Mars 8, 2020
Par Les mots sont importants
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En tant qu’afroféministes, mais plus généralement en tant que femmes noires, nous nous retrouvons souvent seules dans nos luttes. Pire qu’un one-woman show devant son miroir : pas de public…


Dans le milieu militant, on est face à une audience qui feint de ne pas comprendre notre message, pire elle se vexe ou inverse la responsabilité. Elle use de la culpabilisation. On attend des femmes noires qu’elles veillent à l’unité, qu’elles ne divisent surtout pas les luttes, qu’elles comprennent tout le monde, sans jamais être comprises.

Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Sommes-nous à ce point infatigables et inépuisables à vos yeux ? Votre considération pour nous est-elle à ce point inexistante ? Votre fragilité à ce point indépassable ? Face à nos « frères », nous pouvons espérer le silence dans le meilleur des cas, quand nous ne nous attaquons pas à leur misogynoire, à leurs violences à notre égard. Car dans ce dernier cas, ils nous déprécient, nous attaquent, nous insultent de tous les noms de femmes indignes à leurs yeux.

Je vous épargne les mots. Aïssa Maïga en a fait les frais lors de sa puissante allocution, intégrant pourtant les hommes racisés dans sa demande d’inclusion, durant la cérémonie des Césars 2020. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir demandé un soutien, indirectement certes, en nommant quelques artistes racisé.e.s présent.e.s dans la salle. Mais en vain. Ni les concerné.e.s, ni les allié.e.s n’ont eu ne serait-ce que qu’une expression de visage amicale pendant son plaidoyer. Elle était seule, toute seule face au malaise provoqué par la vérité de son discours. Votre silence fut violent, il est coupable.

Face à nos prétendues alliées blanches, même son de cloche. Notre solitude est criante. La tribune coup de poing de Virginie Despentes, que j’ai partagée d’ailleurs sur les réseaux sociaux, a « oublié » de parler du discours poignant d’Aïssa Maïga, qui demandait aux membres de sa « famille du cinéma » un effort d’inclusivité, pour plus de diversité dans le milieu – et dans les oeuvres. Pas même nommée, alors même qu’elle a quitté la salle avec Adèle Haenel pour protester contre la victoire de Polanski. Adèle a été trop seule, mais Aïssa l’a été plus encore. Il ne s’agit pas de les opposer, ou de les mettre en concurrence : simplement de reconnaître la différence de traitement.

Votre manque de soutien fut violent. Il est coupable. Face aux féministes mainstream blanches, nous sommes seules quand, en tant que femmes de chambre (ce ne sont pas que des femmes noires, je le concède, mais beaucoup sont noires), nous exigeons un minimum de traitement décent comme salariées, souvent sous-traitées. Nous sommes seules à aller en grève et en manifestation sans trop de visibilité car nos actions ne méritent pas, à vos yeux, d’être relayées.

Et pourtant, malgré la différence de classe sociale, j’ose encore rêver que nous sommes dans le même bateau, à des niveaux différents certes, mais dans le même bateau tout de même, celui de la violence patriarcale.

Votre défaut de solidarité est violent. Il est coupable. Force est de constater pourtant que les femmes noires soutiennent les minorités. Quand une femme est violée, nous ne nous posons pas la question de savoir de quelle couleur elle est, ni à quelle classe sociale elle appartient. Nous condamnons et nous nous plaçons du côté des victimes. Notre soutien est indéfectible. De même face aux violences policières, nous ne cherchons pas de quel sexe est la victime, ni sa couleur de peau. Là encore notre soutien est indéfectible.

Mais les choses doivent changer maintenant. Notre soutien ne peut plus être considéré comme acquis par tou.te.s. J’ai reçu une demande de signature pour un texte écrit par des femmes racisées contre les violences policières et en soutien à nos frères. C’était juste après les Césars. J’ai refusé de le signer. Pour la première fois dans ma vie militante, je refusais d’apporter mon soutien à une minorité opprimée. Cette énième demande de soutien des hommes, à ce moment précis, me faisait mesurer à quel point les femmes noires étaient seules face aux violences qu’elles subissaient. Je m’étais pourtant positionnée quelques années plus tôt, en tant qu’afroféministe, contre la loi punissant le harcèlement de rue. Oui, j’avais bien compris que celle-ci visait avant tout les hommes racisés. Je ne cautionnais pas leurs harcèlements, mais je refusais qu’ils soient à nouveau stigmatisés. La solitude d’Aïssa Maïga aux Césars m’a ouvert les yeux sur l’énorme solitude des femmes noires face aux violences qu’elles subissent.

Les femmes noires n’ont toujours pu compter que sur elles-mêmes, et ce n’est pas près de changer : nos vies n’ont pas l’air de compter pour le reste du monde. Nous devons apprendre à lutter par et pour nous-mêmes, et placer nos luttes en priorité, devant toutes les autres : si personne ne nous aide, nous devons nous aider nous-même ! Les choses doivent changer. Faut-il encore être solidaire des autres minorités ? Je ne sais pas, notre isolement, nos engagements à sens unique, l’épuisement, la déception, l’amertume et la colère pourraient nous dire d’arrêter, et en tout cas, si nous devons encore être solidaires, c’est sans illusion : en étant conscientes qu’il n’y aura pas de réciprocité dans la solidarité.

Une chose est certaine : nous ne devons rien à personne, et n’aurons de comptes à rendre à personne, sauf à nous-mêmes. Si nous devons encore être solidaires, ça ne sera pas parce que vous le méritez, mais bien parce que les violences que nous subissons nous mettent dans une position d’empathie telle que nous n’arrivons pas à rester « neutres » – car la « neutralité » équivaut à se placer du côté de vos oppresseurs.

Une chose est certaine : la solidarité et la sororité à sens unique doivent s’arrêter !




Source: Lmsi.net