Novembre 23, 2020
Par CRIC Grenoble
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Étant Ă  nouveau confinĂ©-es, je me demandais comment faire pour essayer d’ĂȘtre en lien avec des gens localement, en Ă©tant isolĂ©. Si la perspective de rester entre potes pendant le confinement peut ĂȘtre sympa, quand on est complĂštement isolĂ©-e la perspective de passer un hiver en confinement, c’est-Ă -dire ne jamais voir un seul sourire ni avoir une vraie conversation avec qui que ce soit pendant des mois, donne un peu le vertige. C’est dans ces moments qu’on voit se creuser un fossĂ© entre ceux/celles qui ont un capital social et ceux/celles qui n’ont pas un kopeck socialement, souvent liĂ© Ă  des habilitĂ©s sociales que tout le monde n’a pas, et qui sont malheureusement indispensables pour faire partie d’un “crew” ou avoir ne serais-ce qu’un-e ami-e prĂšs de chez soi. Comme d’hab dans la sociĂ©tĂ©, les moins adaptĂ©-e-s sont laissĂ©-e-s de cĂŽtĂ©, oubliĂ©-e-s, et pour le coup ça renforce vachement un certain validisme, dont pourtant pas mal prĂ©tendent lutter contre. Durant le premier confinement les professionnels de la psychiatrie ont dit que ça avait Ă©tĂ© catastrophique pour leurs patient-e-s, et rien de trĂšs Ă©tonnant, parce que souvent quand on a des problĂšmes psychiatriques ont est isolĂ©-e, et donc des moments pareils sont trĂšs angoissants. Les trop fous, trop autistes, trop asociaux, en ont bien chiĂ© pendant le premier confinement, et aucune rĂ©flexion ne s’est faite aprĂšs ça, personne ne s’est dit qu’il fallait s’organiser pour que le confinement suivant soit moins dramatique, que le seul recourt pour les personnes en dĂ©tresse ne soit pas de parler Ă  son psy au tĂ©lĂ©phone et d’avaler des cachetons. Pour ce confinement c’est possible, pour l’instant, de voir les psychiatres Ă  leurs cabinets, et ça sera certainement les seuls interlocuteurs pour de nombreuses personnes marginalisĂ©es. Et je trouve ça anormal, pas chouette du tout, de se dire que pendant peut-ĂȘtre tout un hiver on aura pour seul lien social, au mieux, un psychiatre Ă  qui parler 30 minutes par semaine. Trente minutes pour parler Ă  un ĂȘtre humain par semaine, et certain-e-s n’auront mĂȘme pas accĂšs Ă  ça. Que ceux/celles qui trouvent cool de se dire asocial fassent l’expĂ©rience de la privation de rapports humains pendant tout le confinement, on verra si elles/ils changent pas d’avis aprĂšs.

La comparaison peut sembler exagĂ©rĂ©e, mais le confinement quand on est dĂ©jĂ  isolĂ©-e c’est un peu comme ĂȘtre au mitard quand on est en taule – sans bien sĂ»r les difficultĂ©s matĂ©rielles et rĂ©pressives des lieux d’enfermement, sans l’horreur de la violence carcĂ©rale, sans la volontĂ© de punir et de surveiller. Oui, l’isolement quotidien devient un mitard avec le confinement, un isolement dans l’isolement, et quand le confinement prendra fin on ne sera juste plus dans l’obligation de rester enfermĂ©-e chez soi, mais on sera toujours isolĂ©-e.

Avec le confinement on n’a personne Ă  qui parler en face Ă  face, personne Ă  voir en cas de problĂšme, personne pour se faire porter les courses si on tombe malade, … personne Ă  qui risquer de refiler le Covid, c’est certain.

Dans les circonstances du confinement ça devient franchement compliquĂ© de tisser des complicitĂ©s (donc des rencontres dans la vraie vie) et rencontrer de nouvelles personnes, dĂ©jĂ  que les occasions avant le confinement n’étaient pas nombreuses ni faciles, la faute aux rĂ©seaux sociaux et Ă  l’incapacitĂ© Ă  partager les infos hors d’internet et de sa “famille”. Aujourd’hui soit on est comme un poisson dans l’eau dans les relations sociales, soit on se contente des ersatz insipides et glauques que procurent la toile, il n’y a pas un entre-deux, des moyens de ne pas ĂȘtre isolĂ© quand on n’est pas Ă  l’aise dans la sociĂ©tĂ© mais que ce qu’on vit on veut le vivre pour de vrai, pas Ă  travers un Ă©cran, en Ă©tant isolĂ© mais interconnectĂ© avec d’autres isolĂ©s, comme des robots. Des moyens de rencontrer des gens quand on n’est pas douĂ©-e pour les relations c’est de faire des choses ensemble, une activitĂ©, une lutte, peu importe … mais trouver quelque chose qu’on a envie de faire et de partager avec des gens, parce qu’on ne sait pas devenir ami-e avec quelqu’un au bout de la premiĂšre fois qu’on l’a vu, ou qu’on ne donne pas envie aux gens d’ĂȘtre ami avec soi (pour des questions de norme, que ce soit physique ou psychologique : si t’es pas considĂ©rĂ© beau/belle selon cette sociĂ©tĂ©, si t’as pas l’uniforme piercing-tatou-fringues sombres/sexy, si tu sais pas assez bien sourire, si t’as des problĂšmes mentaux, si t’utilises pas les bons mots, si ton but dans la vie c’est pas d’ĂȘtre au centre de l’attention, si t’es mutique quand tu connais pas les gens, si t’es trop intense quand quelque chose te tient Ă  cƓur, si tu contrĂŽles pas tes Ă©motions, etc. ), c’est pas Ă©vident, puis souvent quand les trucs sont dĂ©jĂ  existants les gens ont leur petite organisation bien huilĂ©e et leurs petits cercles bien fermĂ©s qui n’ont pas de place pour des malhabiles sociaux. Alors en pĂ©riode de confinement, oĂč seuls les gens qui se connaissent se voient, le volet “essayer de se crĂ©er une vie sociale malgrĂ© tout” n’existe mĂȘme plus. Les invisibles, non-personnes, ceux/celles considĂ©rĂ©-e-s comme moches, fous/folles, pas baisables, pas marrant-e-s, psychotiques, nĂ©vrosĂ©s, trop perchĂ©s, trop timides, bizarres, etc, sont renvoyĂ©s au coin, sont oubliĂ©s, sont effacĂ©s, le temps qu’un mĂ©chant virus passe par lĂ , infectant au passage leur Ă©quilibre psychique par l’isolement total, dans un environnement tout pourri de bĂ©ton et de goudron, dĂ©tĂ©riorant chaque jour un peu plus leur santĂ© mentale, qui est tout aussi importante que la santĂ© physique pour vivre.

Aussi j’ai lu cet article Ă©crit au printemps : https://cric-grenoble.info/infos-locales/article/s-organiser-a-distance-en-temps-de-confinement-1573

Mais j’ai l’impression que les moyens de communication les moins pourris ne sont pas utilisĂ©s. Je connais personne en France qui utilise Jabber par exemple, alors que c’est le meilleur moyen de communication sur internet (le mieux c’est hors d’internet, Ă©videmment). Et du coup ceux/celles qui refusent d’utiliser les rĂ©seaux sociaux, et n’ont pas un rĂ©seau de potes, se trouvent complĂštement extĂ©rieurs Ă  toute information, et ça devient un moyen supplĂ©mentaire d’isolement.

J’ai rĂ©flĂ©chi Ă  des trucs Ă  faire pour essayer de communiquer avec des “vraies personnes”, c’est-Ă -dire des gens qui ne sont pas sur des rĂ©seaux sociaux et qui prĂ©fĂšrent discuter en “chair et en os”. Je me suis posĂ© la question d’affiches, qui invitent Ă  des moments de rencontre rĂ©guliers ; mais afficher une heure et un lieu de rendez-vous, alors qu’on n’est pas censĂ© sortir et croiser des gens, ça peut vouloir dire que les flics se ramĂšnent au rencard. Ça peut ĂȘtre l’occasion d’un jeu du chat et la souris marrant, mais ça peut aussi gĂ©nĂ©rer du stress pour des personnes vulnĂ©rables qui ont pas envie d’une gav [1] en plus de ça, avec personne qui viendra t’attendre Ă  la sortie.

Alors il reste la solution de s’organiser sur le ternet (pour juste se mettre en contact pour permettre de faire des choses en dehors), mĂȘme si c’est pas l’option qui me plaĂźt le plus (car de fait ça exclu celles/ceux qui ne l’ont pas, puis ça rend internet indispensable Ă  toute socialisation et communication, alors qu’on pourrait largement faire sans si on sortait le nez de nos Ă©crans), et donc d’utiliser des trucs comme un salon xmpp, comme proposĂ© dans l’article avec le lien plus haut. J’ai vu personne de connectĂ© sur ce salon …

J’avais trouvĂ© ça dommage que rien ne se passe pour le premier confinement, et j’en Ă©tais mĂȘme plutĂŽt Ă©tonnĂ©, voyant ce qui se passait ailleurs. Personnellement je trouve que des moments pareils devraient donner envie de sortir de l’apathie, mais j’imagine qu’on ne rĂ©agit pas toutes/tous pareil face aux Ă©vĂšnements. Que le fait que les violences conjugales augmentent pendant le confinement ça donne pas envie Ă  des personnes de s’organiser par quartier, de mettre des affiches avec un numĂ©ro Ă  appeler, au lieu de relĂ©guer Ă  l’État pour s’occuper de ça. Je dis ça parce qu’en mars dans l’immeuble Ă  cĂŽtĂ© y a un mec qui gueulait sur sa meuf comme un furieux, et je me disais que s’il se mettait Ă  la taper je me voyais pas me ramener devant leur porte pour me faire mettre en piĂšce Ă  la place de la meuf, et la seule autre solution c’était de passer par les solutions Ă©tatiques, alors qu’ailleurs des copines avaient collĂ© des affiches avec un numĂ©ro d’urgence Ă  appeler et des personnes capables de se bouger Ă  plusieurs.

Organiser des auto-rĂ©ductions, des pique-niques, se rassembler Ă  des moments de rĂ©pression, contacter des gens dans les taules locales pour savoir comment ça se passe et se solidariser avec elles/eux, diffuser des infos autrement que sur internet (affiches par exemple), ça me semble des choses qui pourraient se faire en s’organisant, et c’est pour ça que trouver un moyen de rentrer en contact est important, pour pouvoir se voir et faire des choses dans le concret, pas seulement pour prendre une bouffĂ©e d’oxygĂšne en parlant Ă  des humain-e-s, mais aussi parce que dans un moment pareil c’est encore plus important de faire des choses, de ne pas ĂȘtre passifs, attendant juste que ça passe en gardant le nez plongĂ© dans les romans qu’on va chercher Ă  la bibliothĂšque.

Un exemple tout con, quand j’entends des tirs de mortiers au loin il faut que je lise le DaubĂ© pour savoir ce qui se passe … ça m’amĂšne Ă  penser que des trucs peuvent se passer lĂ  oĂč je vis, si le DaubĂ© n’en parle pas, j’en saurais rien. Et bon, quand on fait ses courses on sent bien que l’angoisse, le stress, sont palpables ces jours-ci ; les gens sont Ă  cran et se dĂ©foulent sur les autres parce qu’ils ont personne Ă  qui s’en prendre pour leurs frustrations .. Par exemple, on se fait marcher sur le pied Ă  la queue du supermarchĂ©, et on pourrit la personne qui l’a fait, l’utilisant comme un bouc-Ă©missaire pour tout ce qu’on subit et va subir encore un moment avec cette pandĂ©mie. Et je me dis qu’il doit y avoir des tensions qui dĂ©bordent encore plus, des flics qui dĂ©boulent chez les gens pour faire bien rĂ©gner la paix sociale, des gens qui balancent leurs voisins, des gens qui s’énervent sur les flics, etc. Peut-ĂȘtre que raconter ce qui se passe autour de soi, hors du contexte rĂ©seau social oĂč notre parole sert Ă  remplir les poches de milliardaires et oĂč tout anonymat est impossible (et surtout, que c’est accepter ce monde/cette sociĂ©tĂ© qu’utiliser les rĂ©seaux sociaux), ça peut avoir du sens en ce moment, par exemple sur Cric, mais aussi avec des affiches, qu’on peut faire Ă  la main, avec quelques stylos ou un peu de peinture … c’est fou la crĂ©ativitĂ© qu’on peut avoir quand on apprend Ă  reconnecter ses neurones loin d’un Ă©cran.

Si quelqu’un a envie de rĂ©agir Ă  ce qui est dit dans cet article, je me connecte de temps en temps sur le salon [email protected], les instructions pour y accĂ©der sont dans l’article “S’organiser Ă  distance en temps de confinement”.

Maintenant, si tout le monde prĂ©fĂšre passer son hiver en faisant les zombies devant netflix et facebook, je me contenterai de regretter amĂšrement de vivre un confinement Ă  une Ă©poque pareille, oĂč on se fout de ce qui se passe tant qu’on a une connexion internet, et qu’on peut se faire livrer chez soi de la bouffe et toute sorte de produits achetĂ©s en ligne aux commerçants locaux ou Ă  amazon … et ça tombe bien, tandis qu’on ne peut lĂ©galement plus lire dans un parc toute une journĂ©e ou se promener en montagne, les installateurs de la fibre, eux, continuent de bosser activement – on voit leurs camionnettes dans certains quartiers oĂč ils installent la fibre ; quand on marche en regardant devant soi, ce qui devient rare avec les smartphones, on peut voir au sol les entrĂ©es de la fibre, c’est des plaques en fer oĂč il est Ă©crit France Telecom -, comme si de rien n’était, parce qu’il faut une bonne bande passante pour s’abrutir devant youtube et faire des confĂ©rences sur zoom.

Si d’autres ont de meilleures propositions, ça serait chouette de les partager ici, pour essayer d’en sortir quelque chose de concret de tout ça.

Écrit le 2 novembre par une personne confinĂ©e qui a envie de rencontrer des complices qui refusent cette non-vie d’une sociĂ©tĂ© numĂ©rique et confinĂ©e




Source: Cric-grenoble.info