marchandises, il conçoit la nature – autrement dit, ce qui peut croĂźtre et se dĂ©velopper plus ou moins par soi-mĂȘme – comme un obstacle. Mais lorsqu’on dĂ©truit la nature, on dĂ©truit aussi la libertĂ© humaine. Il ne reste alors que des solutions scientifiques et techniques imposĂ©es par les experts pour amender les catastrophes qui rĂ©sultent de l’industrialisation de la vie. Par exemple, un vaccin devenu quasiment obligatoire, mis au point en un temps record, pour soulager des consĂ©quences mortelles d’un virus bien adaptĂ© Ă  des sujets souffrant de maladies « industrielles Â», c’est-Ă -dire dues Ă  la pollution, Ă  la sĂ©dentaritĂ©, Ă  l’alimentation toxique, au rythme de vie mĂ©tropolitain (ce que Murray Bookchin avait documentĂ© dĂšs 1962 dans son Ă©tude Notre environnement synthĂ©tique [8]). Par consĂ©quent, critiquer ce cycle mortifĂšre, c’est retrouver une conception relationnelle de l’ĂȘtre humain, organisme complet liĂ© Ă  son milieu vivant, perspective illustrĂ©e par Kropotkine dans L’Entraide [9].

Mais cette dĂ©fense de l’humain ne finit-elle pas par promouvoir un sujet faible, ou affaibli, pour combattre le systĂšme ?

Que pourrait ĂȘtre une Ă©cologie complĂšte, au-delĂ  de sa mutilation telle que l’illustre le discours des collapsologues ? Pour sĂ»r, cette Ă©cologie ne s’en remet Ă  aucun espoir, mais elle maintient des images et des inspirations venues du passĂ© afin d’agir dans le prĂ©sent. Nous ne pouvons nous passer de visions Ă©mouvantes pour nous tenir debout dans une sociĂ©tĂ© de contrainte. Je pense ici au Docteur Rieux dans La Peste, d’Albert Camus. Rieux continue de travailler, de soigner dans un temps d’angoisse et de confinement. Il revient se nourrir au contact charnel et innocent avec les Ă©lĂ©ments, la lumiĂšre du soleil, l’eau de la mer et la solidaritĂ© avec son compagnon de baignade Jean Tarrou. Rieux Ă©prouve la premiĂšre des libertĂ©s, la libertĂ© fondamentale : se sentir vivant. Au passage, cela ne requiert nul programme de « reconnexion Â» avec la toile du vivant, ou d’autres protocoles pour mieux s’adapter au dĂ©sastre.

C’est peut-ĂȘtre peu de choses que de retrouver cette libertĂ© fondamentale. Elle n’en constitue pas moins la base sans laquelle aucune autre libertĂ© n’est possible. Si soutenir une relation sensible et sensorielle avec le monde ne vous importe pas, de mĂȘme que les effets de vos efforts physiques, alors vous ĂȘtes prĂȘt Ă  renoncer Ă  votre libertĂ© d’ĂȘtre humain en faveur de la dĂ©livrance octroyĂ©e par le systĂšme industriel [10]. Et ce mouvement de libĂ©ration n’a, a priori, pas de fin : il y aura toujours quelque chose que des systĂšmes automatisĂ©s pourront prendre en charge, qu’il s’agisse de trouver un « partenaire Â», de faire l’amour, de faire de l’exercice, d’admirer un paysage ou mĂȘme de respirer.

Je sais bien que dĂ©fendre la libertĂ© Ă  ce niveau suppose de renoncer au dĂ©sir de puissance – une idĂ©e majeure des textes de l’écologie radicale, par exemple chez Ellul, Mumford ou l’anarchiste allemand Gustav Landauer. Je sais Ă©galement que, face aux moyens industriels, cela implique un individu faible, exposĂ© Ă  l’échec. C’est la difficultĂ© Ă  laquelle je me trouve confrontĂ© dans mon livre. Mais, lorsque font dĂ©faut les perspectives et l’appui des masses, que nous reste-t-il hormis soutenir, en chacun, l’esprit de non-puissance ? À dĂ©faut de toujours lutter Ă  armes Ă©gales, nous nous dĂ©battons dans une toile coercitive, en refusant l’escalade des moyens.

Je voulais Ă©voquer pour terminer les Gilets jaunes. Y a-t-il en germe, dans cette expĂ©rience, une forme d’anarchisme ? Une façon dont l’anarchisme pourrait s’exprimer aujourd’hui, au-delĂ  de ce que ses partisans dĂ©finissent comme tel. Mais quid de cet esprit libertaire s’il intĂšgre des formes rĂ©actionnaires ? Les Gilets jaunes ne courent-ils pas ce risque ? Et pour finir, sont-ils une rĂ©surgence du peuple tel qu’on pourrait le penser aujourd’hui, sous la catĂ©gorie des dĂ©classĂ©s ?

En France, un Ă©vĂ©nement historique s’est produit en 2018-2019 avec le soulĂšvement des Gilets jaunes. Vous avez raison : une Ă©ruption du peuple, c’est-Ă -dire des dĂ©classĂ©s, presque moins que des humains pour la technocratie qui les a mĂ©prisĂ©s des annĂ©es durant. Ce fut un mouvement trĂšs bigarrĂ©, divers selon les villes, les villages de campagne et selon le niveau de revendication. Un observateur extĂ©rieur pourrait dire qu’ils ne sont pas parvenus Ă  approfondir la critique politique en direction de la question Ă©cologique. Un autre pourrait affirmer qu’ils Ă©taient accaparĂ©s plus que de raison par les rĂ©seaux sociaux. C’est juste, mais en mĂȘme temps, ce sont lĂ  des propos arrogants venus d’intellectuels ou d’universitaires. De fait, ces derniers n’ont rien compris Ă  ce qui se passait. Pire, ils ont accablĂ© les Gilets jaunes de leur mĂ©pris. Ce qui est, me semble-t-il, une grande honte pour les « intellectuels Â» français, en particulier de gauche extrĂȘme.

D’une façon singuliĂšre, les Gilets jaunes ont redĂ©couvert les bases politiques de l’anarchisme – refus de tout reprĂ©sentant, opportunitĂ© de s’exprimer ouvertement, y compris pour profĂ©rer des idioties, acceptation du conflit, solidaritĂ© et force collective (soit, tout ce qui manque dans les manifestations pour « sauver Â» le Climat –, mais les participants de ces derniĂšres appartiennent Ă  une autre classe sociale !).

Oui, il s’est trouvĂ© parmi eux des Ă©lĂ©ments « rĂ©actionnaires Â», nationalistes, ou tout ce qui peut symboliser le mal politique. Mais, souvenons-nous : il faut distinguer entre la cohĂ©rence et la puretĂ©. Un mouvement pur ? Non. Mais oĂč a-t-on jamais trouvĂ© un tel mouvement, hormis dans les programmes des doctrinaires ? Un mouvement cohĂ©rent ? AssurĂ©ment, une fois que l’on prend en compte qu’ils ont appris seuls, et qu’ils ont fait ce qu’ils devaient faire pour rehausser le digne visage de l’humanitĂ© commune. Pour toutes ces raisons, il est impossible de se reprĂ©senter cet Ă©vĂ©nement comme le font les collapsologues français : une convulsion prĂ©visible sur la courbe folle de l’effondrement global. VoilĂ  un angle d’analyse froid et statistique qui annule le potentiel rĂ©volutionnaire de ce soulĂšvement.

Les Gilets jaunes ont ouvert une brùche politique et sociale. Une fois encore, nous ne devons pas l’oublier.

Entretien en espagnol



Source: Acontretemps.org