Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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Sans consultation aucune des premiers intĂ©ressĂ©s, en l’occurrence les profs de philo ayant en charge la correction des copies, ceux-ci se sont vus imposer, en loucedĂ©, la correction dĂ©matĂ©rialisĂ©e desdites copies. “Tout est prĂȘt” antienne de Jean-Michel Blanquer, rĂ©pĂ©tĂ©e ad nauseam dĂšs le premier confinement, pour vendre Ă  l’opinion l’enseignement Ă  distance dont on sait ce qu’il a gĂ©nĂ©rĂ© en termes de dysfonctionnements, de dĂ©crochage scolaire, de mal ĂȘtre, chez les Ă©lĂšves et les enseignants tout Ă©galement ; “Tout est prĂȘt” est aussi le mot d’ordre qui nous fut serinĂ© Ă  l’approche de la livraison des lots de copies, via la plateforme rĂ©pondant au nom suave de Santorin pour mieux nous amadouer Ă  la perspective de voir la mer MĂ©diterranĂ©e aux confins d’une Ăźle paradisiaque plutĂŽt qu’un Ă©cran morne et plat, monochrome et dĂ©shumanisĂ©. Dans l’acadĂ©mie de CrĂ©teil, la date et l’horaire ’pressentis’ de mise Ă  disposition des copies : vendredi 18 juin Ă  18h se sont en rĂ©alitĂ© fait sentir le 18 juin en effet mais vers 23h, voire bien plus tard dans la nuit pour certains, assorti d’un message pour le moins expĂ©ditif et injonctif : « Bonjour, Le lot 807306756 de l’épreuve Philosophie – BaccalaurĂ©at gĂ©nĂ©ral vous a Ă©tĂ© affectĂ©. Date de fin de correction : 30/06/2021. Veuillez vous connecter via Imag’In afin de commencer la correction des copies du lot. Â» Commencer Ă  corriger… en pleine nuit ?!

Adepte de la veillĂ©e nocturne, purs esprits ne nĂ©cessitant ni sommeil ni repos, en ’fonctionnaires Ă©thiques et responsables’, de nombreux collĂšgues, fĂ©briles et surexcitĂ©s Ă  l’idĂ©e d’accoster enfin aux rivages des Cyclades (CYCLes AutomatisĂ©s Des Examens et concourS) et bouillant de commencer, sans tarder, Ă  accomplir leur mission de correcteurs, ont bien vite dĂ©chantĂ© devant le naufrage aussi brutal qu’immĂ©diat Ă  l’ouverture des lots de copies attribuĂ©es. Listons, de façon non exhaustive, les dysfonctionnements derechef constatĂ©s : – copies floues, tout le lot ou partie de celui-ci, – copies scannĂ©es Ă  l’envers sans possibilitĂ© de les faire pivoter, – copies prĂ©sentĂ©es dans le dĂ©sordre : pages 2, puis 6, puis 3, puis 5, puis 1, puis 4, – copies incomplĂštement scannĂ©es ne comportant que les premiĂšres ou que les derniĂšres pages des travaux des Ă©lĂšves, etc. Ajoutons Ă  cela, pour le cĂŽtĂ© particuliĂšrement croustillant de l’évĂ©nement, le lĂ©ger bug suivant : l’attribution d’un lot de 3692 copies Ă  une collĂšgue qui dut, la pauvre, en faire trĂšs certainement une insomnie. Des professeurs par trop zĂ©lĂ©s, ayant perdu tout Ă  propos concernant la distinction du jour, travaillĂ©, et de la soirĂ©e ou nuit, chĂŽmĂ©e, la notion de week-end soudainement abolie de leur entendement Ă©chauffĂ© de surcroĂźt, emportĂ©s par leur dĂ©vouement ou plus sainement par leur dĂ©sir d’en finir au plus vite, les jours nous Ă©tant comptĂ©s : Ă  noter que sur Santorin un sablier Ă©grĂšne inexorablement le temps de correction restant, Ɠil de CaĂŻn qui ’me regarde toujours !’ sans possibilitĂ© de le masquer, des professeurs, donc, se sont presto subito attelĂ©s Ă  leur tĂąche de correcteurs patentĂ©s, mais, oh surprise, danger de la MĂ©diterranĂ©e trĂšs certainement, les lots de copies se sont subitement dĂ©sintĂ©grĂ©s et il fallut donc bien se coucher, particuliĂšrement dĂ©pitĂ©s, pour dĂ©couvrir, le lendemain, que des lots tout nouveaux leur avaient Ă©tĂ© attribuĂ©s…

S’agirait-il de dĂ©moraliser, de brutaliser et de saccager toute une profession, de la pousser Ă  la dĂ©mission ? Ce nĂ©o-management pourrait-il conduire, in fine, Ă  des vagues de suicide comme Ă  France TĂ©lĂ©com ? Faudrait-il s’inquiĂ©ter de la construction d’un monde machine oĂč la distanciation sociale et le culte de la performance font loi ? Mais non, que de vilaines idĂ©es, Ă  la limite du complotisme, face Ă  de si menues tracasseries !

AprÚs cet aperçu, bien incomplet, concernant la forme, passons au contenu.

Un des quatre sujets du bac philo (sĂ©rie gĂ©nĂ©rale) proposĂ© au candidat est le suivant : Sommes-nous responsables de l’avenir ? De ce que j’ai lu pour le moment, les candidats transforment immĂ©diatement le sujet initial en celui-ci : suis-je responsable de mon avenir ? et le traitent grosso modo ainsi : PremiĂšre partie – non je ne suis pas responsable de mon avenir parce que y a le destin. Si Dieu a dĂ©cidĂ© que je serai riche, je le serai et pareil pour le bac, mon destin sera de l’avoir ou pas et les voies du seigneur sont impĂ©nĂ©trables. Notons au passage que l’avenir est d’abord et avant tout compris, par nombre de candidats, comme un avenir financier, cette question d’avoir prise sur l’avenir en termes de rĂ©ussite, pĂ©cuniaire particuliĂšrement, est en effet rĂ©currente dans les copies ; DeuxiĂšme partie – Si on veut on peut, soit : on obtient ce que l’on mĂ©rite selon son investissement personnel ! La sociĂ©tĂ© me donne les moyens, via Parcoursup notamment, plateforme qui recueille les vƓux post bac des Ă©lĂšves de terminales, de dĂ©cider de mon avenir dont je suis notoirement responsable, hum… Lorsqu’on sait que ce dispositif a pour fonction principale de gĂ©rer des flux et de faire rentrer, s’il le faut, avec grande brutalitĂ©, sans considĂ©ration des desiderata des candidats, des sujets-objets dans des cases et sachant de plus que les Ă©lĂšves de Seine-Saint-Denis particuliĂšrement sont les plus mal servis par cet algorithme, on se demande comment le futur bachelier ayant choisi cet exemple pour illustrer son propos peut ĂȘtre Ă  ce point devenu amnĂ©sique le jour du bac… Terreur de la page blanche trĂšs certainement et volontĂ©, dĂ©libĂ©rĂ©e ou non, de croire, un moment encore, au bien fondĂ© de cette outranciĂšre sĂ©lection algorithmique ou de tenter de faire bonne figure auprĂšs du correcteur, dans l’espoir de dĂ©crocher le sĂ©same qui, en effet, le fera entrer, que cela corresponde ou non Ă  ses souhaits, dans une place Ă  dĂ©faut de le laisser sans affectation, ce qui dĂ©valuerait, Ă  coup sĂ»r, aux yeux de l’opinion, cette infernale machine Ă  sĂ©lectionner qu’est Parcoursup. 

Sommes-nous responsables de l’avenir ? Quid de la marche du monde ? De l’aspect collectif de la question posĂ©e, de sa dimension historique : ’sommes-nous’ ? Rien de cet aspect n’est considĂ©rĂ© dans les copies pour l’instant lues. Mais aprĂšs tout, c’est tellement la merde, en effet et partout, qu’on ne saurait en vouloir aux Ă©lĂšves d’entendre ainsi le sujet, soit d’un point de vue strictement individualiste, en considĂ©ration, seulement, d’individus atomisĂ©s, sachant que les idĂ©aux communs pour un monde meilleur font si cruellement dĂ©faut. Ce ’nous’ n’est-il pas aussi, possiblement, un ILS, sont-ils responsables de l’avenir dĂ©lĂ©tĂšre et exĂ©crable en marche, qui se construit sous nos yeux ? ILS, soit ceux qui nous gouvernent et ceux qui dĂ©tiennent tous les leviers du capital et ne sont-ils pas d’ailleurs responsables tout court, sans nous ? Oui eux, pas nous !

Cette vision strictement Ă©gotiste du sujet, comment pourrait-elle ne pas s’imposer, aux Ă©lĂšves en l’occurrence, alors que l’extension du domaine du marchĂ© Ă  tous les secteurs de la vie humaine est une bien effective rĂ©alitĂ© ? Pourquoi la concurrence effrĂ©nĂ©e, comme moteur de l’action humaine – pousse toi de lĂ , ce sera ma place et non la tienne ou la nĂŽtre – ne serait-elle pas l’instigatrice de ma rĂ©ussite future, sachant que l’école, dans sa globalitĂ©, rĂ©itĂšre, sans discontinuer, aux Ă©lĂšves, que le succĂšs se mĂ©rite et se mesure Ă  l’aune de mon investissement personnel ? L’incitation, partout faite, au sujet, de se dĂ©finir comme entrepreneur de soi-mĂȘme, comment ne conduirait-elle pas Ă  me ravaler au rang d’objet, Ă  me penser, ’je, moi’, comme un bien de consommation comme un autre et Ă  ĂȘtre, dĂ©jĂ , un futur travailleur aliĂ©nĂ© ? 

Les Ă©lĂšves du lycĂ©e, depuis l’an passĂ©, par le choix, absolument pas libre ni non faussĂ©, de leurs spĂ©cialitĂ©s, dans le cadre de la rĂ©forme du lycĂ©e, dĂšs la fin de la classe de seconde, Ă  15 ans donc, sont considĂ©rĂ©s comme responsables de leur avenir par lesdits choix opĂ©rĂ©s, sur lesquels il ne leur sera pas possible de revenir durant leurs annĂ©es lycĂ©es, jusqu’au bac, et qui leur fermeront, irrĂ©mĂ©diablement, des portes lorsque le moment sera venu de formuler des voeux pour leurs Ă©tudes supĂ©rieures, via Parcoursup. Ils n’auront qu’à se mordre les doigts si d’aventure des appĂ©tences tardives et non conformes aux spĂ©cialitĂ©s initialement ’choisies’ leur apparaissaient : insensĂ©s qui flanchent, qui trĂ©buchent, ils n’avaient qu’à prendre garde au moment, Ă  15 ans, de dĂ©cider de leurs enseignements de spĂ©cialitĂ©s, responsables qu’ils sont et Ă©taient de leur prĂ©sent, passĂ© et avenir tout uniment !

Ce cru 2021, Ă  moi qui enseigne et corrige le bac de philo depuis plus de 25 annĂ©es restera, je le sais, en ma mĂ©moire, comme un bien triste cru et Santorin ne m’aura certes pas fait voyager, comme on a tentĂ© de me le vendre, dans une chaude lumiĂšre, auprĂšs de vaisseaux dont l’humeur est vagabonde, oh non ! C’est bien au contraire, Ă  un cauchemar, les yeux grands ouverts que je, que nous aurons assistĂ©, responsables, de surcroĂźt, par notre mollesse, notre docilitĂ© et notre attentisme, par notre absence de conscience collective de nos conditions de travail, des catastrophes Ă  venir et de la destruction, savamment orchestrĂ©e de l’école publique, de la maternelle Ă  l’universitĂ©.

Lu quelque part, un collĂšgue de philo, Ă©crit :

« Santorin : Ăźle volcanique partiellement dĂ©truite vers – 1600 au terme d’une Ă©ruption spectaculaire. L’üle s’effondre presque sur elle-mĂȘme ; s’ensuit un tsunami qui semble avoir contribuĂ© au dĂ©clin de la civilisation minoenne.

Santorin : logiciel de correction en ligne conçu et administrĂ© par l’Education Nationale de la RĂ©publique française. Vers 2021, des crĂ©tins diplĂŽmĂ©s et technophiles dĂ©cident de gĂ©nĂ©raliser la dĂ©matĂ©rialisation de la correction des copies du baccalaurĂ©at. Mais les copies sont si immatĂ©rielles qu’elles n’apparaissent simplement pas. Les correcteurs, qui auparavant perdaient du temps Ă  corriger des copies en perdent Ă  prĂ©sent Ă  attendre docilement leurs copies immatĂ©rielles.

3500 ans aprĂšs, Santorin s’effondre Ă  nouveau sur elle-mĂȘme. DĂ©clin de la civilisation europĂ©enne. Â»

Ce Ă  quoi j’ajouterai : LOGICIELS, ALGORITHMES, DATAS, ZOOM, PRONOTE, PARCOURSUP, CYCLADES, SANTORIN, ENT (espace numĂ©rique de travail), et autres horreurs numĂ©riques : HORS DE NOS VIES !

Une prof de philo dans le 93




Source: Lundi.am