Janvier 24, 2022
Par Lundi matin
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Solastal’quoi ?

Je croise mon beauf en trottinette dans la rue. Il a une tête d’enterrement. 

« Houla… T’en fais une tête toi, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Ça ne va pas du tout, je viens d’apprendre un truc horrible. Je souffre de solastalgie.

– Solastal’quoi ?

– Solastalgie, ou burn-out bio, si tu préfères.

– Je comprends pas.

– Une dépression verte quoi. Qu’est-ce que tu comprends pas ? Tu lis pas les journaux ?

– T’es anxieux à cause de la planète qui crame, c’est ça ?

– Parce que toi non peut-être ? Et si elle faisait que cramer ! Sixième extinction de masse, le plastique dans les océans, la montée des eaux, la pollution de l’air et j’en passe…

– T’as oublié aussi les inégalités sociales colossales, les drones, l’urbanisation du monde, la 5G, les caméras à reconnaissance faciale, les LBD dans la gueule, les mains arrachées.

– Non, mais attends, ça n’a rien à voir ça…

– OK je vois…

– Tu vois. Bref, j’ai essayé de comprendre pourquoi ce truc m’arrive, à moi !

– Et donc ?

– J’ai regardé sur Wikipédia pour être sûr que je délirais pas, me dit-il.

– Tu préfères pas aller voir un professionnel ?

– T’es fou, qu’est-ce que je raconterai à Béné (ma sœur) ? Non, je préfère ne rien dire.

– T’as raison, garde ça pour toi. Bon désolé, faut qu’je…

– Attends, attends ! J’allais te montrer ce que dit Wikipédia sur le sujet. Ça t’emmerde mes histoires ou quoi ?

– Non, non. Vas-y, montre.

– Ils disent : “La solastalgie ou écoanxiété est une forme de souffrance et de détresse psychique ou crise existentielle causée par exemple par les changements passés, actuels et à venir, en particulier concernant le réchauffement climatique et la biodiversité.” Tu vois, ils parlent pas de tes LBD ou des autres trucs j’sais pas quoi dont tu parles tout le temps !

– Les Gli F-4.

– Voilà. Bref, c’est pas fini : “Le sentiment de solastalgie intègre donc des aspects environnementaux mais aussi sociaux, culturels, spatiaux et temporels (du passé au futur). Là où la nostalgie naît d’un regret d’un passé (éventuellement idéalisé), la solastalgie est une sorte d’équivalent pour le futur.

– Le futur c’était mieux avant, c’est ça l’idée ?

– Rah, mais laisse-moi terminer ! “Selon Alice Desbiolles, médecin en Santé publique spécialisée en Santé environnementale, ‘la solastalgie est polymorphe : elle peut prendre de nombreuses formes cliniques (de l’insomnie à l’angoisse, voire à la dépression (psychiatrie)’.” C’est exactement les symptômes que j’ai !

– C’est pas plutôt parce que tu travailles douze heures par jour sur des tableaux Excel sans jamais sortir de chez toi ?

– Qu’est-ce que tu racontes ? J’adore mon boulot. Regarde, ils citent même un article du Monde pour expliquer avec un cas concret : “Le Monde évoque quant à lui une directrice commerciale quarantenaire, sensible au futur de la planète, qui plonge dans une dépression après avoir appris par un sondage qu’environ les deux tiers de ses compatriotes accordaient plus d’importance au pouvoir d’achat qu’à la transition écologique.

– On dirait qu’elle parle des Gilets Jaunes.

– Ah non, tu vas pas recommencer avec eux, ils n’en ont rien à foutre de l’environnement, sinon leurs revendications n’auraient pas tourné autour de la taxe sur le carburant. Logique, non ?

– Imparable même. Mais faut vraiment que j’y aille, là.

– Attends, on arrive aux solutions.

– Dis-moi.

– “Nous pouvons alors enclencher un processus de lutte pour la restauration, protection et préservation durable de la planète, ‘non pas parce que nous sommes susceptibles de gagner, mais pour le bien de notre propre intégrité’.

– Pas tout compris, mais continue.

– Toujours selon Alice Desbiolles “[…] parmi les solutions pouvant pallier l’angoisse solastalgique, l’individu peut par exemple entrer dans une logique, consommer moins de viande et de poisson, limiter ses déplacements (notamment en avion) et manger bio, l’agriculture biologique étant réputée pour moins recourir aux pesticides. D’une façon plus collective, on peut se joindre aux marches pour le climat, soutenir ou participer à une association, ou signer des pétitions à vocation écologique. Elle propose également des techniques de lâcher-prise et une réappropriation des bienfaits de la nature sur la santé et le bien-être.

– La blague.

– Hein ?

– Rien.

– Je te dis juste avant que tu partes ce que dit Glenn Albrecht, l’inventeur du concept de solastalgie, tu vas voir, c’est saisissant : “J’estime qu’un changement de paradigme est nécessaire et urgent dans la relation Homme-Nature. En écho au concept de symbiosphère, je propose d’entrer dans une ère nouvelle que je nomme Symbiocèneet qui se présente comme un antidote à l’Anthropocène.”

– De mieux en mieux.

– Mais arrête avec tes sarcasmes ! T’es toujours en train de critiquer, jamais de solutions à proposer. Tu réalises que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité on rentre dans une période d’anthropocène !

– Capitalocène, on dit.

– Capitalo’quoi ? »

FIN

Clevercontrol

Je prends le thé avec ma sœur.

« J’ai croisé ton mec sur sa trottinette hier.

– Ah. Vous vous êtes dit quoi ?

– Rien de spé. Ça va le taf toi, sinon ?

– Non. Tu vas jamais croire ce qu’ils ont installé cette semaine sur nos postes de travail.

– Balance.

– Un logiciel de surveillance. Clevercontrol.

– C’est légal, ça ?

– Je sais pas. Je l’ai su par Mélo (sa meilleure pote) qui a tiqué en voyant passer un paiement pour un prestataire qu’elle connaissait pas. J’hésite à avertir la CNIL.

– La CNIL a récemment donné son accord pour la reconnaissance faciale dans l’aéroport de Lyon. Je sais pas si elle sera ta meilleure alliée. Ça fait quoi précisément ce logiciel ?

– J’ai pas pris le temps de regarder encore. »

Je tape l’url sur mon téléphone.

« J’adore leur page d’accueil, le message est clair : “Pourquoi avez-vous besoin de Clevercontrol  ? Enquêter sur les actions illégales des employés. 2° Prévention des fuites d’information. 3° Augmentation de la productivité et détection des fainéants.”

– C’est une blague ?

– Non. Guette un peu les fonctionnalités :

“Regarder les écrans d’ordinateur de vos employés à distance et en temps réel. Clevercontrol vous permet de visualiser simultanément (sur le même écran) de 1 à 16 ordinateurs de vos employés.

Surveiller les frappes de vos employés. Découvrir ce qu’il/elle tape en ce moment et quelle information a été saisie. L’enregistrement des clics de souris est disponible dans toutes les applications, y compris les navigateurs Web, Skype et la messagerie instantanée.

Clevercontrol peut utiliser le microphone de l’ordinateur pour enregistrer des sons dans les alentours de l’ordinateur.”

– Ils n’ont pas le droit de faire ça.

– Hum, a priori si. Il faut juste que ton boss te prévienne et que ce soit “proportionné”. C’est même le chef de la direction de conformité de la CNIL, un certain Thomas Dautieu, qui le dit sur France Inter.

Le principe de base qu’il faut d’abord rappeler c’est que si la surveillance est légale, elle ne doit pas porter atteinte à la vie privée des salariés, que ce soit sur leur lieu de travail ou chez eux. Ces logiciels sont sur le marché et donc peuvent être mis en œuvre à condition qu’ils ne constituent pas une surveillance constante et excessive.

– Mais comment prouver que c’est excessif si on ne sait pas comment, quoi et quand il surveille ?

– Perso, j’vois pas où est le problème si t’as rien à te reprocher.

– Quoi ?!

– J’déconne, ça va… Je t’ai pas dit, mais ton boss peut activer le mode “invisible”. Même le gestionnaire de tâches le détecte pas. Il peut aussi désactiver le logiciel sur vos ordinateurs à distance. Pratique, ça.

– Trouve-moi le numéro d’un média, on va se les faire.

– Attends deux secondes…

– Quoi ? T’as trouvé autre chose ?

– Où est ton téléphone ?

– Dans ma poche, pourquoi ?

– Éteins-le ! Non ! Mets-le dans une boîte en métal et fous-le dans une autre pièce, vite ! Ils ont une option d’écoute téléphonique !

– Il oserait pas.

– Si ce logiciel lui permet de savoir combien de fois tu pisses dans la journée, alors tu penses bien qu’il va pas se gêner pour mettre un mouchard sur ton téléphone ! Béné…

– Mais je fais rien de mal, merde ! Je bosse comme une acharnée, jamais en retard, quand on me demande quelque chose, je le fais sans rechigner. Je comprends pas l’intérêt…

– Bah, t’as acheté un truc sur Internet aujourd’hui ?

– Heu… Oui, mais je vois pas le rapport ?

– C’était quoi ?

– Des slips. Mais ça m’a pris dix minutes !

– Dit comme ça, je te l’accorde, dix minutes c’est rien. Mais imagine un instant : la situation économique s’enlise, la croissance ne reprend pas, la boîte se met à perdre un client, puis deux, puis dix ! La rentabilité s’écroule, il faut des coupables. C’est à ce moment-là que ton boss verra une notification de Clevercontrol, avec le réseau utilisé, l’IP, le nom, le temps de navigation, et la couleur du slip choisi.

– Je peux pas laisser faire ça. Il n’a aucune raison valable d’avoir installé un truc pareil. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

– Le séquestrer. »

Je fais valser les livres posés sur la table basse et monte dessus pour théâtraliser mon idée :

« Non, j’ai mieux ! Tu le cueilles demain matin à la première heure devant les collègues, tu l’attrapes par son costard et tu lui secoues son corps de lâche en lui hurlant : “Alors, gros porc, on mate mes nibards par la webcam ? Hein ? Tu te prends pour qui !? Dis-le que tu nous surveilles chaque putain de seconde, allez vas-y ! Dis-le avant que je te fasse bouffer tes dents !”

– C’est un peu violent non ?

– Et lui, ce qu’il te fait, c’est pas violent ? Être épié, comme ça, sans savoir exactement quand. Le même principe que dans les prisons avec la tour panoptique : le gardien est dans une tour centrale et observe tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans qu’ils puissent savoir s’ils sont observés. Ils finissent par avoir le sentiment d’être toujours surveillés et adoptent les “bons” comportements. C’est pas moi qui le dis, c’est Foucault et ses théories de société disciplinaire toussa toussa. »

Elle ne m’écoute plus. La moutarde lui monte au nez et ses oreilles fument. Je descends de la table et lui prends la main.

« Ça va aller, Béné, on va trouver une solution, t’inquiète. On peut se fumer un petit spliff pour se détendre si tu veux ?

– Y’a pas de spliff, y’a pas de “t’inquiète”.

– Ma main, tu me fais mal, Béné.

– Et je me détendrai que quand ce logiciel aura disparu de ma vie, tu m’entends ?

– Lâche ma main ! Merci. »

Elle saisit son téléphone.

« Qu’est-ce tu fais ? Arrête de taper des trucs sur ton téléphone, je suis sûr que le keylogger est activé, il est sûrement en train de regarder ce que tu écris en ce moment même ! »

Elle part aux chiottes sans dire un mot et laisse son téléphone en évidence.

Je vois qu’elle est allée sur un moteur de recherche et me penche sur son écran pour voir si elle n’a rien écrit de compromettant.

« Comment tuer son patron en toute discrétion. »

FIN

Thomas Jusquiame

Illustration : enoraone




Source: Lundi.am