Novembre 10, 2020
Par CRIC Grenoble
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CRISE ÉCOLOGIQUE ET SOCIÉTÉ TOTALITAIRE

L’écologie a deux aspects. Elle mène à la fois une critique environnementale au sens strict : réchauffement climatique, extinction des espèces… Pas la peine de refaire le topo complet, qui remplit depuis quelques années les pages des journaux. Derrière ce masque environnemental, la critique de l’écologie politique possède pourtant un autre visage. C’est celui de la critique civilisationnelle, qui, elle, questionne les bases idéologiques de notre société, construite sur des idées vieilles de plus de 200 ans. Ces idées qui prônent un rapport d’instrumentalisation du monde qui nous entoure, que ce soit la nature comme réserve de ressources infinies (mines, puits de pétrole, etc), ou les êtres humains comme objets exploitables (esclavage, patriarcat, etc). Cette vision du monde crée une séparation entre l’objectif recherché (comme produire de l’électricité) et la manière d’y arriver (comme prendre le risque de détruire la planète avec une centrale nucléaire). Aujourd’hui le désastre écologique que nous traversons vient ébranler cet héritage – toxique – d’une partie de la modernité. Ce processus s’intensifie à tel point que les êtres humains s’acharnent à détruire ce qui est pourtant nécessaire à leur subsistance, tout en répondant aux conséquences de cette destruction par un surcroît de maîtrise technologique en imaginant que ça les sauvera. On voit bien que le serpent se mord la queue.

Depuis quelques temps, l’écologie, réduite à son seul aspect environnemental, est le récit favori de la classe dominante. À l’échelle individuelle, c’est l’injonction à couper le robinet quand on se lave les dents, à trier ses déchets, et à bannir sa voiture diesel des métropoles. À l’échelle des dirigeants, c’est la création d’un arsenal technologique tourné vers la transformation du vivant et capable de dompter la catastrophe (climat artificiel, augmentation des capacités humaines, etc.). Dans les deux cas, c’est une volonté de répondre à la crise par des mesures techniques, d’intendance, ou de pilotage. Pourtant, prendre au sérieux la question écologique nécessiterait en réalité de s’attaquer aux deux aspects : faire l’impasse sur le visage civilisationnel, c’est à dire culturel et politique, de l’écologie, c’est courir de grands périls. Or l’écologie consiste bien plus à soigner ce qui nous lie à notre environnement qu’à tenter de le mettre à notre service.

Ces grands périls ont été analysés, dès 1977, par André Gorz qui identifiait la société autoritaire qui pouvait poindre derrière la « défense de l’environnement » : « Ou bien nous nous regroupons pour imposer à la production institutionnelle et aux techniques des limites qui ménagent les ressources naturelles, préservent les équilibres propices à la vie, favorisent l’épanouissement et la souveraineté des communautés et des individus. C’est l’option conviviale ; Ou bien les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option technofasciste, sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés. Convivialité ou technofascisme. »

Du temps où cette voie n’était pas encore totalement empruntée, en 1980, un des pionniers de l’écologie Bernard Charbonneau affirmait lui aussi qu’ « en dépit des apparences, l’écofascisme a l’avenir devant lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité ».

DE LA CRISE ENVIRONNEMENTALE À LA CRISE SANITAIRE

2020 : force est de constater que c’est aujourd’hui par l’angle sanitaire que cet avenir totalitaire est en train de s’imposer. Le Covid est partout. Dans les médias, dans nos gestes quotidiens, nos conversations, dans les façons de s’organiser, dans les restrictions imposées et dans les restrictions auto-imposées. « Sous la pression de la nécessité », nous subissons en effet mesures contraignantes en même temps qu’un intense contrôle social, de la part de nos voisins et de nous- mêmes. On réajuste son masque (ne suis-je pas en train de contaminer quelqu’un ?), on nettoie cet objet (qui peut bien l’avoir touché avant moi ?). Une superposition de petits gestes quotidiens et de mesures drastiques de restriction de rassemblement ou de circulation inédites – qui plus est à une telle échelle incluant plusieurs milliards de personnes. En bref, on s’attache encore une fois à ne traiter que l’aspect immédiat de cette crise en y apposant une réponse technique.

Ces dernières années, cette société autoritaire était déjà bien en train de s’imposer, par petites touches. Que ce soit sous la nécessité de la lutte contre le terrorisme, de l’écologie, et aujourd’hui de la santé, les mailles du contrôle social se sont resserrées à vue d’œil. Pour nos dirigeants, l’objectif avoué est bien plus de repousser l’échéance d’une éventuelle fin du monde que de prendre acte de l’ampleur du désastre. Si une option si radicale ne s’impose pas, c’est qu’elle nécessiterait une rupture à même de remettre en cause les fondements mêmes de notre civilisation. Le plus simple est alors de placer nos existences dans une sorte de stase, une bulle, un état figé du monde censé le protéger d’attaques extérieures. Et pour répondre virtuellement à vos angoisses, un ministre aura sûrement mis en place un numéro vert.

Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de pandémie, ou d’en minimiser les risques. Bien sûr que l’aspect immédiat se doit d’être traité. Mais cette crise n’est en rien naturelle : elle a des racines politiques, civilisationnelles, que ce soit dans l’émergence de ce virus (la barrière des espèces a été franchie artificiellement par les élevages industriels) ou dans sa circulation (le trafic aérien double tous les quinze ans). Mais les réponses gouvernementales restent purement techniques. La technologie, loin d’être mise en cause et questionnée est même présentée comme une réponse (application Stop-Covid, télétravail, réunions Zooms). Avec les meilleures raisons du monde, nous sommes littéralement enfermés dans le métro-boulot-dodo. Netflix en supplément – payant. Le technofascisme est devenu l’horizon indépassable de notre époque. Pourtant, de nombreuses initiatives politiques tentent de prendre en compte les deux visages de l’écologie – localement à Grenoble sur les jardins de la Buisserate, en Europe à travers les ZAD, et ici ou ailleurs par des rapports au monde qui résistent encore à ce rapport d’instrumentalisation. Malheureusement, l’autoritarisme construit sur cette crise à grands renforts de réponses techniques empêche la réalisation de ces véritables alternatives civilisationnelles.

PENSER ET AGIR

C’est dans ce contexte que nous reportons le cycle de discussion « Érosions » pour la seconde fois, puisqu’il devait déjà avoir lieu en avril 2020. Nous annulons parce que la situation sanitaire comme politique ne nous permet pas de le maintenir. Or, au vu des enjeux portés par l’évènement (dont vous pouvez consulter le programme ici), nous tenons à ce qu’il permette de larges rencontres et à ouvrir de nouvelles perspectives autour de l’écologie politique à Grenoble, et pourquoi pas ailleurs. Nous espérons pouvoir organiser l’évènement au printemps.

Mais nous reportons le cœur lourd, car pendant que le gouvernement fait tout pour que le poumon de notre société – l’économie – continue à se gonfler, comment penser la situation ensemble dans une crise qui nous renvoie chacun chez soi ? Quelle place reste-t-il pour tout ce que la vie contient d’autre qui ne rentre pas dans la machine productiviste ?

Il y aurait pourtant urgence à ce que des moments de discussions publiques puissent se tenir, au delà des réseaux sociaux, ou des conversations de comptoir et des constats blasés en fin de repas de famille, dans une ambiance nihiliste de fin du monde. Comme beaucoup, nous avons l’impression d’être dans un moment suspendu. Nous suspendons l’évènement, nous suspendons notre jugement critique sur la situation, qui semble nous dépasser. Pourtant, la crise, et sa gestion, sont intensément politiques. Elles sont des conséquences en même temps que des accélérateurs de toutes les tendances déjà présentes dans notre société (autoritarisme, individualisme, numérisation, distanciation sociale…).

Face à la crise et à sa gestion, les forces sociales sont comme paralysées. Au mieux, des revendications portent sur plus de moyens pour l’hôpital, plus de masques ou plus de tests. Des revendications légitimes mais auquel le pouvoir n’accèdera pas tout simplement car elles sont incompatibles avec les intérêts économiques qu’il défend. Elles ne répondent, elles aussi, qu’à l’aspect immédiat de la crise sanitaire. Elles ne proposent pas de freiner la course folle dans laquelle le capitalisme nous entraîne, que ce soit vis à vis de nos liens les uns aux autres, de notre rapport à l’environnement, ou à la technologie. On ne peut se contenter de contester les modalités de la lutte contre l’épidémie (nombre de masques, nombre de lits, heure de couvre-feu), en restant dans un rapport technique avec elle. Celle-ci nous invite à nous poser des questions plus profondes. En effet, la crise pourrait être l’occasion de questionner le rapport de déni que notre société entretient avec la maladie et la mort. Que la peur de voir mourir nos grands parents ou notre ami immuno-dépressif se loge en nous n’est pas l’unique question, il nous incombe de nous demander avec la même force de quelle manière nous voulons vivre. Si nous ne le faisons pas, nous traitons cette question sensible, nous aussi, par un seul de ses deux aspects. Nous sentons bien que sans le sucre que le capitalisme a versé – plus ou moins abondamment – sur nos existences (loisirs, divertissements, voyages, etc), la vie promise devient alors crue et sans saveur pour ceux qui n’en ressentaient pas jusqu’ici l’amertume quotidienne. Dépouillée de son manteau enrobant, la vie sous le capitalisme apparaît nue et il y fait froid. Instinctivement, nous souhaitons retrouver ce goût. Et si pour une fois nous n’essayions pas de fuir ce sentiment ?

Toutes ces questions sont justement au cœur de la programmation du cycle, qu’il s’agisse de la variante autoritaire de l’écologie, de l’idéologie de maîtrise totale du vivant, ou des luttes contre le techno-capitalisme. Nous espérons que, d’une façon ou d’une autre, ces discussions pourront être partagées au printemps. Comme tout le monde, nous sommes en partie enfermés dans la fausse opposition entre passivité/garde-à-vous et rejet total/déni de la situation. Il serait bon de sortir de la stase.

Si nous écrivons cette maigre contribution, c’est pour ouvrir la discussion à d’autres qui les traversent comme nous. Tant d’un point de vue pratique (comment nous adapter sans nous soumettre ?), que d’un point de vue des réflexions.

Si vous souhaitez nous faire part de vos propres questionnements, ou de vos réponses, nous sommes joignables à cette adresse : erosions at riseup.net




Source: Cric-grenoble.info