Septembre 4, 2021
Par CQFD
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Souheil El Khalfaoui avait 19 ans, un bébé de 14 mois et probablement quelques rêves dans la vie. Il est mort le 4 août dans le quartier marseillais de la Belle de Mai, d’une balle dans le thorax tirée par un policier. « Comment ? Pourquoi ? », lisait-on une semaine plus tard sur une pancarte tendue par des proches au milieu du Vieux-Port, d’où une marche blanche s’apprêtait à partir. Devant quelques centaines de personnes venues honorer la mémoire du jeune homme, son père, Issam, prenait la parole : « Cette balle a été tirée lors d’un contrôle routier. Le représentant du syndicat Alliance a affirmé que le policier a fait usage de son arme en état de légitime défense, alors que l’Inspection générale de la police nationale était à peine saisie du dossier. » Problème : « Les témoignages des riverains et des passants sont très troublants à plus d’un titre et contredisent la version “officielle” des faits, rapportée par la presse dans les heures qui ont suivi l’événement. »

Que s’est-il donc passé ce soir-là, au croisement des rues Bonnardel et Fortuné-Jourdan, dans le 3e arrondissement ? Il est près de 19 heures et la voiture de Souheil est à l’arrêt. Le jeune homme est au volant. Sur le siège passager, un de ses copains. Les deux compères sont venus rendre visite à un troisième ami, en béquilles des suites d’un accident survenu quelques semaines plus tôt. Un véhicule de police arrive. L’équipage reconnaît la voiture de Souheil avec laquelle le jeune homme aurait, la veille, fui un premier contrôle de police. Les agents sortent de l’habitacle pour procéder à un nouveau contrôle. Le jeune homme n’a, semble-t-il, ni permis de conduire ni certificat d’assurance. Il tente de fuir en marche arrière, heurtant un policier qui, selon certaines versions de l’histoire, chute au sol. Quoi qu’il en soit, juste après, un autre agent tire.

La légitime défense mise en cause

Question : à l’instant précis où le coup est parti, l’un ou l’autre des policiers était-il en danger ? « Tous les éléments actuels tendent à démontrer un état de légitime défense du policier à l’ouverture du feu pour assurer la protection physique d’un autre policier », affirme à Libération André Ribes, le procureur en charge du dossier [1].

Mais, comme l’écrit le quotidien [2], les récits de plusieurs témoins « questionnent la proportionnalité et la simultanéité censées caractériser la légitime défense ». Basée sur des témoignages de riverains recueillis au lendemain du drame, une enquête publiée sur le site collaboratif de luttes Marseille infos autonomes [3] en arrive même à la conclusion inverse : « aucun des policiers n’était dans le champ » de la voiture de Souheil au moment du tir fatal. À en croire les habitants cités dans l’article, le jeune homme craignait que les képis embarquent son véhicule à la fourrière. Et c’est lorsque le policier placé à l’arrière du véhicule s’est décalé pour téléphoner à l’écart que Souheil a tenté de se dégager en marche arrière tout en braquant. Ce faisant, il aurait touché l’agent situé du côté conducteur de la voiture. C’est quelques instants plus tard que le policier placé à l’arrière aurait fait feu, au moment où la voiture est passée à côté de lui.

Selon le journal local d’investigation Marsactu [4], le tireur était un policier stagiaire, « inexpérimenté ». « Il était choqué », raconte à CQFD une riveraine sortie de chez elle juste après avoir entendu le coup de feu. Comme d’autres, elle rapporte que le passager du véhicule a été ensuite frappé avant d’être menotté.

Les policiers, par contre, n’auraient pas cherché à porter secours à leur victime. Sur des vidéos tournées par des passants, on ne les voit effectivement pas au chevet du jeune homme. Comme le relate Libération, c’est finalement une infirmière du quartier qui passait par là qui s’est occupée de Souheil : « J’ai d’abord vu le policier [qui avait été heurté par la voiture] à terre. Il avait juste mal au genou. On m’a ensuite dit qu’il y avait un jeune homme dans la voiture. J’ai dû forcer un policier à me laisser passer. Il ne voulait pas. » Quand les pompiers ont fini par arriver, dit-elle à l’instar d’autres témoins, ils sont d’abord allés voir le policier. Souheil était probablement déjà décédé.

« Même s’il a fait quelque chose… »

La voiture du défunt a fini sa course sur un trottoir, à quelques mètres d’un arrêt de bus. Une semaine plus tard, une dame d’une soixantaine d’années y attend le 49, direction Vauban. Au sol, les débris de verre sont toujours là. Sous un porche, des fleurs.

Sur le mur, un collage rappelant que Souheil a été « tué par la police ». Et une photo de lui avec son fils. La dame en a les larmes aux yeux : « Oh, c’est lui, le jeune homme qui est mort… » Un silence. Puis : « Ils font ce qu’ils veulent, ces cons de poulets. » À côté, une jeune fille s’indigne. Elle ne sait pas trop ce qui s’est passé, mais « même s’il a fait quelque chose, c’était pas une raison pour le tuer ». Un jeune homme : « Nous si on tue un flic, on prend quinze ans de prison. »

Juste après la mort de Souheil, le parquet a expliqué que le jeune homme était connu des services judiciaires. « Des bagarres et quelques barrettes de shit », relativisait la famille auprès de l’AFP – selon nos informations, elle faisait référence à de la simple consommation de cannabis, pas à du deal. « Certes, mon fils avait déjà eu affaire à la police et à la justice, dans ses errements d’adolescent en souffrance, dira son père lors de la marche blanche. Sa mère et moi avons eu avec lui notre lot d’inquiétudes et de mauvaises surprises. Rien de tout cela n’amoindrit le respect dû à sa vie. » La famille demande l’ouverture d’une information judiciaire confiée à un juge d’instruction indépendant. Selon La Provence, son avocat a porté plainte pour « homicide volontaire par personne dépositaire de l’autorité publique et omission de porter secours ».
Contrairement à l’affaire de Stains (Seine-Saint-Denis), assez ressemblante (le 16 août, deux policiers en civil y ont arrosé de balles une voiture qu’ils contrôlaient), il n’existe à notre connaissance pas d’images du tir ayant tué Souheil. Par contre, les minots du coin se montrent sur leur portable les vidéos des instants d’après, où l’on peut l’apercevoir agoniser. Dans ce très populaire quartier de Marseille, les pouvoirs publics n’ont mis en place aucune cellule de soutien psychologique à destination des riverains choqués. Quand une prise en charge a fini par être organisée, ce fut à l’initiative de militants associatifs.

Lynda, la mère de l’ami en béquilles que Souheil était venu voir ce soir-là, reste évidemment pleine de chagrin : « C’était un ami très proche de mon fils. Il venait le voir tous les jours depuis son accident, lui tenir compagnie. Il avait fait la fête de l’Aïd avec nous. C’était un gamin. Il est parti pour rien, pour une petite bêtise. Aujourd’hui, mon fils fait semblant d’aller bien, mais au fond, il est détruit. »

Clair Rivière

La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

- Ce texte a été publié dans le numéro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org