Janvier 5, 2022
Par Indymedia Lille
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Article du 31 dĂ©cembre 2021 traduit issu du collectif d’ex-travailleurs CrimethInc. Pour l’article en anglais avec plus d’images et de liens : https://crimethinc.com/2021/12/31/sudan-anarchists-against-the-military-dictatorship-an-interview-with-sudanese-anarchists-gathering

Hier, au Soudan, lors de manifestations nationales contre la dictature militaire qui a pris le pouvoir le 25 octobre, les forces de l’État ont utilisĂ© Ă  plusieurs reprises des balles rĂ©elles contre les manifestants, tuant au moins quatre personnes et en blessant beaucoup d’autres. Les forces de sĂ©curitĂ© ont tuĂ© des dizaines de manifestants depuis le coup d’État du 25 octobre. NĂ©anmoins, un puissant mouvement basĂ© sur des comitĂ©s de rĂ©sistance locaux et des manifestations de rue courageuses continue de rĂ©sister Ă  la consolidation du pouvoir sous l’autoritĂ© des militaires. Nous prĂ©sentons l’entretien suivant avec des participants anarchistes aux manifestations dans l’espoir d’aider les personnes extĂ©rieures au Soudan Ă  comprendre la situation.

En dĂ©cembre 2018, des manifestations massives ont Ă©clatĂ© dans tout le pays contre le dictateur Omar Al-Bashir, qui dirigeait le Soudan depuis quelque trois dĂ©cennies. Al-Bashir s’est enfui en avril 2019 ; pourtant, les Ă©meutes, les blocus et les sit-in se sont poursuivis contre le Conseil militaire de transition qui a pris le contrĂŽle du gouvernement, et une occupation massive de protestation a occupĂ© le territoire de la place Al-Qyada, au cƓur de la capitale Khartoum. Les forces militarisĂ©es associĂ©es au Conseil ont intensifiĂ© leurs attaques contre les manifestants, avec un point culminant le 3 juin 2019 lorsqu’elles ont brutalement expulsĂ© les sit-in. Elles ont commis un massacre particuliĂšrement brutal lorsqu’elles ont attaquĂ© l’occupation de la place Al-Qyada.

En rĂ©ponse, une grĂšve gĂ©nĂ©rale a frappĂ© une grande partie du Soudan du 9 au 11 juin. Certains reprĂ©sentants du mouvement ont alors entamĂ© des nĂ©gociations avec le rĂ©gime, Ă©tablissant un accord de partage du pouvoir dans lequel un gouvernement provisoire composĂ© de reprĂ©sentants militaires et civils devait gĂ©rer la transition vers une nouvelle administration. Cet accord a pris fin avec le coup d’État militaire du 25 octobre.

La premiĂšre partie de cet entretien avec des anarchistes de Khartoum, la capitale du Soudan, a eu lieu le 28 dĂ©cembre. La seconde partie a Ă©tĂ© Ă©crite immĂ©diatement aprĂšs les manifestations nationales du 30 dĂ©cembre. Vous pouvez en savoir plus sur le Sudanese Anarchists Gathering via leur page facebook. Nous mettrons Ă  jour cet article avec plus d’informations au fur et Ă  mesure que nous apprendrons comment les personnes hors du Soudan peuvent les soutenir au mieux.

L’interview a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en arabe et traduite Ă  la hĂąte. Nous avons combinĂ© certaines questions et rĂ©ponses pour plus de clartĂ©.

Interview : Rassemblement des anarchistes soudanais, 28 dĂ©cembre 2021

Tout d’abord, parlez-nous un peu de votre groupe.

Le groupe a Ă©tĂ© crĂ©Ă© Ă  Khartoum Ă  la fin de 2020 aprĂšs que nous ayons rassemblĂ© tous les anarchistes de Khartoum. Nous sommes ensemble depuis la rĂ©volution de dĂ©cembre 2018, et certains d’entre nous se connaissent depuis le lycĂ©e et l’universitĂ©.

Nous, anarchistes de Khartoum, sommes membres des “comitĂ©s de rĂ©sistance” et nous brandissons nos drapeaux lors des marches avec le reste des rĂ©volutionnaires, et nous faisons la promotion de l’anarchie en Ă©crivant des graffitis sur les murs.

Nous nous opposons Ă  tous les types d’autoritarisme. Nous sommes pour la libertĂ© d’expression et l’autonomie individuelle.

Avez-vous des liens avec des anarchistes en dehors du Soudan ?

Vous ĂȘtes les seuls anarchistes avec lesquels nous avons des liens en dehors du Soudan.

Y a-t-il d’autres anarchistes et groupes anarchistes que vous ? Ou pour autant que vous le sachiez, il n’y a que vous ?

Il y a d’autres anarchistes au Soudan, dans la ville de Port-Soudan, et nous leur tendons la main pour pouvoir nous rĂ©unir avec eux et, espĂ©rons-le, avec les anarchistes du reste du monde – et avec des efforts sĂ©rieux, nous rĂ©pandrons ensemble l’anarchie dans le monde entier.

Le Soudan a-t-il une histoire de lutte anarchiste ou est-ce une chose plus rĂ©cente lĂ -bas ?

L’anti-autoritarisme en tant qu’idĂ©e et pratique a Ă©mergĂ© pour la premiĂšre fois au Soudan lors de la premiĂšre marche de la rĂ©volution de 2018. Mais la couverture mĂ©diatique Ă©tait trĂšs faible et elle a donc Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©e.

Comment les gens ont-ils rĂ©agi aux anarchistes ? Quelle est la relation des anarchistes avec les protestations plus larges et le mouvement social ?

Les gens sont polarisĂ©s sur le mouvement anarchiste, mais ce qui importe pour nous, c’est que nos camarades rĂ©volutionnaires soient en cohĂ©sion et en complĂšte solidaritĂ© avec nous ; nous sommes ensemble avec eux dans cette lutte pour renverser le systĂšme fasciste et crĂ©er un systĂšme horizontal, sur le plan organisationnel, et un systĂšme socialiste, sur le plan Ă©conomique. Les revendications de la “rĂ©volution” sont trĂšs similaires aux nĂŽtres.

Pouvez-vous nous parler de la situation actuelle au Soudan ? D’aprĂšs ce que nous comprenons, des manifestations sont en cours depuis au moins 2019, d’abord contre [l’ancien chef de l’État] Omar Al-Bashir et maintenant contre la junte militaire. Quelles formes de rĂ©pression les forces de l’État ou d’autres acteurs exercent-ils en ce moment ?

La rĂ©volution est en cours depuis dĂ©cembre 2018. Lorsque la rĂ©volution a commencĂ©, les protestations ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©es violemment aux mains du gouvernement des FrĂšres musulmans dirigĂ© par Omar Al-Bashir, que nous avons renversĂ© le 11 avril 2019, lorsque nous avons occupĂ© et fait un sit-in au siĂšge gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e soudanaise. Mais malheureusement, l’occupation a ensuite Ă©tĂ© rĂ©primĂ©e : 500 rĂ©volutionnaires ont Ă©tĂ© tuĂ©s et notre rĂ©volution a Ă©tĂ© volĂ©e par les commandants militaires et l’”atterrissage en douceur”.1 Le 17 aoĂ»t 2019, ils (le Conseil militaire de transition, ou TMC, et les Forces de la libertĂ©, ou FCC2) ont acceptĂ© un processus de transition de 39 mois pour revenir Ă  la dĂ©mocratie. Nous, les rĂ©volutionnaires, ne nous sommes cependant pas arrĂȘtĂ©s – nous avons continuĂ© Ă  protester contre les militaires dans l’espoir de faire en sorte que le gouvernement de transition devienne un vĂ©ritable gouvernement civil “technocratique” [c’est-Ă -dire un gouvernement composĂ© de civils, et non de politiciens de carriĂšre].

Et puis le coup d’État [du 25 octobre 2021] a eu lieu et les militaires ont dissous le gouvernement civil et arrĂȘtĂ© ses membres.

Mais nous n’abandonnons pas. Les rues dĂ©bordent de dĂ©fi et d’opposition Ă  leur Ă©gard, bien qu’ils aient assassinĂ© 47 rĂ©volutionnaires et blessĂ© 1200 autres en utilisant des gaz lacrymogĂšnes, des grenades assourdissantes et des balles rĂ©elles depuis le coup d’État. Nous continuons Ă  protester et Ă  chercher Ă  les renverser maintenant.

Quelle est votre position sur les groupes non-anarchistes au Soudan ? Travaillez-vous avec eux ? Si vous coopĂ©rez avec eux, quelle est la nature de votre coopĂ©ration ?

Nous nous sommes sĂ©parĂ©s de la “couveuse politique “3 qui a participĂ© Ă  la rĂ©volution et nous avons formĂ© des comitĂ©s de rĂ©sistance avec d’autres rĂ©volutionnaires issus de tous les mouvements rĂ©volutionnaires ; nous avons commencĂ© Ă  mener la rĂ©volution dans les rues pour renverser le gouvernement malgrĂ© la violence Ă  laquelle nous sommes confrontĂ©s. Nous faisons face Ă  leur violence et Ă  leurs balles avec des poitrines non protĂ©gĂ©es et des moyens non violents.

Et ils nous tirent parfois dessus à balles réelles, ce qui entraßne des blessures ou des décÚs.

Y a-t-il autre chose que nous devrions savoir ? Avez-vous des demandes des mouvements anarchistes internationaux ?

Nous avons de nombreuses marches et protestations prĂ©vues pour jeudi. Nous avons dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© des itinĂ©raires des marches avec d’autres rĂ©volutionnaires avant que les autoritĂ©s ne bloquent l’Internet ; toutes les marches se dirigent vers le Palais RĂ©publicain. Ces marches seront accueillies avec une violence excessive ; je pourrais finir mort, parce que nous, les anarchistes, sommes toujours Ă  l’avant et organisons les marches dans les rues.

Nous demandons un soutien matĂ©riel car nous n’avons pas de sponsors. Nous dĂ©pensons de l’argent de nos poches et l’argent que nous avons ne couvre pas nos besoins car les prix sont devenus prohibitifs au Soudan et en tant que jeunes nous n’avons pas assez d’argent. Nous espĂ©rons que tous les anarchistes du monde nous soutiendront.

Mise Ă  jour : 30 dĂ©cembre 2021

Deux jours aprĂšs avoir rĂ©alisĂ© l’interview ci-dessus, Ă  la fin des manifestations du 30 dĂ©cembre, nous avons reçu le message suivant de notre contact du Sudanese Anarchists Gathering.

Nous n’avons pas pu atteindre le palais. Ils avaient obstruĂ© les routes avec d’énormes conteneurs secs et ils ont bloquĂ© les villes d’Omdurman et de Bahri (personne de ces villes n’a Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  entrer Ă  Khartoum), puis ils ont commis des atrocitĂ©s Ă  notre Ă©gard Ă  Khartoum (oĂč se trouve le palais).

Ils nous ont tirĂ© dessus Ă  balles rĂ©elles et ont mĂȘme utilisĂ© un DShK4 qui a fait des blessĂ©s et des morts parmi nous. Ils ont Ă©galement agressĂ© des journalistes et fait irruption dans les bĂątiments d’Al-Arabiya (une chaĂźne d’information tĂ©lĂ©visĂ©e) et d’al Hadath (une autre chaĂźne d’information tĂ©lĂ©visĂ©e) ; ils avaient arrĂȘtĂ© leurs employĂ©s mais les ont dĂ©jĂ  relĂąchĂ©s. Ils ont Ă©galement fait une descente dans les hĂŽpitaux, attaquĂ© les mĂ©decins, les ont arrĂȘtĂ©s, et ont Ă©galement arrĂȘtĂ© nos camarades blessĂ©s.

Ils ne nous permettent pas d’emmener les corps des martyrs pour les enterrer. Nous n’en avons rĂ©cupĂ©rĂ© et enterrĂ© que deux jusqu’à prĂ©sent. Nous travaillons Ă  faire de mĂȘme pour les autres.

Nos tĂ©lĂ©phones portables n’étaient pas assez avancĂ©s pour filmer leurs atrocitĂ©s, mais certaines personnes qui avaient des tĂ©lĂ©phones portables avancĂ©s ont rĂ©ussi Ă  filmer certaines des atrocitĂ©s qu’ils ont commises.

Il y a quatre martyrs jusqu’à prĂ©sent, mais il y a beaucoup de blessĂ©s vivants. Gloire aux martyrs et mort aux militaires et Ă  l’autoritĂ©.

Ahmed Alaamin Alkununa, Mustafa Mohammed Musa, Mohammed Majed Muhammad “Bebo”, et Mutawakil Yousef Saleh ont Ă©tĂ© tuĂ©s par l’État soudanais le 30 dĂ©cembre 2021.





Source: Lille.indymedia.org