Novembre 21, 2020
Par La Brique
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1Au début de la crise sanitaire, on a beaucoup parlé d’union nationale et de l’importance de mettre en suspens les conflits habituels face aux nouvelles urgences. Fallait-il uniquement se borner à se confiner et faire confiance à l’État ? Bien vite, il est apparu que le contrôle des sorties exercé par le gouvernement s’effectuait au détriment des populations « les plus fragiles ». Face à cet abandon, face à la réclusion, la solidarité est redevenue un acte militant. Des collectifs, parfois informels, parfois regroupés sous forme de brigade, ont été amenés à penser de nouveaux modes d’action.

Comme nous le dit Nelly, du groupe d’entraide fivois, « l’histoire d’une vie c’est souvent l’histoire de l’État, à travers des institutions comme l’école, le travail… Faut-il aussi abandonner à l’État la solidarité ? » Surtout pas, car si le gouvernement a beaucoup parlé de la « première ligne » des soignant.es face à la crise, il est resté bien silencieux sur la première ligne de la galère, celle de ces hommes et femmes qu’il considère comme inutiles et qui pouvaient bien crever, de maladie, de faim, de folie dans la solitude ou le surpeuplement des logements.

L’annonce du confinement du jour au lendemain a créé des incertitudes mais aussi beaucoup de violences : perte d’activités (travail reconnu ou non, rémunéré ou non), impossibilité de payer le loyer, de manger à sa faim, difficultés d’adaptation à la vie confinée, arrêt des services sociaux parfois fondamentaux… C’est pourquoi il a vite paru nécessaire à des militant.es de s’organiser là où on ne pouvait plus compter que sur soi.

Un campement sur la Friche

Sur la Friche Saint-Sauveur, un campement s’est construit juste avant le confinement. Quelques cabanes (avec un poêle !), ont été érigées, constituant un espace où les exilé.es pouvaient trouver un refuge précaire, de la bouffe, de rares associations ou du soutien moral.

Alors qu’Aubry annonçait fièrement réquisitionner l’Auberge de Jeunesse, une trentaine de personnes vivaient dans la galère juste en face. « Le pire, c’est le froid ». Au début du confinement, les températures avoisinaient encore le zéro pointé. Au bout d’une semaine, une dizaine de mineurs isolés a été placée dans un hôtel dans le Vieux-Lille.

Quelques semaines plus tard, l’association Utopia 56 a réussi à dégoter un hôtel, l’hôtel Lemon, à Tourcoing. Une vingtaine de personnes s’y est installée, mais plusieurs dénoncent maintenant le fait d’y être assigné à résidence, sans pouvoir en sortir et sans avoir accès à des cuisines, en devant se contenter d’un pauvre ticket repas pour la semaine. Ces personnes ont reçu l’assurance de ne pas être délogées avant la fin de la trêve. Des militant.es de Moulins, déjà sensibles aux problèmes que peuvent rencontrer les exilé.es, se sont motivé.es à leur apporter une cantine une à deux fois par semaine, cuisinée à base de récups aux marchés ou dans des épiceries solidaires.

Le camp est donc resté bien rempli malgré ces tentatives de désengorgement. Désormais, il est organisé en quartiers, par affinités, et a subi quelques coups de pression des flics (dont l’un est par exemple venu abattre un chien sans raison). Des aides sont encore bienvenues : nourriture (huile, riz, gâteaux, sardines…), bouquins, ou de la compagnie.

L’alimentation au cœur du problème

À Moulins, Fives, Wazemmes, des tracts ont tourné pour la création de groupes d’entraide de quartiers. Parfois porteurs d’un message politique structuré, parfois plus généraux, les tracts appelaient à ne pas rester esseulé.e face aux galères, aux besoins d’aide ou d’attention, à la nécessité de voir des gens…

À Wazemmes, la Brigade de Solidarité Populaire (BSP) a fait surface à mi-parcours du confinement. L’idée vient d’Italie : un genre de secours rouge pour autogérer la crise économique et ne pas se laisser dans la merde, ni soi ni ses semblables. Deux dimensions : d’abord, créer un collectif auto-géré, où les décisions sont prises ensemble et librement rediscutées. Ensuite, ne pas refaire en moins bien ce que font les maraudes : non seulement apporter une aide alimentaire donc, mais aussi confectionner des masques, ou mener des actions d’éducation populaire. Les brigades se sont développées dans plusieurs villes de France : à Lille, une quinzaine de militant.es y a participé régulièrement, assurant des livraisons de colis alimentaire pour 50 personnes.

Aide clandestine

S’organiser oblige à contrevenir aux « recommandations » gouvernementales (« #RestezChezVous »). Entre laisser crever les gens et risquer de se prendre une amende, le choix est vite fait. Rapidement, les moyens de détourner les règles du confinement se développent – car il n’y a pas de case « autogestion » sur les autorisations dérogatoires de déplacement.

La BSP se pose devant des supermarchés pour inviter à la solidarité des habitant.es et en revient parfois avec des dizaines de kilos de pâtes, de riz… D’autres préfèrent tenter une sortie, diurne ou non, dans les poubelles des magasins pour sortir quelques aliments jetés. Le marché de Wazemmes, bien que très réduit et ultra-quadrillé pendant le confinement, aura permis de faire de bons glanages.

Pour les distributions, c’est aussi souvent en pirate, mais ça n’empêche pas les gens qui les font de respecter les gestes barricades. La BSP prend le temps de désinfecter chaque produit avant de le refiler. Les cuisines collectives sont préparées avec des masques, du gel (pas dans la bouffe on vous rassure), les produits frais récupérés sont lavés. Pas besoin de l’étiquette République Française pour garantir la sécurité sanitaire.

bsp v2

Un marché gratuit a été organisé par plusieurs collectifs le 20 juin sur la place Vanhoenacker où un marché payant et cher existe depuis quelques années : vêtements, nourriture, boissons, de quoi redonner aux habitant.es la sensation d’être moins dépossédés de leur quartier.

Continuer sans s’épuiser

Marcia, du groupe d’entraide fivois, explique : « il faut assumer que l’on fait aussi ça pour nous ». La solidarité, l’action collective, aura aussi été un moyen de se protéger soi-même pendant le confinement, et de refuser le cauchemar panoptique du chacun.e-chez-soi imposé par l’impréparation du gouvernement. Certaines de ces actions ont maintenant pris fin : la BSP a cessé son activité, une équipe propose désormais de monter une « Brigade d’éducation populaire » pour pallier le manque des centres sociaux face à la demande à venir cet été. Ces jalons n’auront pas été posés en vain.

La crise financière de 2008 a été suivie du mouvement d’occupation des places, des « printemps arabes », d’un regain de radicalité des gouvernements qui ne se soucient plus de construire un consensus et semblent chaque jour davantage ne tenir que grâce aux exactions d’une police en voie de sécession. Nul doute que les effets de la crise économique née du Covid seront bien plus terribles encore. Nouer dès maintenant des liens, s’organiser par nous-mêmes en prévision de ce qui vient, apparaît comme la seule manière de ne pas se faire écraser.

Lud & Colle Président

Les « personnes fragiles »

« Fragilité » : ce mot, à la croisée du sanitaire et du social, s’est imposé à nous avec une évidence trompeuse. Or c’est pourtant par l’accord implicite sur le sens des mots que se construit le consensus social. L’histoire du mot nous invite ainsi à la prudence : « fragilité », comme avant « précarité », vient du discours de l’analyse des risques liés aux catastrophes naturelles. Le mot se retrouve ensuite dans le discours médical et dans celui de la sociologie : on parle de « syndromes gériatriques de la fragilité », de fragilité du lien social ou des « populations à risque »… Dans ce déplacement d’un domaine à l’autre, le discours technique sur les corps légitime un discours essentialisant permettant d’objectiver les gens et de les mettre à distance de soi : la « fragilité » est l’envers bienveillant de « l’insécurité ». Il y a les personnes dangereuses, et il y a celles que l’on doit protéger. Mais quand le mot est employé par Macron, il vient s’y ajouter une note plus inquiétante : ces personnes « fragiles » à protéger sont les inutiles de la compétition économique mondiale. Ce sont celles dont on ne fera rien, et dont le seul destin est de (sur)vivre grâce à l’aide minimale (pour combien de temps encore ?) des dominant.es.




Source: Labrique.net