Septembre 29, 2022
Par Zones Subversives
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Les luttes d’ampleur éclatent de manière spontanée. Tandis que les militants et les sociologues insistent sur l’implantation syndicale, la force de la spontanéité reste rarement évoquée. Ce sujet reste pourtant au cœur des débats qui traversent l’histoire du mouvement ouvrier.  

Désormais, les traditionnelles manifestations syndicales sont devancées par un cortège de tête. Des black blocs, des militants autonomes, une jeunesse radicalisée, des salariés et des chômeurs composent ce cortège qui refuse le cloisonnement corporatiste et l’encadrement syndical. Ce phénomène correspond aux mutations du monde du travail. Les bastions industriels comme ancrage du syndicalisme disparaissent. Une économie de services, d’intérim et de précarité fragilise l’implantation syndicale. Pourtant, l’histoire du mouvement ouvrier reste traversée par des révoltes spontanées.

Les sociologues de l’action collective appréhendent peu cette notion de spontanéité. Cet élan de liberté peut être réduit à une forme d’anomie, selon le terme de Durkheim. Mais la dimension collective donne une force importante à la spontanéité. Ensuite, les sociologues évoquent peu la critique de la bureaucratie syndicale. Les chercheurs s’appuient sur des enquêtes de terrain qui restent facilitées par les militants syndicaux. La défense des intérêts des salariés dans le cadre de l’ordre social révèle l’ambivalence du syndicalisme. Le sociologue Ivan Sainsaulieu propose ses analyses dans son livre Petit bréviaire de la lutte spontanée.

 

                                   

Sociologie de la spontanéité

 

La sociologie subit l’influence de Pierre Bourdieu. Une lecture mécaniste insiste sur la domination plutôt que sur la spontanéité libératrice. La sociologie observe l’intériorisation des normes par les individus. Dans l’ordre social, c’est donc la soumission qui semble spontanée. « Même dans l’action collective, les agents sociaux suivent des normes, voire découvrent avec stupeur que l’action qu’ils croyaient conforme ne l’est pas », ironise Ivan Sainsaulieu. La sociologie des mouvements sociaux délaisse la spontanéité pour se focaliser uniquement sur les militants. Le mouvement ouvrier est réduit au syndicalisme et les manifestations spontanées sont jugées minoritaires.

L’historien Timothy Tackett sort d’une approche déterministe. Il montre comment l’invention de la Révolution française se fait au cours des événements. L’historienne Michelle Perrot se penche sur la grève sauvage. Le sociologue Laurent Jeanpierre évoque la révolte des Gilets jaunes qui a ébranlé les certitudes des chercheurs en sciences politiques. Les sociologues ne cessent de surestimer la représentation, la délégation, le militantisme, les partis et les syndicats. Les sciences sociales privilégient l’étude des déterminismes et des structures sociales, plutôt que de se référer à l’événement avec son caractère imprévisible et non préparé.

C’est évidemment l’histoire qui permet d’analyser les événements. La démarche de Gérard Noiriel vise à articuler sociologie et histoire. Il évoque les causes sociales qui expliquent la révolte spontanée. Michelle Zancarini-Fournel se penche également sur les révoltes spontanées en France. La grève générale de 1936 est lancée par la CGT, mais son ampleur était imprévisible. Le volontarisme et la spontanéité peuvent se concilier. Les militants préparent une grève et entretiennent un « climat de lutte ». Mais ils anticipent rarement le démarrage d’une grève qui prend de l’ampleur.

  Pour Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, l'attitude du gouvernement est profondément scandaleuse, et donc il y aura une réaction à la hauteur.

 

Bureaucratie syndicale

 

Le débat autour de la spontanéité reste au cœur du mouvement ouvrier. Lénine estime que les travailleurs sont spontanément réformistes et corporatistes. Au contraire, Rosa Luxemburg s’appuie sur l’expérience des soviets et sur la révolution russe dès 1905 pour valoriser la spontanéité révolutionnaire. Elle présente la grève générale, non pas comme une abstraction, mais comme une nécessité historique provoquée par les conditions sociales. L’éducation des masses ne passe pas par des conférences et des brochures, mais par l’expérience de la lutte spontanée.

Les syndicats jouent un rôle d’encadrement de la révolte. Pendant le mouvement de 1936 en France, les salariés qui se mettent en grève ne sont pas syndiqués. Pendant le mouvement de Mai 68, les syndicats appellent à la reprise du travail. Ces grèves spontanées ne débouchent pas vers une perspective révolutionnaire. Contrairement aux historiens, les sociologues ne proposent pas d’analyse sur la bureaucratie syndicale. Quelques chercheurs se contentent de déplorer l’absence d’unité et le déclin du syndicalisme français. Mais la distance entre les intérêts des appareils bureaucratiques et les intérêts des salariés n’est jamais évoquée.

Plusieurs logiques d’institutionnalisation s’observent. Les syndicats doivent faire allégeance aux valeurs républicaines, y compris la défense de la propriété privée. L’histoire de la CGT est également marquée par la soumission à l’URSS et à ses intérêts géopolitiques. Ensuite, le syndicalisme favorise l’intégration sociale. L’amélioration des conditions de travail doit avant tout permettre la paix sociale. Par ailleurs, le nombre de permanents syndicaux se multiplient. Ce qui favorise la délégation et la cogestion. Enfin, avec le reflux des luttes à la fin des années 1970, un recentrage s’observe. Les syndicats deviennent clairement réformistes et leurs dirigeants côtoient davantage les patrons que les ouvriers.

 

    Grèves, raffineries bloquées : "Une réponse à la radicalité du blocage politique"

Syndicalisme et luttes à la base

 

Ces évolutions historiques révèlent la capacité de freinage du mouvement social spontané par les appareils syndicaux. Au contraire, la sociologie ne cesse d’insister sur les « équipes militantes » et sur leur « travail syndical » au quotidien. Cette approche ne permet pas de comprendre le décalage des syndicats avec les mouvements sociaux. Le mouvement des retraites de 2019 révèle ce décalage. Les syndicats, recroquevillés sur leurs bastions de la fonction publique, se contentent d’évoquer les « régimes spéciaux » plutôt que la baisse de toutes retraites. Le texte « Douceur angevine, pantouflage syndical » ironise sur le décalage entre les jeunes du cortège de tête et les militants syndicaux.

Néanmoins, il existe des initiatives portées par des petits syndicats. Par exemple, Solidaires peut mener des luttes qui s’appuient sur l’auto-organisation. Ces petites organisations semblent attachées à l’autonomie du mouvement social et sont moins décalées par rapport aux dynamiques de lutte. Cette démarche d’autonomie vise à se tenir à distance du pouvoir politique et des sectes idéologiques. Adeline de Lépinay observe que la France insoumise tente d’instrumentaliser les syndicats à des fins électoralistes. Les mouvements sociaux doivent refuser la logique institutionnelle, mais aussi la délégation et la démocratie représentative.

Les syndicats semblent décalés par rapport aux grandes révoltes spontanées, comme l’illustrent les Gilets jaunes. Les syndicats ont refusé de soutenir ce mouvement et se contentent de se poser en interlocuteurs du pouvoir. La puissante révolte spontanée qui éclate au Chili en 2019 méprise un syndicalisme sectaire et englué dans la défaite. Même dans une lutte sectorielle, comme celle des hôpitaux, les syndicats semblent coupés des salariés.

Des membres du Collectif inter-urgences critiquent les négociations organisées par les syndicats qui cassent la dynamique de la lutte. Ensuite, les syndicats insistent sur leurs propres revendications plutôt que sur celles qui sont portées par le mouvement. Les soignants s’appuient sur l’action et l’auto-organisation alors que les syndicats valorisent le discours et l’idéologie. Face à la rigidité des appareils syndicaux, les pratiques d’organisation du Collectif inter-urgences semblent souples et adaptatives.

 

      Des manifestants font face à des policiers à Alger, vendredi 7 mai 2021, lors d’une marche du Hirak.

Spontanéité révolutionnaire

 

Des mouvements spontanés peuvent perdurer, comme le Hirak en Algérie. Ce qui pose la question de la structuration du mouvement et de l’auto-organisation. Gérard Noiriel estime que les Gilets jaunes doivent être encadrés par des militants. Il s’oppose aux dynamiques d’auto-organisation et se drape dans une posture élitiste.

La tradition trotskiste, incarnée par Ernest Mandel ou Daniel Bensaïd, estime que la spontanéité doit déboucher vers un « gouvernement des travailleurs ». Ils s’appuient sur l’exemple de Mai 68 avec une spontanéité révolutionnaire qui n’ouvre pas de perspectives. Au contraire, Hannah Arendt oppose les conseils ouvriers aux partis politiques. « Chaque fois que les conseils surgissent, c’est l’ensemble de la bureaucratie de tous les partis de l’extrême-droite à l’extrême-gauche qui s’opposent à eux avec la plus hostile des résolutions », observe Hannah Arendt. Les délégués élus sont contrôlés par en bas.

 

Cornélius Castoriadis diffuse le concept d’autonomie. Il insiste sur la structuration de l’auto-organisation, au-delà des soulèvements spontanés. « Les révolutions sont des moments d’extase nourrissant des organes collectifs d’auto-gouvernement, dont la liste est longue dans l’histoire. Mais ils retombent après chaque embrasement, en laissant des résidus dans nos sociétés oligarchiques libérales », observe Ivan Sainsaulieu. L’autonomie politique permet aux individus de fixer leurs propres règles collectives.

Jacques Rancière oppose la politique à la police, qui renvoie à l’ordre existant. Miguel Abensour oppose la démocratie à l’Etat. Le communisme de conseils valorise les révoltes spontanées, mais critique le spontanéisme qui valorise le mouvement immédiat sans ouvrir de perspectives. Les conseils et les structures d’auto-organisation doivent remplacer l’Etat et les institutions.

                     

Analyse des nouvelles luttes

 

Ivan Sainsaulieu propose une réflexion stimulante sur la spontanéité des luttes. Ce type d’analyse, qui se centre sur les formes et les enjeux des mouvements sociaux, reste trop rare et précieuse. L’universitaire s’appuie sur les recherches en sciences sociales pour cerner son sujet mais aussi questionner sa pratique de sociologue. Ivan Sainsaulieu reste un observateur des nouvelles luttes sociales comme le syndicat Solidaires, le Collectif inter-urgences et les Gilets jaunes. Sa réflexion s’appuie sur l’observation de ces nouvelles formes de lutte.

Surtout, Ivan Sainsaulieu a été un militant de Lutte ouvrière. Il connaît bien les débats politiques autour du syndicalisme et de la spontanéité révolutionnaire. Il évoque des courants méconnus du mouvement ouvrier qui insistent sur l’auto-organisation pour sortir de l’encadrement de la lutte par les partis et les syndicats. Contre la centralisation et la prise du pouvoir d’Etat, des luttes autonomes insistent sur la réorganisation de la société depuis des structures de base.

Cependant, le livre d’Ivan Sainsaulieu reflète également un certain air du temps. Dans les luttes actuelles, la spontanéité est valorisée contre la délégation et la représentation. Mais l’attachement à la forme semble effacer le contenu et les perspectives révolutionnaires du mouvement. Les Gilets jaunes expriment ce phénomène. Ils s’appuient effectivement sur la spontanéité et lancent des actions en dehors de l’encadrement syndical. Ce qui n’en fait pas pour autant un mouvement clairement révolutionnaire.

Des revendications réformistes comme le RIC ou la redistribution des richesses révèlent un attachement à l’Etat. Des luttes peuvent s’organiser de manière horizontale et spontanée, mais se contenter de réclamer un aménagement de l’exploitation auprès de l’Etat. Au Chili ou en Algérie, les élections constituantes deviennent une finalité. Au contraire, la spontanéité doit s’accompagner de perspectives révolutionnaires pour perdurer et ne pas se laisser étouffer progressivement. Les luttes spontanées doivent permettre de détruire l’Etat et la société de classes pour changer la vie.

Source : Ivan Sainsaulieu, Petit bréviaire de la lutte spontanée, Le Croquant, 2020

 

Articles liés :

Une histoire de l’autonomie des luttes

Syndicalisme et bureaucratisation des luttes

Les leçons politiques des Gilets jaunes

Réflexions sur le communisme de conseils

Pour aller plus loin :

Vidéo : Rencontre avec Ivan Sainsaulieu, avec la participation de Géraldine Muhlmann animée par Arnaud Saint-Martin , émission diffusée le 4 décembre 2020

Vidéo : Vœux présidentiels : 2020, année sociale ?, émission diffusée sur France Culture le 2 janvier 2020

Radio : Un renouveau de la lutte spontanée, entretien avec Yvan Sainsaulieu diffusé sur Radio Romania International le 17 avril 2021

Antoine Hormidas, Note de lecture publiée sur le site Liens Socio le 10 mai 2021
Ivan Sainsaulieu,
La Fédération Solidaires unitaires démocratiques des PTT (SUD-PTT) : creuset d’une contestation pragmatique, publié sur le site de la Revue française de science politique en 1998

Lutte Ouvrière : émancipation et domination dans une organisation politique. Éléments d’auto-analyse coopérative et critique, Retranscription du séminaire ETAPE n° 24, « Apports et écueils pour l’émancipation d’une expérience militante : dialogue réflexif sur Lutte Ouvrière », 27 janvier 2017, publié sur le site Grand Angle Libertaire le 14 juin 2017

Ivan Sainsaulieu sur le site Grand Angle Libertaire

Articles d’Ivan Sainsaulieu publiés sur le site The Conversation

Articles d’Ivan Sainsaulieu publiés sur le portail Cairn  

Hugo Huon, Candice Lafarge et Pierre-André Juven, Un collectif en lutte : entretien avec deux soignant·es de l’Interurgences, publié sur le site de la revue Mouvements le 30 juillet 2019




Source: Zones-subversives.com