Juin 2, 2022
Par Le Numéro Zéro
249 visites

Bien connu de la scène punk, Alex Ratcharge est l’auteur de nombreux fanzines (Freak Out, Ratcharge, Psycho Disco) dont des extraits ont été compilés dans le recueil Entre un Néant et un Autre (Éditions des mondes à faire, 2017). Ses textes ont aussi donné lieu à des collaborations avec lundimatin, Maximum Rock’n’roll, Demain Les Flammes, Musique Journal, les éditions Arbitraire ou Le Feu Sacré.

RACCOURCI VERS NULLE PART c’est un roman à la première personne qui met en scène un jeune punk Pierrot dont le quotidien est rythmé par les concerts avec son groupe, l’écriture de son fanzine « La Vérité ou rien », le quotidien morne de l’usine et de la vie pavillonnaire familiale. Un beau jour, il tombe amoureux comme on tombe dans les pommes : c’est le vertige et puis la chute. Tous ses repères s’effritent…

Premières lignes du roman :

2002

Ça faisait des lustres que le sac d’os n’avait pas fait des siennes et, bien entendu, c’est arrivé au pire des moments : la nuit où mon groupe a enfin réussi à jouer dans un squat, devant ce que l’on considérait comme des « vrais punks ». Et à Paris, pour ne rien gâcher. Jusque-là on ne s’était produits que dans un garage et trois MJC de banlieue, avec pour tout public les binoclards du lycée.

Pavel, le vieux qui nous avait invités, devait avoir trente ans minimum. Il avait lu une chronique élogieuse de mon fanzine dans Ration totale, et ça nous avait ouvert la maison qu’il occupait avec une dizaine d’increvables : le Sud. Une bâtisse délabrée en bordure de Paris, dans un coin sans verdure ni boutiques ni rien – mi-désert urbain, mi-zone industrielle, entre terrains vagues, périphérique, station-service et usine de traitement des déchets. Et au milieu de tout ça, donc, le Sud, cette oasis aux briques peinturlurées sur dix couches.

Moi devant le bar, le vieux squatteur derrière, on était accoudés aux palettes qui composaient le comptoir. Quand je lui ai réclamé une Kro, il m’a toisé du haut de son mètre quatre-vingt-dix, la paume lovée sur son ventre à bière, avant de me demander si je n’étais pas « un peu trop jeune pour autant picoler ».

Je me suis senti rougir. J’ai bredouillé un truc incompréhensible. Pavel a bâillé, ricané, puis il m’a tendu ma bouteille verte de trente- trois centilitres.

J’ai sorti mon portefeuille de mon jean. « Ça fait combien ?

— Gratos si tu joues. T’es bien là pour ça, que je sache ? »

Avant que je ne le remercie, il s’est tourné vers une petite brune en T-shirt Velvet Underground, qui lui a demandé un Coca light avec un accent espagnol.

Décidément, je n’y comprenais rien à ce squat : je m’étais attendu à ce que tout le monde arbore une crête et un perf, mais la plupart se contentaient de T-shirts de groupes et de chevelures passe-partout. Avec ma carrure de junkie, ma boule à zéro, mon bracelet à clous et mon T-shirt Negative Approach, je ne faisais même pas partie des moins destroy, et ça me décevait autant que ça me rassurait.

Dans la cour, un barbu à dreadlocks et une blonde à casquette allumaient un brasero, sans doute pour le folklore vu qu’on était en juillet. Une dizaine de chiens erraient au milieu d’une centaine d’humains, dont la plupart avaient une Kro en main. Une fois terminées, ils les jetaient dans un caddie qui en débordait déjà. Des palissades nous séparaient de l’usine dont la nuit grignotait la cheminée.

« Mec, c’est l’apocalypse nucléaire ce squat, on se croirait en Irak ! »

P.-S.

Librairie Lune et l’Autre

19 rue Pierre Bérard

42000 Sainté

04-77-32-58-49




Source: Lenumerozero.info