Septembre 28, 2022
Par Les mots sont importants
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Michel Pinçon, dĂ©cĂ©dĂ© ce 26 septembre, est surtout connu Ă  travers ses travaux, pionniers, sur la grande bourgeoisie et les mĂ©canismes spatiaux de sa reproduction sociale. Avec sa compagne de vie et de travail, Monique Pinçon-Charlot, ils n’ont pas seulement dĂ©frichĂ© un champ de recherche mais, courageusement, obstinĂ©ment en dĂ©pit des critiques, fait le choix de l’engagement politique, mettant leurs travaux au service de la dĂ©nonciation d’un systĂšme Ă©conomique et politique de plus en plus inĂ©galitaires, toujours plus favorable aux “ultra riches”. En republiant ce court compte-rendu Ă©crit il y a 22 ans, on voudrait rendre hommage Ă  un grand sociologue, un militant infatigable, et un homme gĂ©nĂ©reux, Ă  l’écoute, bienveillant, un souvenir et un exemple Ă  conserver prĂ©cieusement dans ce monde de la recherche toujours plus sous tensions.


Les discours enthousiastes sur les « starts up Â» et la dĂ©mocratisation des placements en bourse tendent Ă  escamoter l’existence et le rĂŽle de la bourgeoisie. Pourtant, estiment Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « aucun groupe social ne prĂ©sente Ă  ce degrĂ©, unitĂ©, conscience de soi et mobilisation Â». Si depuis vingt ans on se plaĂźt Ă  rĂ©pĂ©ter que le marxisme est mort, il est une classe sociale qui est, elle, bien vivante : la bourgeoisie.

C’est le grand mĂ©rite des deux sociologues de s’ĂȘtre penchĂ©s depuis une dizaine d’annĂ©es sur cet objet de recherche, peu Ă©tudiĂ© par les sociologues français qui se sont davantage intĂ©ressĂ©s Ă  la classe ouvriĂšre ou aux problĂšmes sociaux. Ce petit ouvrage de la collection synthĂ©tique RepĂšres fait le point de leurs travaux.

Se rĂ©fĂ©rant Ă  la sociologie de Pierre Bourdieu, les auteurs s’attachent d’abord Ă  dĂ©crire la richesse de la bourgeoisie et son caractĂšre multiforme : le capital Ă©conomique, pour ĂȘtre lĂ©gitime, doit s’accompagner de capital social (rĂ©seau de relations mobilisables), culturel (intĂ©riorisation et familiaritĂ© avec la culture lĂ©gitime) et symbolique (prestige).

Les auteurs ne se contentent pas de dĂ©crire les modes de vie de la bourgeoisie qu’ils ont observĂ©s lors de longues enquĂȘtes ethnographiques. Ils montrent les stratĂ©gies extrĂȘmement Ă©laborĂ©es et contrĂŽlĂ©es de reproduction qui existent au sein de cette classe sociale. Les diffĂ©rents capitaux qui font la richesse doivent ĂȘtre transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration pour assurer le maintien des familles bourgeoises, ce qui suppose « la maĂźtrise des conditions de la socialisation des jeunes enfants et des adolescents, un contrĂŽle efficace de l’éducation des futurs hĂ©ritiers Â», et donc l’existence d’ « Ă©coles de la bourgeoisie Â» dont l’accĂšs leur est soigneusement rĂ©servĂ©.

Un des aspects intĂ©ressant du travail de ces deux sociologues porte sur « les espaces de la bourgeoisie Â». Alors que l’on valorise aujourd’hui l’idĂ©al de mixitĂ© sociale , on constate que la bourgeoisie la refuse Ă  tout prix, se construisant un « entre-soi Â» bien contrĂŽlĂ©, qui est Ă©galement mis au service de la reproduction des positions dominantes. La vie dans les « beaux quartiers Â», non seulement assure aux enfants l’accĂšs aux meilleures Ă©coles et lycĂ©es, mais facilite la sociabilitĂ©, Ă  la base du capital social.

Or, à cet entre-soi, on ne trouve généralement rien à redire.





Source: Lmsi.net