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Chaque année à la même période, le débat public se cristallise autour des questions du budget de l’Etat. L’occasion pour le camp du capital de réaffirmer sa volonté d’écraser le camp du travail.

Ainsi, de François Fillon à la « tête d’un Etat en faillite » à Emmanuel Macron qui s’inquiète pour les inégalités transmises aux générations futures, en passant par l’éphémère Premier ministre François Bayrou qui nous enjoint de trouver « 40 milliards » – forcément par des coupes sociales –, l’automne nous rappelle que la lutte des classes n’est pas morte.

C’est donc un rouage bien ficelé : la dette publique augmentant inlassablement, le camp du travail se doit d’accepter des « efforts » à la hauteur des événements. Le discours se veut tantôt alarmiste, tantôt angoissant, mais toujours violent à l’égard des conquis sociaux qui matérialiseraient la propension de la France à vivre « au-dessus de ses moyens ».

Certes, les chiffres de la dette publique brandis par le camp du capital ont de quoi faire peur aux néophytes. En 2024, la dette publique de l’ensemble des administrations publiques françaises s’élevait à 3 228,4 milliards d’euros et représentait 112 % du PIB. Mais une exploration fine des mécanismes de la dette publique française nous permet d’aisément contrer l’offensive néolibérale.

En effet, deux conclusions émergent de cette analyse. La dette publique est le résultat de la politique néolibérale. Elle constitue surtout un moteur du capitalisme financiarisé. Ensuite, cristalliser les peurs autour de la question de la dette publique permet au camp du capital de justifier ses politiques de destruction et d’asservissement des travailleuses et travailleurs.

La dette : une nécessité du capitalisme

Le capitalisme a besoin de la dette publique. L’augmentation de la dette publique depuis les années 2000 est expliquée par trois phénomènes. Dans un premier temps, les crises économiques : le capitalisme étant facteur d’instabilité, il accouche régulièrement de crises économiques ou financières qui pèsent sur les finances publiques. Celles-ci sont toujours l’occasion pour l’État de sauver (sans contreparties) le camp du capital à grands coups de dépenses publiques qui alourdissent la dette publique. Dans un deuxième temps, une partie de la dette actuelle résulte de la pression exercée par les marchés financiers sur nos conditions d’endettement. Les États ayant décidé de se financer auprès des marchés financiers, il en résulte un « effet boule de neige » : les marchés financiers imposent des taux d’intérêt plus élevés que les capacités de remboursement des États. Enfin, la politique d’allégement de l’imposition des plus riches et des plus grandes entreprises génère elle aussi une dette publique de plus en plus lourde.

Si nous faisons les comptes, en 2012, 59 % de la dette publique était la conséquence de ces trois variables. Pour le dire autrement, la dette publique qui représentait 91 % du PIB en 2012 se serait élevée à 43 % sans les crises, l’effet boule de neige ou la politique fiscale.

Et la politique d’E. Macron pousse à son paroxysme cette logique. Le « quoi qu’il en coûte » a fait grimper la dette de 353 milliards d’euros. Selon l’OFCE, 48 % de cette hausse provient de décisions politiques (et fiscales) non liées à la crise. Pire, la politique fiscale du Président Macron depuis 2017 a conduit à une hausse de la dette publique de l’ordre de 110 à 170 milliards d’euros, et amputé le budget de l’État de près de 64 milliards d’euros par an de cadeaux fiscaux.

La dette : une nécessité pour la bifurcation

Le camp des travailleurs est alors face à un dilemme. La dette publique est nécessaire pour mener la bifurcation écologique et sociale, mais cette dernière doit être utile. La dette actuelle est une « mauvaise dette » car elle est le résultat d’un système économique en perdition et de mesures fiscales qui n’ont pour effet que l’augmentation des inégalités et l’écrasement des travailleuses et travailleurs. Comment dès lors envisager une « bonne » dette ?

Déjà, sur le constat. L’objectif d’une économie climatiquement neutre nécessiterait un effort budgétaire de l’ordre de 25 à 34 milliards d’euros par an et un surplus annuel d’investissement de 70 milliards d’euros. Cela ne pourra passer que par un endettement supplémentaire. Pour cela, plusieurs pistes sont envisageables et souhaitables.

Dans un premier temps, il est nécessaire de retrouver une fiscalité juste et progressive. L’État dépense sans compter pour soutenir l’initiative privée : l’aide publique aux entreprises (les plus grosses, bien entendu) s’élève à près de 210 milliards d’euros par an, sans contreparties et pour un résultat économique inexistant. Au rang des dépenses inutiles se trouvent aussi les niches fiscales, qui coûtent chaque année plus de 90 milliards d’euros de recettes à l’État. Selon la Cour des comptes, 37 % de ces niches sont « inefficaces » et 29 % « peu efficaces ». Côté recettes, il y a là aussi de quoi financer la bifurcation si on veut bien s’en donner les moyens. Comme nous l’avons dit, la politique fiscale du Président Macron nous coûte chaque année un manque à gagner fiscal de près de 64 milliards d’euros, auquel s’ajoute l’évasion fiscale (80 à 112 milliards d’euros par an, selon les estimations).

Dans un second temps, il est nécessaire de sérieusement s’émanciper des marchés financiers pour le financement de notre dette publique. Pour rappel, c’est une décision politique qui, au tournant des années 1960-1970, a imposé à l’État de se financer via les marchés financiers. Le camp du capital a donc remplacé un financement décidé par l’État par des emprunts dont les conditions sont décidées par les marchés financiers et les agences de notation.

La reprise en main démocratique de nos conditions de financement est une nécessité. Non seulement la bifurcation écologique et sociale ne se fera pas si on laisse les marchés libres mais, surtout, le système n’a que trop pesé sur le camp du travail, qui ne doit plus accepter les efforts supplémentaires qu’on lui demande.

La lutte des classes a de beaux jours devant elle, à nous de (re)conquérir notre avenir.

Joan Agliyer, économiste






Source: Oclibertaire.lautre.net