Comme ce récit des évènements depuis mi-décembre en atteste, la situation soudanaise n’a rien d’exotique, on peut même dire qu’elle résonne comme jamais avec ce qui se passe en France depuis 2 mois.

[MàJ : nous venons d’ajouter à la fin de cet article un podcast réalisé en novembre par La Maison de la Grève de Rennes lors de 3 jours de discussions avec des exilés Soudanais qui ont participé aux révoltes contre le régime d’El Béchir. Ces discussions retracent la politisation de la jeunesse, l’influence des révoltes arabes, les nouvelles formes des mobilisations, les conflits dans les facs, les organisations dans les quartiers ou encore les conflits dit « régionaux » comme au Darfour, ou au Sud-Soudan. ]

Depuis le vendredi 14 décembre, le peuple soudanais se soulève contre la dictature du Général Omar El-Bashir et son régime islamiste radical. L’élément déclencheur : la pénurie de farine, d’essence et de liquidités, qui s’accompagne d’une chute de la valeur de la monnaie, d’une inflation de plus de 70 % (où le prix du pain a triplé en quelques jours dans plusieurs villes). Mais ce n’est pas l’objet principal de la révolte. La situation économique et politique s’est détériorée ces dernières années : d’un côté, la pauvreté est de plus en plus répandue alors que la bourgeoisie du régime s’enrichit, et d’un autre côté le parlement cherche à modifier la constitution pour permettre à Omar El-Bashir de se présenter aux élections de 2020 après 31 ans d’exercice du pouvoir. La révolte se faisait sentir depuis quelques mois dans le pays. Les milices du gouvernement (Rapid Special Force, notamment responsables des meurtres de masse au Darfour) ont fait des raids au mois d’octobre dans les quartiers périphériques de Khartoum, passant à tabac des jeunes et leur rasant le crâne, pour rappeler que toute volonté de se rebeller serait réprimée dans la violence.

Récit d’un début de révolution

Mais cette fois, la colère a éclaté, et pour de bon. Des milliers de personnes ont pris la rue, dans toutes les villes du pays. Le 14, les manifestations étaient encore relativement faibles. Mais le mercredi suivant, dans la ville ouvrière et industrielle d’Atbara, les étudiant-e-s et lycéen-ne-s sont sorties dans la rue et ont débordé la police. Dans la journée, le siège du Parti du Congrès National, celui d’Omar El-Bashir, a été incendié. Tous les policiers ont dû quitter la ville car l’armée s’est rangée au côté du peuple avec le peuple. Les étudiant-e-s et lycéen-ne-s de Khartoum se sont mobilisées de plus belle le lendemain : le jeudi, ils sortent dans la rue, bloquent les universités et certains axes majeurs de la capitale. De même à Qedaref, dans l’est du pays, les manifestations se multiplient. Le mouvement est alors lancé : le vendredi, après la prière (« jumaat alghaddab » : vendredi de la colère), les rues de la capitale et de nombreuses autres villes sont inondées de manifestants.

Le samedi et le dimanche qui suivent, le mouvement d’opposition s’empare des stades de football. Dès le samedi soir, les supporters de l’équipe Al Hilal manifestent durant et après le match. Le lendemain, le gouvernement hésite à annuler celui de l’équipe Al Merikh, mais comme cette annulation aurait été une reconnaissance de l’existence du mouvement d’opposition, il préfère remplir le stade de « Kizan » (« hommes qui défendent ou travaillent pour le régime »). De même, à Al-Gezira, province au sud du pays, El-Bashir s’est déplacé pour inaugurer une exposition, et des appels ont été lancés pour manifester dans la ville de Wad Madani (capitale de la province). La veille, des activistes avaient incendié une partie de l’exposition. Cet acte est fortement symbolique car l’exposition a coûté 100 000 dollars, alors que la population de Gezira sombre toujours dans la pauvreté. Plusieurs d’entre eux ont été arrêtés. A l’inauguration, on a fait sortir des Kizan et des élèves des écoles de force pour saluer l’arrivée du dictateur, et montrer que tout va bien, que tout le monde est avec lui. Pendant son discours, en direct à la télévision, plusieurs voix dans la foule s’élèvent pour dénoncer les massacres perpétrés par le régime (« iasqut iasqut hukma al askir » : « qu’il chute, qu’il chute, le gouvernement militaire » ) et pour affirmer le refus d’accueillir les criminels. La chaîne de télévision a coupé le direct et fait passer une autre émission. Al-Bashir a dû finir son discours cloîtré, entouré de ses soutiens. Sa visite a été écourtée et il est rapidement rentré à Khartoum.A ce moment-là, toutes les villes du pays sont enfin entrées en révolte. Le mardi 25, un appel est lancé par les syndicats et des partis d’opposition pour manifester partout dans le pays, et notamment pour se rassembler au centre de Khartoum et marcher vers le palais présidentiel. Des milliers de personnes sortent dans les rues. Le régime a essayé d’empêcher le rassemblement de se dérouler en bloquant les rues permettant d’accéder au centre et en plaçant des snipers en haut des bâtiments.

Dès que des cortèges se formaient, ils étaient dispersés par du gaz lacrymogène et des tirs à balle réelle, des arrestations en masse, des passages à tabac. Le centre de Khartoum est alors devenu jusqu’au soir le terrain d’un macabre jeu du chat et de la souris qui s’est terminé par des tentatives de toute part pour approcher le palais, restées malheureusement vaines. Cependant cette journée est un tournant dans le mouvement, d’abord parce que les syndicats sont entrés dans la lutte et ensuite parce qu’il a pris une ampleur telle que beaucoup de gens descendaient dans la rue pour la première fois.

Mercredi et jeudi, seules quelques manifestations se tiennent dans des petites villes et dans les universités. Mais on préparait surtout le vendredi. Le nombre de morts augmentant, ce vendredi a été baptisé le « vendredi des martyrs » (« jumaat al-shouhada »). Ce jour-là, toutes les villes sont en révolte mais les dispositifs de répression empêchent les gens de sortir aussi nombreux que le mardi. Mais ce n’est qu’une préparation pour la manifestation du lundi 31, nouvelle journée appelée par les syndicats et qui réunit à nouveau beaucoup de monde.

Le visage du mouvement

Si le mouvement part de problématiques économiques et sociales, c’est avant tout une révolte politique. Le slogan phare, repris par tous les cortèges a été, dès le départ « le peuple veut la chute du régime », ou bien « liberté, paix, justice, la révolution est le choix du peuple ». C’est qu’en réalité les causes de ce soulèvement sont bien plus profondes que l’augmentation subite des prix. La corruption a atteint un niveau sans précédent : les services de sécurité qui tiennent les rênes du pouvoir détournent l’essentiel de l’argent public à leur propre fin, tout en laissant la population dans la pauvreté. A l’image du nouveau Club (siège) gigantesque qu’est en train de se faire construire le NISS (National Intelligence Security Service). En somme, le régime ne cesse de se renforcer, mobilisant toutes les ressources à cette fin : ainsi, le budget de la sécurité est plus élevé que celui de la santé et de l’éducation réunis. Cette politique ne datant pas d’hier, les conséquences sociales sont aujourd’hui lourdes.

Depuis le début de ce régime, la guerre n’a presque jamais cessé. D’abord avec le Soudan du Sud, qui a voté pour son indépendance en 2011, sans que les conflits (notamment pour les ressources) ne se soient arrêtés pour autant. Ensuite au Darfour, au Nil Bleu, au Sud Kordofan, à l’est du pays…

Les catégories de population discriminées et isolées, comme les Darfouris ou les Nuba, sont d’autant plus prompts à se révolter contre ce régime qui entretient la guerre dans leurs terres d’origine.

Ainsi, pour le peuple soudanais aujourd’hui en révolte, les problèmes économiques et sociaux ne peuvent être résolus par le régime : la condition pour y trouver une solution, c’est au contraire sa chute (« tasqut bes », « la chute et rien d’autre »). De même, aucun parti d’opposition n’arrive à avoir la force de résister au régime. Leurs positionnements et leurs stratégies sont largement désavouées. Au moment où commencent les révoltes, des négociations avaient été ouvertes avec les principaux partis d’opposition à Addis Abbaba au sujet de la situation politique et économique préoccupante du pays. Ainsi, ces révoltes ne sont pas le fruit des partis, mais des contestations spontanées qui ont pris une large ampleur, et s’appuyant sur un sentiment commun : le régime est l’origine des maux du pays.

Un des traits marquants du début du mouvement, c’est qu’il a démarré essentiellement grâce aux villes de province (notamment au Nord) et non dans la capitale. Atbara, notamment, est historiquement un bastion révolutionnaire, et a servi de tremplin au mouvement qui s’est très vite diffusé dans l’ensemble du pays, brisant ainsi l’isolement des protestations sporadiques qui s’étaient exprimées jusque là. Un autre trait marquant, c’est que les différentes franges de la société

(université, lycées, travailleur-euse-s des différents secteurs, habitant-e-s des différentes villes, mais aussi syndicats, organisations non-gouvernementales et différentes classes sociales…) se sont retrouvées ensemble dans la révolte. Les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel en brisant la contre-information produite par les médias, qui cherchaient à étouffer les voix dissidentes.

Facebook, Twitter ou WhatsApp ont permis à la population de se coordonner (notamment grâce au hashtag #moudoun_essoudan_tantafidd (« #lesvillesduSoudanserévoltent »). Les images et les vidéos des manifestations partout dans le pays ont été vues par tout le monde, ce qui a permis a la contestation de se répandre…

De même, les tentatives du gouvernement pour séparer les différentes catégories de la population ont été brisées par les nouveaux moyens de communication. On pense notamment à la répression acharnée contre les étudiant-e-s darfouries qui a eu pour conséquence un large mouvement de solidarité exprimé dans les manifestations et sur les réseaux sociaux : « ialounssouri almaghroor, koulou albalad darfour », « le raciste est arrogant, tout le pays est le Darfour » (s’adressant de façon sous-entendue à Al-Bashir).

Face aux anciennes divisions racistes de la société soudanaises en ethnies, les manifestant-e-s ont tenté de redéfinir les lignes de fracture dans la société : il y a celles et ceux qui sont avec le régime (les Kizan) et celles et ceux qui sont contre le régime (le peuple soudanais). On voit apparaître la volonté de couper avec l’ancien jeu politique mené par le gouvernement, pour redéfinir le champs politique d’une façon nouvelle.

De même, beaucoup de jeunes, hommes et femmes, sont descendues dans la rue, certains et certaines pour la première fois de leur vie, pour exprimer leur colère, dans les villes principales, mais aussi dernièrement dans les villages – et plus seulement les centres urbains. Outre les lycéen-ne-s, beaucoup d’enfants ont manifesté. L’un d’eux, Shaouqi Assadig, 12 ans, a été abattu dans la province d’Al-Gezira. La photo de l’enfant manifestant dans la rue a été énormément relayée et il est devenu un symbole du soulèvement.

Les syndicats ont mis beaucoup de temps à entrer dans le mouvement, et ils peinent à mobiliser leurs troupes. Ils ont joué un rôle important pour appeler aux manifestations du 25 et du 31. Ils ont tenté des grèves qui ont été relativement peu suivies. De même, les partis d’opposition sont à la traîne, bien qu’eux-mêmes touchés par la répression (des leaders ont été arrêtés).

La répression

Face au mouvement, le gouvernement a d’abord été dans le déni, tout en réprimant les manifestations. Face à la fraternisation de nombreuses troupes régulières de l’armée avec le peuple en révolte dans les villes de province (comme Atbara), le régime compte sur la police anti-émeute, sur les milices janjawid (RSF, ceux qui ont fait la guerre au Darfour pour massacrer les populations darfouries), les services de sécurité (NISS), « l’armée populaire » (des Kizan, donc des civils, armés par le gouvernement) et des milices privées engagées par la bourgeoise locale pro-régime.

Lors des manifestations, les déploiements armés sont impressionnants : snipers en haut des bâtiments, usage constant de gaz, et tirs réguliers à balles réelles, visant la tête. On compte aujourd’hui une quarantaine de morts dans tout le pays. Certains corps sont retrouvés dans le Nil, comme cet étudiant en littérature de l’université de Khartoum, Abderahman Asadiq. Les manifestant-e-s qui se font capturer sont passées à tabac dans la rue, et bien souvent enlevées. On compte par plusieurs centaines le nombre de personnes disparues. Bien souvent, on n’a plus de nouvelles. Les mutilations et les blessures sont incalculables.

L’état d’urgence a été décrété dans presque toutes les villes : les forces armées occupent tout l’espace urbain, les universités et les écoles ont été fermées, les étudiant-e-s dormant en dortoir ont été mis-e-s dehors, des couvre-feu sont en place dans plusieurs villes comme à Atbara ou à Khartoum. Des personnes ont été arrêtées chez elles, des rafles ont été effectuées dans les manifestations, avec parfois 200 personnes disparues dans un seul endroit. Des maisons ont été attaquées alors que des manifestants s’y réfugiaient. Des journalistes ont été arrêtés, des journaux forcés de fermer. Internet a été coupé plusieurs fois dans le pays – notamment pour éviter l’usage des réseaux sociaux.

Le régime a trouvé des appuis de poids comme l’émir du Qatar Ben Khalifa Al Thani, notamment propriétaire de la chaîne Al-Jazeera. Si la chaîne a parfois couvert les manifestations, elle a seulement montré ce qui ne remettait pas en cause le régime (ne parlant que de revendications économiques). Plus largement, les médias sont bâillonnés par l’État pour taire ce qu’il se passe.

Alors que des activistes se font tuer à 100m du siège de chaînes de télévision, celles-ci préfèrent passer des émissions musicales. En réponse à l’absence de couverture médiatique sérieuse du mouvement, autant à l’échelle du Soudan que dans le reste du monde, les manifestants criaient ce slogan : « attalqah ma bitaktul, biktul sukat azol » (ce n’est pas la balle qui tue, ce qui tue, c’est le silence »).

La propagande de l’État consiste essentiellement non seulement à taire, mais aussi à diviser. Le gouvernement a arrêté des étudiants darfouris qu’il a accusés d’être fomenteurs de la révolte et d’appartenir à un groupe armé du Darfour, le MLS (Mouvement de Libération du Soudan). Une image de ces étudiants menottés avec des armes posées devant eux a été utilisée pour dire qu’ils étaient les responsables des meurtres perpétrés dans les manifestations, comme s’ils utilisaient ces meurtres pour faire grandir la colère. C’est de là qu’est venue la réponse de la population face au racisme de l’État, en soutien aux Darfouris. Omar El-Bashir est intervenu plusieurs fois à la télévision pour parler de la situation. La première fois, il s’est exprimé à Wad Madani pour dire que les manifestant-e-s étaient des traîtres et des voleurs, que les autorités avaient la situation en main, et qu’Israel était derrière ces mouvements. La deuxième intervention s’est tenue le 30 décembre : Omar El-Bashir a instrumentalisé des sourates du Coran et des passages des Hadiths pour justifier les morts dans les manifestations. Il y a donc une volonté maintenant affichée de tuer, et cela s’est concrétisé dans la manifestation du 31 décembre où le nombre de mort-e-s a été plus élevé que d’habitude.

Solidarité

On ne peut pas prédire comment ce mouvement se terminera, si la révolution sera achevée, si les révoltes seront étouffées ou si un coup d’État viendra mettre un terme à toute protestation. Ce qui est certain cependant, c’est que le pays est secoué par un vent de révolte, qui a déjà comme acquis une solidarité sans précédent. Face aux tentatives de l’État pour détruire la cohésion qui s’est construite dans la lutte, le peuple a affirmé son unité et son soutien sans faille aux victimes du racisme de l’État. Mais c’est aussi dans les quartiers que les plus âgés ont aidé les plus jeunes dans la révolte, que les hommes et les femmes se battent main dans la main contre la répression, des portes qui s’ouvrent pour accueillir des personnes poursuivies par les escadrons de police, des médecins qui se font arrêter parce qu’ils ont secouru des manifestant-e-s blessées, des militaires qui ont rejoint la contestation, refusant de tirer sur le peuple voire le protégeant de la violence policière dans certaines villes… La solidarité est également internationale car les exilé-e-s du monde entier ont manifesté dans presque toutes les capitales occidentales pour soutenir leur concitoyen-ne-s en lutte. Elles et ils demandent l’arrêt de toute collaboration avec le régime de Khartoum. Elles et ils relaient la voix de ceux et celles qui sont loin, et récoltent des fonds pour les médicaments dont les blessé-e-s manquent cruellement.

Thaoura thaoura thaoura hata alnassr – révolution révolution révolution jusqu’à la victoire !

Addendum

Cette deuxième émission du podcast de la CBO (Compagnie de Brouillage des Ondes) a été enregistrée en novembre 2018 lors de 3 jours de discussions avec des exilés Soudanais qui ont participé aux révoltes contre le régime d’El Béchir. Ces discussions retracent la politisation de la jeunesse, l’influence des révoltes arabes, les nouvelles formes des mobilisations, les conflits dans les facs, les organisations dans les quartiers ou encore les conflits dit “régionaux” comme au Darfour, ou au Sud-Soudan.

Écouter le podcast et lire l’article sur Lundi Matin

Source: http://www.millebabords.org/spip.php?article32675 -