Novembre 3, 2020
Par Lundi matin
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Sous son nom

Paola De Luca

Ecoutez-moi.

J’ai portĂ© son nom pendant vingt ans. Au dĂ©but, en Afrique, je frissonnais Ă  chaque fois qu’on m’appelait.

« Marcella ! Â». Je dĂ©testais le son de ce nom.

Giulio m’avait demandĂ© si j’aurais pu m’accommoder d’un autre.

Je m’en souviens, nous Ă©tions attablĂ©s pour le petit dĂ©jeuner, du mauvais cafĂ© dans les tasses et le soleil dĂ©jĂ  accablant, le papayer face Ă  la maison exhibait ses mamelles vertes et obscĂšnes et tout me semblait hostile, pas une couleur, pas un bruit ou une odeur ne m’étaient familiers. J’étais en surimpression sur le paysage.

Un autre nom ?

J’y ai rĂ©flĂ©chi pendant quelque temps et je n’ai jamais trouvĂ© une rĂ©ponse.

Le fait est que je n’avais pas le choix.

Au moment de la fuite, un camarade m’avait dĂ©nichĂ© le passeport « c’est une sympathisante du mouvement, elle veut bien, elle n’ira pas dĂ©clarer le vol avant six mois, tu seras pas embĂȘtĂ©e aux frontiĂšres Â».

Tu parles. Un douanier au Niger avait longuement Ă©tudiĂ© la photo, collĂ©e fraĂźchement, avec un tampon fait maison qu’il fallait chauffer pour qu’il prenne du relief, je le plaçais sous mon cul pendant la traversĂ©e des pays, me souviens de ce contact, pas dĂ©sagrĂ©able, au demeurant.

« Vous avez vingt deux ans ? Â» m’avait-il demandĂ© en me dĂ©visageant les yeux plissĂ©s.

Dix de plus, oui, et quelques cheveux blancs déjà aux tempes.

Fallait jouer, je jouai, montrai un peu le décolleté, me sentais minable.

« Vous faites plus vieille Â» assena-t-il, serein. Et me laissa passer.

Marcella. Comment peut-on s’appeler ainsi ?

Giulio se moquait de moi, bien sur, avec les problĂšmes qu’on avait Ă  rĂ©soudre tous les jours, tels que survivre, trouver Ă  boire et Ă  manger, un endroit pour dormir, une raison d’ĂȘtre lĂ , en donner aux autres, toujours curieux et indiscrets, avec tout ça, je faisais une fixation sur un nom qui me semblait disgracieux.

Je finis par en rire avec lui, mais au fond de moi restait une révolte sombre.

Vingt ans de rĂ©volte contre un nom. Alors que la rĂ©volte qui m’avait amenĂ©e lĂ  oĂč j’étais se dissolvait en moi comme de la brume au soleil, je n’y pouvais rien, la distance n’était plus seulement gĂ©ographique, je me dĂ©tachais inexorablement de mon passĂ© combattant, j’en voyais les failles et les dĂ©rives.

Fallait porter toute cette douleur compliquée. Et il fallait la porter sous cette identité aliÚne.

« Elle s’appelle comment ta maman ? Â» demanda une fillette Ă  la mienne, jardins de la cathĂ©drale, deux lĂ©preux sans nez et sans doigts qui louaient les vĂ©los, les gosses des rues n’osaient mĂȘme pas franchir la grille, restaient collĂ©s aux barreaux en fer noir regardant les blancs s’amuser.

« Elle s’appelle Marcella, mais elle aime pas ça Â»

« On y va, maintenant Â», disais-je en lançant des monnaies aux lĂ©preux qui les capturaient dans leurs poignets.

« Tu n’aimes pas ça, vrai ? Â»

« C’est vrai, oui, et toi, tu aimes ton nom ? Â»

« Oh oui ! Mais je peux le changer, si j’en trouve un autre meilleur ? Â»

« On y va, maintenant Â»

Ma fille grandit, l’Afrique m’ouvrit une petite porte misĂ©ricordieuse oĂč je trouvai un abri, un travail, un temps pour survivre. Les gens n’étaient pas si curieux que ça, finalement. Ou plutĂŽt c’était moi qui n’étais pas si intĂ©ressante.

Marcella se fondit dans le dĂ©cor somptueux, le papayer continua Ă  montrer ses seins lourds, le basilic poussait en une nuit et Ă©tait mangĂ© par les fourmis pendant la journĂ©e suivante, j’enseignais ma langue Ă  des jeunes universitaires enthousiastes et lavais les draps Ă  la fontaine, les autres femmes se foutaient de ma gueule, je ne savais pas bien faire, mais ce n’était pas mĂ©chant, je riais avec elles.

Je pensais souvent Ă  la vraie Marcella, je revoyais sa tĂȘte de gamine sur la photo arrachĂ©e, j’essayais d’évaluer ce que le temps avait fait de son sourire, me demandais comment Ă©tait sa vie. J’avais dĂ©cidĂ© qu’elle Ă©tait mĂ©decin, qu’elle s’était mariĂ©e tard et n’avait pas d’enfants. Je la voyais rieuse, courageuse, dĂ©monstrative.

Parfois je lui Ă©crivais de longues lettres, lui racontant ma vie Ă  moi, sous son nom. Une fois je voulus la remercier pour le risque qu’elle avait pris, mais je ne trouvai pas les mots. Tout sortait grandiloquent ou fade. En tous cas je dĂ©chirais toutes les lettres et j’allais jeter les morceaux de papier Ă  la mer. Je me souviens d’infinies cĂ©rĂ©monies de ce genre.

Je n’étais qu’une vielle prof excentrique, parmi les autres excentriques qui vivaient sur cette terre tolĂ©rante et indiffĂ©rente.

Enfin je me sentis vraiment chez moi, Giulio travaillait comme Ă©lectricien dans les grands hĂŽtels des blancs et la Marcella que j’étais ne s’énervait plus pour le rythme paresseux du jour ou pour l’absence des saisons, avait appris Ă  flĂąner et mĂȘme, de temps en temps, Ă  se soulager du poids de la responsabilitĂ© du monde et de l’univers.

Juste Ă  ce moment lĂ , on Ă©copa d’une amnistie, on pouvait rentrer dans notre pays sans se faire arrĂȘter.

On se le rĂ©pĂ©tait, Giulio et moi, en souriant bĂȘtement, tout en sachant que le pays en question n’était plus le nĂŽtre, vingt ans avaient passĂ© sur nos corps et nos esprits, loin de ce territoire devenu forcĂ©ment exotique.

Notre fille, qui y avait passé ses vacances pendant toutes ces années, en ramenait des visions qui nous auraient fait peur, sans le haut barrage de notre mémoire.

Bref, nous rentrions comme tout émigré, modelé par sa propre extranéité et par la fantasmagorie du passé.

Le trentiĂšme jour aprĂšs notre retour, perdue dans ma ville, dans le quartier oĂč j’étais nĂ©e, Ă©tourdie de sons nouveaux et avec tous mes souvenirs en berne, je me mis en tĂȘte de chercher Marcella.

Elle n’était pas dans l’annuaire, du moins pas Ă  notre nom. Normal, pensais-je, elle a pris le nom du mari.

Je me posai calmement devant le tĂ©lĂ©phone, dĂ©cidĂ©e Ă  appeler tous les homonymes, jusqu’à trouver un parent qui me renseigne. J’allumai une cigarette et composai quatre numĂ©ros avant de tomber sur un silence.

« Qui est Ă  l’appareil ? Â» demanda enfin une voix d’homme.

« Je l’ai connue quand on Ă©tait trĂšs jeunes, je voulais avoir de ses nouvelles
 Â»

Nouveau silence, puis l’homme me demanda de passer chez lui, « mĂȘme ce soir, si vous voulez Â».

Adresse, indications de parcours, la voix était un peu cassée, presque aphone.

Pendant le trajet, je rĂ©alisai combien elle Ă©tait austĂšre, aussi, cette voix. Et que je n’avais pas cessĂ© de promener mon excentricitĂ© africaine dans cette ville dĂ©sormais inconnue, que j’allais m’imposer Ă  des gens que je n’avais jamais vu, que le malaise nous prendra tous Ă  la gorge, moi et mes divagations, eux et leur rĂ©alitĂ© Ă©trangĂšre. Je me figurais des personnes autour d’une table basse, j’entendis distinctement le bruit assourdissant que peuvent faire des tasses et des soucoupes entre des gens qui n’ont rien Ă  se dire, je faillis faire demi-tour, mais finalement je sonnai Ă  la porte indiquĂ©e.

L’homme qui m’ouvrit Ă©tait vieux et chauve.

« Vous ĂȘtes â€Š ? Â»

Avant de pouvoir me retenir, je rĂ©pondis « Marcella Â»

Puis j’ajoutais en balbutiant, « c’est-Ă -dire, je voulais voir Marcella … Â» et j’énonçai mon vrai nom, qui sonna faux Ă  mes propres oreilles.

Rien n’allait comme je l’avais imaginĂ©.

Il me fit entrer dans un intĂ©rieur propre et triste, m’indiqua un fauteuil et s’assit devant moi.

« Marcella est morte il y a vingt ans Â»

Le silence se dressa entre nous. Mon cƓur avait cessĂ© de battre, je restais en suspens en fixant la peau grise du vieux devant moi, il avait prononcĂ© des mots qui me glissaient dessus et ne trouvaient pas l’accĂšs Ă  mon esprit, comment ça, Marcella, morte ?

L’homme caressait l’accoudoir de son siĂšge et fixait le sol. Des mains d’ouvrier, les ongles dĂ©formĂ©s.

« Vous ne saviez pas Â» dit-il calmement.

« Non. C’est impossible Â»

« C’est ce que je me rĂ©pĂ©tais Ă  l’époque. C’est impossible. Vingt deux ans, vous vous rendez compte ? Â»

« On ne meurt pas Ă  vingt deux ans Â» dis-je, avec toute la bĂȘtise dont je suis capable.

« Ca arrive
 c’est arrivĂ©. A ma fille Â»

Un vieux sanglot tinta dans l’air entre nous.

Quand j’étais partie, on mourait facile, dans ma patrie, on mourait jeune et on tuait pas mal.

« Une sympathisante du mouvement Â», l’avait dĂ©finie notre copain. Une manifestation qui avait mal tournĂ©, un barrage routier ? Les flics en avaient descendu par dizaines
Avaient-ils tirĂ© sur Marcella ? Sur cette fille gĂ©nĂ©reuse qui m’avait cĂ©dĂ© son passeport ? Non, je ne pouvais le croire.

« Mais comment elle est
 ? Â» Impossible de dire le mot. Un jeune sanglot s’enlaça Ă  l’ancien.

« Personne n’a jamais compris Â»

Il se leva, alla chercher une carafe d’eau, nous remplit deux verres, se rassit et me regarda dans les yeux. Je pleurais.

« Tout allait bien, elle Ă©tudiait le droit, elle Ă©tait si solide, si sĂ»re d’elle, elle voulait se consacrer Ă  la politique
 Â»

Je levais la tĂȘte. « La politique ? Â»

« Elle voulait changer le monde. A l’époque tous les jeunes voulaient changer le monde. Â»

Aucun jugement, aucune critique ne perçait son ton sobre.

« Elle parlait de ma condition ouvriĂšre
 elle voulait le bonheur de tous Â»

Son sourire me fit plus mal que son sanglot.

« Et qu’est-ce qui s’est passĂ© ? Â»

« Elle a commencĂ© Ă  dĂ©pĂ©rir
 Je peux vous dire exactement quand ça a commencĂ© Â»

Je le savais. Je ne voulais pas le savoir. Il le dit.

Ils avaient appelĂ© tous les mĂ©decins possibles. MĂȘme un spĂ©cialiste hongrois, qui Ă©tait venu exprĂšs pour la visiter. Elle n’avait aucune maladie rĂ©pertoriĂ©e, elle avait subi toutes les analyses, tous les soins, pris des drogues de tout type, mais elle avait continuĂ© Ă  mourir jusqu’à la mort.

« C’est ma faute Â» Je croyais l’avoir seulement pensĂ©, mais j’avais parlĂ© Ă  voix haute.

« Bien sĂ»r que non Â» rĂ©pondit le vieux, avec un autre sourire.

Je lui ai pris sa vie. La voix, ma voix hurlait contre mon front.

« Et maintenant vous ĂȘtes seul ? Â»

« Marcella Ă©tait mon unique fille. Ma femme n’a pas tenu le coup. Elle est partie aussi, quelques annĂ©es aprĂšs. Je suis restĂ©. Â»

Je ne pouvais plus le regarder ni l’écouter, je m’enfuis prĂ©cipitamment, dĂ©gringolant l’escalier, trĂ©buchant sur le seuil, courant dans la rue et criant comme une dĂ©mente.

Les gens mes regardaient mi-amusés mi-indignés. Entre temps, cette ville était devenue prude, occupée au négoce, chacun avait son business quelque part, ou le feignait, pour faire comme les autres. Plus de place pour Marcella et pour moi.

C’est pourquoi je suis venue ici, docteur.




Source: Lundi.am