Décembre 21, 2022
Par Les mots sont importants
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« Comment qualifier un monde où le nombre d’animaux tués chaque jour dépasse celui de l’ensemble des victimes de guerre à travers toute l’histoire ? »[entre 150 millions et 1 milliard]. C’est ainsi que commence le livre, en nous plongeant dans cet « océan de folie collective ».

Mais plutôt que de poursuivre le travail de quantification, d’objectivation, de visualisation de l’exploitation animale et de ses horreurs [1], les deux auteur-trice prennent un autre chemin, tout aussi utile.

Illes se proposent de penser la question animale au prisme d’un rapport de domination spécifique, qui met aux prises des êtres humains et des êtres non humains, que les premiers exploitent en se les appropriant. Puisant dans des corpus théoriques constitués pour penser d’autres rapports de domination (par exemple, dans la suite de Colette Guillaumin, l’appropriation dont font l’objet les femmes dans le patriarcat), le livre montre, dans une perspective intersectionnelle particulièrement féconde, comment certains systèmes de domination s’appuient sur d’autres pour fonctionner. Ainsi comme l’a magistralement démontré Carol Adams, la domination masculine se nourrit de la consommation de viande, la masculinité se construisant sur le régime carné et sur le déni de la réalité que constitue la mise à mort des animaux.

Tout en obéissant à des logiques propres, les systèmes de domination se croisent, se chevauchent, et fonctionnent parfois sur des logiques similaires. Ainsi, soulignent les auteur-trice de Solidarité animale, comment ne pas voir dans « l’animalisation des animaux » ce mécanisme bien connu qui consiste à « rendre méprisables, exploitables, appropriables, tuables » un groupe, ainsi constitué en « classe sociale » ?

Question sociale à part entière (plus encore que sensibilité à la cruauté), la lutte contre le spécisme apparaît comme ce qu’elle est : un véritable enjeu de justice, dont la gauche ne peut se détourner. Tout un vocabulaire – spécisme, sentience etc. – nous est proposé, qui soutient autant d’arguments au service de la cause, mais aussi et surtout – comme le genre le fait pour la question des rapports femmes/hommes –une grille de lecture du monde, donc de nouvelles lunettes.

Celles-ci sont singulières, peut-être perturbantes en ce qu’elles font surgir une nouvelle classe opprimée et un nouveau groupe oppresseur : nous, les êtres humains.

Rien d’étonnant à ce que ce combat suscite des résistances, alors que la capacité à penser les hommes ou encore les blancs (et bien d’autres groupes) comme dominants, c’est-à-dire bénéficiant, consciemment ou non, volontairement ou non, de privilèges, est encore loin d’être évidente.

La lecture du livre nous fait sentir à quel point cette nouvelle manière de voir est perturbante et en même temps enthousiasmante, et par les temps qui courent on voudrait insister sur cette dernière dimension.

Enthousiasmante parce que, pour des militant-es de gauche, quand bien même elle oblige à des ré-ajustements, idéologiques et intimes, la découverte d’une injustice devrait être un nouveau moteur d’action, un ressort supplémentaire d’engagement ouvrant sur des possibilités de transformation du monde.

Ensuite parce que les parallèles entre différentes luttes peuvent être sources d’alliances, dont la gauche manque cruellement. C’est ce à quoi appelait déjà Carol Adams, constatant, comme beaucoup avant elle, combien les femmes ont été et sont toujours présentes dans les combats en faveur des animaux : féministes et anti-spécistes ont beaucoup à faire ensemble.

En outre, le constat que les végans ont été incorporé-es dans la catégorie aussi farfelue que dangereuse des « woke » devrait nous faire dare-dare réfléchir au caractère impérieux de ces alliances. Comme les supposées « néo-féministes », comme les supposés « racialistes » et bien d’autres, les vegans (ou végétariens) remettent certaines manières de voir en cause (l’idée qu’une différence de nature distinguerait êtres humains et êtres non-humains), questionnent des privilèges (reposant sur l’idée que le monde a été créé pour l’espèce humaine), et cherchent à élargir les droits pour ne pas les limiter aux humains, mais les étendre à ceux de « la personne ».

Or, il faut bien se rendre à l’évidence (et la volte-face de la France Insoumise sur la proposition d’interdiction de la corrida portée par le député Aymeric Carron l’a montré cruellement) : l’anti-spécisme reste marginal au sein des mouvements progressistes. On voudrait ajouter, aux billes données par le livre, quelques pistes pour le comprendre, en espérant un moins grand mépris à l’avenir.

Evidemment ce qui se manifeste dans cette résistance est la force des dispositions spécistes, dans un système érigeant en fondement la supériorité de l’espace humaine. Sans oublier que les goûts alimentaires sont le fruit de socialisations aux effets durables, notamment parce que genrés. Et on en fait le constat tous les jours : l’ethos viriliste se porte bien à gauche.

Mais il me semble surtout que, dans cette affaire, le chantage récurrent au « bobo » pèse de tout son poids. Qu’est-ce que ce chantage ? Il consiste à accuser les militant-es de gauche d’exprimer et de dévoiler, par leurs seuls engagements, la vérité profonde de leur être : celle de gens privilégiés, faisant étalage de leurs bons sentiments sans vivre les souffrances d’un peuple prétendument hostile aux causes féministes, anti-racistes, environnementalistes etc.

On connaît bien ce chantage. Il ne repose que sur de mauvaises intentions et des https://lmsi.net/Comment-la-critique-des-bobos-est”>présupposés idéologiques] dégueulasses, et à ce titre il devrait simplement être ignoré : pourquoi culpabiliser d’être… de gauche ?

Et pourtant.

Au-delà de cette réaction nécessaire, une réalité sociologique subsiste, qu’il est difficile d’écarter d’un revers de la main. L’histoire est longue des captations que les classes supérieures, bohêmes ou pas, savent opérer, en faisant des causes progressistes des outils au service de leur autorité morale, en les dépolitisant, et en stigmatisant ceux et celles qui y seraient, selon elles, foncièrement hostiles.

Qu’on le veuille ou non, la nourriture bio et le végétarisme sont devenus des marqueurs sociaux, au service notamment de la transformation des quartiers populaires, ou gentrification, par des ménages aisés.

L’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes, la dénonciation de l’homophobie des musulmans et des « banlieues » ne fonctionnent pas très différemment. Elles confortent la légitimité des puissants. Et face à cela, la gauche se doit de réaffirmer sa manière à elle d’être féministe (c’est-à-dire féministe et en même temps anti-islamophobe), sa manière à elle d’être en faveur des droits LGBTQI+ (en refusant d’associer la tolérance à un statut socio-économique privilégié), sa manière à elle de soutenir de la cause environnementale (qui n’est pas mieux servie par les classes supérieures que par des groupes moins dotés et donc moins pollueurs).

De la même manière, il faut le redire : l’attention aux animaux n’est pas l’apanage des « bobos » (qui, par ailleurs, rappelons-le, n’existent pas). La sensibilité à l’injustice n’est-elle pas la mieux partagée par ceux et celles qui la subissent ?

Pour terminer cette année sombre sans être certaine pour autant que la lumière nous revienne en 2023, deux arguments viennent plaider pour l’optimisme et la croyance dans les nouveaux horizons que peut ouvrir la cause anti-spéciste.

Cette cause a en effet plusieurs vertus. D’abord elle repose, comme le livre Solidarité animale nous le rappelle, sur une analyse structurelle, objectivante, froide peut-être, mais aussi sur un appel à l’empathie et une réappropriation de l’exigence morale. Celle-ci, comme le soulignait Martin Gibert, ne saurait considérée « comme une superstructure qui masquerait la réalité politique, économique et sociale », ce que font certains intellectuels français.

« L’appel à des valeurs morales est alors reçu avec un sourire en coin et l’air entendu de celui qui connaît le sens de l’Histoire (mais pas la métaéthique). »

Or, considérer les intérêts des animaux (et en premier lieu ceux liés au fait de ne pas vouloir être torturés et tués) est bel et bien un impératif moral.

Comme toute lutte, cette cause a aussi comme intérêt d’appeler à la radicalité, d’autant plus peut-être que les premiers concernés – les animaux – peuvent difficilement combattre eux-mêmes [2]. Elle appelle à la radicalité et, pourtant, à la modestie en même temps. En effet, on grandit rarement anti-spéciste – sauf à être élevée dans des foyers anti-spécistes, ce qui est le cas de très peu d’enfants. Tout un chacune, nous pouvons nous rappeler les moments de prise de conscience, les compréhensions nouvelles, les sensibilités redéfinies qui ont accompagné notre engagement dans cette cause.

C’est ce dont il faut se souvenir quand on s’étonne de voir certain-es de nos ami-es et camarades continuer à manger viande et poisson, et ainsi tuer des animaux. On a été comme eux-elles.

Un jour – bientôt – nous irons tous et toutes ensemble manifester pour la solidarité animale.





Source: Lmsi.net