Mai 17, 2021
Par Le Monde Libertaire
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SurveillĂ©.e.s, nous ? SĂ»rement pas
 Pourtant, rĂ©guliĂšrement notre ordinateur – vulgaire machine qui finira trop rapidement dans une recyclerie – nous demande Ă  nous, humains, de prouver que nous ne sommes pas des robots
 Alors, surveillĂ©.e.s ? (Le Monde libertaire)

Dans cette sociĂ©tĂ© hyper-consumĂ©riste, il faut rentabiliser le temps. Le temps c’est de l’argent. Profits, placements financiers, investissements, dividendes
 Produire quelles que soient les circonstances, « quoi qu’il en coĂ»te » – phrase chĂšre au prĂ©sident Macron –, quoi qu’il en coĂ»te aussi aux travailleurs assujettis, scrutĂ©s et surveillĂ©s en permanence


Des ordinateurs et des individus sous contrĂŽle
Depuis le confinement, des entreprises françaises ont fait installer Ă  leurs salariĂ©.e.s en tĂ©lĂ©travail le logiciel amĂ©ricain Hubstaff qui calcule leur « temps effectif » de travail en enregistrant les mouvements de souris. Le temps du travailleur est comptabilisĂ© minutieusement. La course Ă  la rentabilitĂ© n’a pas de prix, sinon celui qu’elle rapporte
 Et puis en tĂ©lĂ©travail, les salariĂ©.e.s seraient sĂ»rement tentĂ©.e.s de faire semblant de travailler, ou de ne pas travailler tout court (
) Surtout garder la mainmise sur la masse salariale qui pourrait avoir l’idĂ©e de fuir, ou du moins, d’esquiver le contrĂŽle. L’épier, la cadrer pour que sage, elle exĂ©cute conformĂ©ment aux diktats du systĂšme, qu’elle produise davantage, en silence et sans moucheter. Le logiciel mouchard le fait dĂ©jĂ  Ă  sa place.

« Une libertĂ© individuelle conditionnĂ©e et conditionnelle
 est-ce Ă©thiquement acceptable ? »

Les Ă©tudiant.e.s. ne sont pas Ă©pargnĂ©.e.s non plus
 Car il faut, on le sait bien, « Ă©duquer » ces jeunes, faire en sorte qu’ils rentrent correctement dans le moule. Alors que bon nombre d’examens de l’enseignement supĂ©rieur se sont dĂ©roulĂ©s Ă  distance, HEC (1) a mis en place un systĂšme de surveillance dĂ©tectant le moindre mouvement des yeux « grĂące Ă  » un logiciel filmant chaque candidat chez lui, analysant ses moindres faits et gestes. Si l’étudiant n’acceptait pas ce « contrat » ? Il Ă©tait automatiquement radiĂ© de la session des examens de juin
 PrĂšs de 300 des Ă©lĂšves d’HEC ont signĂ© une lettre fin mai 2020 contre cette surveillance des examens qu’ils ont jugĂ© intrusive et portant atteinte Ă  leur intimitĂ©.
Des Ă©tudiants Ă©duquĂ©s Ă  « bien penser », des travailleurs conditionnĂ©s Ă  « bien travailler ». Des individus sous pression, cadrĂ©s et dominĂ©s par d’autres, par le biais de truchements technologiques.
Surveillance. Pression. Chantage. Assujettissement. ContrÎle. Une liberté individuelle conditionnée et conditionnelle
 est-ce éthiquement acceptable ?

Une société sous surveillance est-elle encore une société libre ?
De nos jours sur la toile du web, la plupart de nos données sont trackées et stockées.
Elles le sont d’abord par les services commerciaux en ligne et les fameux GAFA – Google, Apple, Facebook et Amazon –, qui appliquent une forme de « capitalisme de la surveillance ». Leur objectif est d’amasser le plus de donnĂ©es sur les utilisateurs afin de les profiler et de fournir ces informations aux annonceurs publicitaires.
Le second niveau de surveillance a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par Edward Snowden (2) en juin 2013, dĂ©montrant que la NSA et ses alliĂ©s opĂšrent dans l’ombre des surveillances de masse – de tous les individus n’importe oĂč dans le monde. Des surveillances qui passent par les communications tĂ©lĂ©phoniques ou les connexions internet. Les rĂ©vĂ©lations d’Edward Snowden ont montrĂ© que les collectes massives d’informations par la NSA, concernant des citoyens du monde entier, dĂ©passaient le cadre de la lutte nĂ©cessaire contre le terrorisme ou contre les autres risques gĂ©opolitiques. Et la tentation est grande de transposer cette surveillance dans d’autres domaines

Une sociĂ©tĂ© sous surveillance, c’est le point de dĂ©part d’un État de contrĂŽle, policier et totalitaire. Des philosophes se sont dĂ©jĂ  penchĂ©s sur la corrĂ©lation entre l’omni-surveillance et la limitation des libertĂ©s individuelles. Dans son ouvrage Surveiller et punir, Foucault dĂ©peint une sociĂ©tĂ© repliĂ©e sur elle-mĂȘme, semblable Ă  une prison dans laquelle un seul et unique gardien parvient en permanence Ă  surveiller tous les individus en mĂȘme temps. Et il Ă©crit : « De lĂ , l’effet majeur [
] : induire [
] un Ă©tat conscient et permanent de visibilitĂ© qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, mĂȘme si elle est discontinue dans son action ». Une surveillance extrĂȘme qui pourrait aboutir Ă  une sorte de formatage de l’ĂȘtre humain et Ă  la pensĂ©e unique

Tout connaĂźtre, tout filtrer, tout enregistrer des activitĂ©s des individus. C’est l’idĂ©e du « panoptisme » du juriste rĂ©formateur et philosophe britannique Bentham (3) (1748-1832) : appellation dont l’étymologie grecque traduit l’idĂ©e de « voir partout ». C’est la conception d’une sociĂ©tĂ© garantissant l’inculcation forcĂ©e du point de vue utilitariste, fondĂ©e sur le principe de discipline sociale et de contrĂŽle le plus pĂ©nĂ©trant au cƓur mĂȘme de l’individualitĂ© de chacun. C’est faire du droit un instrument de contrĂŽle social, et lĂ©gitimer une institution Ă  caractĂšre limitante et oppressante, voire rĂ©pressive.
L’universalisation panoptique du pouvoir assure sa totale dĂ©matĂ©rialisation. Ainsi dĂ©localisĂ©, le pouvoir obĂ©it Ă  une dynamique auto-entretenue dont personne n’a plus la maĂźtrise. Le dispositif dans toute sa technicitĂ©, gĂ©nĂšre, de façon strictement nĂ©cessaire et mĂ©canique, une situation sociale oĂč chacun surveille les autres, est surveillĂ© par eux, et finalement se surveille lui-mĂȘme.
OĂč l’on voit se profiler les contours d’une sociĂ©tĂ© ultra-sĂ©curitaire dans laquelle les individus enfermĂ©s et renfermĂ©s n’auront plus le choix de penser et d’agir, s’interdisant de faire, de rĂ©flĂ©chir et de dire, scrutant les moindres faits et gestes de leurs voisins


Des données enregistrées et financiarisées : une fausse liberté « achetée » ?
En apparence, le stockage des donnĂ©es semble gratuit
 On hĂ©site, puis finalement on est tentĂ© d’aller sur tel site, on entre quelques donnĂ©es personnelles en apparence « banales », on clique, ça n’engage Ă  rien puisqu’on ne paye rien. Erreur.
Ces services en ligne, en apparence gratuits, sont en rĂ©alitĂ© financĂ©s par le profilage des utilisateurs. Ces derniers troquent en quelque sorte leurs donnĂ©es personnelles contre un service facile, dĂ©voreur d’identitĂ©s… Si l’on prend l’exemple de Facebook sur tĂ©lĂ©phone portable, les utilisateurs lui donnent accĂšs Ă  toutes les donnĂ©es de leur smartphone de façon tout Ă  fait lĂ©gale, contre un service qui coĂ»te au rĂ©seau social Ă  peine 6 dollars par an et par individu… Cet Ă©change « donnĂ©es contre service » apparaĂźt complĂštement dĂ©mesurĂ© et disproportionnĂ©, et fait croire aux personnes que le service obtenu est gratuit. Plus nous naviguons, rĂ©agissons, commentons sur les plateformes numĂ©riques, plus elles amĂ©liorent leur ciblage. Le modĂšle Ă©conomique de ces rĂ©seaux « non payants » repose prĂ©cisĂ©ment sur la collecte de donnĂ©es pour vendre de la publicitĂ©.

« Que peut ĂȘtre une libertĂ© surveillĂ©e sinon une aliĂ©nation ? »

Les nouvelles technologies et les nouveaux outils de mesure via l’intelligence artificielle – dont les objets connectĂ©s et les interfaces vocales font partie – Ă©voluent vers une captation grandissante des affects. Les Ă©motions marquent les esprits dans un monde oĂč nous sommes sur-sollicitĂ©s et dĂ©bordĂ©s d’informations, et deviennent le terrain de jeu des gĂ©ants du numĂ©rique, des acteurs du marketing et de la data, comme en tĂ©moigne le lancement rĂ©cent de Halo, bracelet crĂ©Ă© par Amazon qui promet de mesurer les Ă©motions. A l’appui d’évolutions technologiques, nos rĂ©actions Ă©motionnelles – nos joies, nos peurs, nos colĂšres qui auparavant Ă©taient de l’ordre de l’intime – sont dĂ©tectĂ©es, sondĂ©es, analysĂ©es, Ă©valuĂ©es puis exploitĂ©es. Les neurosciences le confirment : plus l’expĂ©rience Ă©motionnelle est importante, plus elle a de chance d’ĂȘtre mĂ©morisĂ©e. Utile pour crĂ©er de l’adhĂ©sion Ă  un produit, une entreprise, un politique ou une actualitĂ©. Tout en donnant des recommandations pour reprendre le contrĂŽle, ces nouvelles technologies qui reposent sur des mĂ©canismes de rĂ©compense pour capter l’attention et gĂ©nĂ©rer davantage de donnĂ©es, peuvent se rĂ©vĂ©ler ainsi manipulatrices, en fonction des usages qui leur sont faits.
Quand il n’y a pas d’argent en jeu, on pense Ă  tort qu’on ne peut ĂȘtre ni trompĂ©, ni perdant. Leurre. En rĂ©alitĂ© on perd toutes nos donnĂ©es nous appartenant. Sans possibilitĂ© de les rĂ©cupĂ©rer.
L’on croit ĂȘtre libre alors que l’on est sous contrĂŽle invisible
 Que peut ĂȘtre une libertĂ© surveillĂ©e sinon une aliĂ©nation ?

Du musellement individuel au domptage collectif
Ne pas laisser les idĂ©es nouvelles se confronter, ne pas les laisser se diffuser
 Surveiller, museler
 Les applications pour maintenir les foules dociles se multiplient. Haute surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e 2.0. Ce sont les plĂ©bĂ©iens que l’oligarchie autoritaire veut dompter et soumettre avec son dĂ©ploiement de lois liberticides et de traçages numĂ©riques.
Objectif Ă©tatique : contrĂŽler les masses et restreindre, voire annihiler la libertĂ© d’expression.
MĂ©pris et dĂ©fiance d’en haut Ă  l’égard du « petit peuple », les misĂ©rables d’en bas qui ne sont rien ou si peu.
Or, c’est bien au peuple qu’il est fondamental de faire confiance. Ce n’est pas du sommet de la pyramide que viendront les solutions. Seul le peuple a les capacitĂ©s de changer les choses, dans une coopĂ©ration bienveillante hors des systĂšmes pesants d’une bureaucratie jupitĂ©rienne dĂ©voreuse de libertĂ©s.
L’avenir est aux gens de la base, Ă  ceux qui choisiront la solidaritĂ© et l’entraide pour une sociĂ©tĂ© juste et Ă©quitable oĂč les enjeux ne seront ni le flicage ni la rentabilitĂ©, mais oĂč il sera question simplement de vivre ensemble, en toute libertĂ©.

« Le seul moyen d’affronter un monde sans libertĂ© est de devenir si absolument libre qu’on fasse de sa propre existence un acte de rĂ©volte. » (Albert CAMUS)

BĂ©rangĂšre ROZEZ

1) https://www.francetvinfo.fr/societe/education/admission-post-bac/video-telesurveillance-des-examens-hec-enregistre-les-mouvements-des-yeux-de-ses-etudiants_3990953.html
2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Snowden
3) https://www.cairn.info/revue-francaise-d-histoire-des-idees-politiques1-2004-1-page-3.htm

Bibliographie :
Surveiller et punir de Michel Foucault (Éditions Gallimard, 1975)
Sur le panoptisme de Jeremy Bentham de Guillaume Tusseau dans Revue Française d’Histoire des IdĂ©es Politiques 2004/1 (N° 19)
Un monde sous surveillance : Edward Snowden en 7 Ă©missions
(Https://www.franceculture.fr/numerique/un-monde-sous-surveillance-edward-snowden-en-7-emissions)




Source: Monde-libertaire.fr