Décembre 1, 2021
Par ZEKA
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D’après Pièces et main d’œuvre & Le Comptoir

Qu’est-ce qu’un humain, qui, après avoir renoncé à l’usage de son corps, n’utilise plus son cerveau ? Un amas de chair connecté, sous assistance informatique. – Le Comptoir, 26 oct. 2021

Le règne MachinalJusqu’à récemment, l’humanité, famille du règne animal, vivait en symbiose, heureuse ou malheureuse, avec son biotope – son « lieu de vie ». L’artificialisation et la machination ont transformé celui-ci en technotope, ce monde-machine auquel les humains doivent être intégrés et connectés pour survivre. La pandémie a rappelé avec brutalité notre dépendance au système techno-industriel dans tous les aspects de nos vies – « comment aurions-nous fait sans Internet ? » C’est désormais notre technotope qui satisfait nos besoins, pourvu que nous obéissions aux lois du règne machinal : non plus vivre, mais fonctionner.

D’un point de vue matériel, concret, cette connexion s’effectue via l’interface universelle, la cyber-prothèse greffée à homo mechanicus : le smartphone connecté au réseau cybernétique. Le technotope est saturé d’“intelligence ambiante” – de l’anglais intelligence : renseignement – ainsi que les ingénieurs désignent leurs filets électroniques (puces, capteurs, objets connectés, réseaux de communication sans fil) qui piègent les données numérisées, indispensables à l’automatisation de la vie sociale. Puis l’“intelligence” artificielle calcule ces données pour en tirer modèles, indicateurs, profils, décisions et prédictions. La ville-machine fonctionne sur la transmutation en code informatique de la vie directement vécue.

Ce monde-machine se construit sur une fiction : on pourrait détruire le biotope sans affecter ses habitants. Remplacer le naturel par l’artificiel n’aurait pas d’effet sur la vie biologique et sociale de l’animal politique, ni sur les règnes animaux et végétaux. Deux cents ans de cette guerre au vivant 1 ont tué les sols, vidé forêts, savanes et océans, infecté l’air et l’eau, empoisonné l’alimentation et l’environnement naturel, dévitalisé les hommes.

Entassés sur la terre ravagée, nous piétinons les territoires des grands singes, des chauves-souris, des oies sauvages. Promiscuité idéale pour les contagions. Sans oublier le chaos climatique. Si vous craignez les virus et les bactéries, attendez que fonde le permafrost. Tels sont les effets de la destruction de notre biotope et de son remplacement par le technotope.

Nous avons dépassé la société de contrôle et la société de surveillance et nous sommes entrés dans la société de contrainte. Le contrôle à travers les multiples fichiers dans lesquels figure tout individu, auxquels s’ajoutent trois outils de fichage liés à la pandémie : fichiers de malades, de cas contact, de vaccinés, intégrant des données personnelles de santé sans l’autorisation des concernés. La surveillance est quasi ubiquitaire, via les caméras de vidéosurveillance (y compris à reconnaissance faciale), la géolocalisation, la capture des données numériques que laisse derrière elle la cyber-vie, comme avec les applications de traque électronique TousAntiCovid et TAC Verif.

La contrainte n’est ni le contrôle ni la surveillance. Contraindre, c’est faire agir contre son gré, malgré soi, à son corps défendant, tel un pantin ou un robot. Cela n’implique pas forcément la coercition. Nulle loi ne vous impose un smartphone ou Internet chez vous. Mais la suppression des cabines téléphoniques, des boîtes aux lettres physiques des administrations ou des guichets SNCF, l’obligation de déclarer ses impôts en ligne (et bientôt toutes les démarches administratives, selon le plan « Action Publique 2022 » du gouvernement), l’exigence des recruteurs d’avoir des salariés joignables à tout instant, nous contraignent à nous adapter au monde-machine, à la smart city. En vingt ans, une population entière devenue Smartienne a été modifiée à son insu, suivant un modèle qu’elle n’avait pas choisi mais qu’elle a adopté, avec plus ou moins de bonne volonté.

Cette machinerie cybernétique renforce en retour les moyens de contrainte du pouvoir. Via les réseaux et les objets connectés, celui-ci peut d’une d’une part collecter des informations (flux de données ascendants), d’autre part transmettre des ordres (flux descendants). La gestion de la pandémie a mis en lumière ces processus de contrainte. Notre liberté de mouvement est actuellement conditionnée au scan d’un QR code attaché à chaque individu, comme les marchandises dans les entrepôts – et comme les Chinois dont la police des populations nous horrifiait il y a peu, souvenez-vous. Via le QR code, le pouvoir nous pilote de façon centralisée : Vert = Oui / Rouge = Non. Simple et efficace.

Emmanuel Maprout a fait appel aux spécialistes du nudge (l’agence BVA Nudge Unit), non seulement pour sa campagne, mais aussi pour la gestion de l’épidémie. Le décompte macabre quotidien, la comparaison avec les autres pays, ou l’invention d’une “attestation autodélivrée”, de déplacement, répondent aux principes manipulatoires du nudge. À nouveau, l’objectif est d’éliminer chez les humains leur part d’imprévisibilité, leurs hésitations, ce que ces ingénieurs du comportement nomment des “biais” – bref, d’en finir avec l’humanité vivante et spontanée. Le mot “contrainte”, vient du latin stringere, « serrer, lier étroitement ensemble ». Voir constriction, boa constrictor. Exactement ce que nous vivons dans le filet de contention électronique qui entrave et oriente nos mouvements et nos choix, telle une camisole de force numérique : l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine.

Un renoncement à l’autonomie de pensée

Ivan Illich a décrit comment le “progrès” technologique devenait contre-productif passé un certain seuil. De même que la sédentarité et le manque d’effort physique attaquent désormais la santé – comme le rappellent les “comorbidités” du Covid-19 –, la cybernétique affaiblit notre autonomie de pensée, y compris l’intelligence du quotidien, et nous contraint en outre à un rythme toujours plus épuisant. La contre-productivité prend la forme du “stress”, de la dépression, du surmenage, mais aussi de la déconcentration, de la perte de mémoire, en un mot de l’abrutissement.

La réaction majoritaire de la population à la pandémie témoigne des effets de ce renoncement à l’autonomie de pensée. La demande de prise en charge totale par la Mère-Machine (et ses maîtres) a éclaté avec l’angoisse de la maladie. Seuls des Smartiens conditionnés à demander secours en toute chose à leurs « applis » pouvaient accepter la traque numérique via TousAntiCovid, puis le QR code pour accéder aux lieux familiers. Il ne leur vient même pas à l’esprit que l’on pourrait faire autrement, ni que cette contrainte ne sauve probablement pas de vies ; des soignants en nombre suffisant et des médecins de famille autorisés à suivre leurs patients dès le début de l’épidémie en auraient à l’évidence sauvé plus. Moins d’humains, plus de machines : le monde-machine révèle sa logique mortifère.

Le cyber-pilotage des masses a franchi un seuil évident à la faveur de cette crise, au nom de la sécurité et de la santé, les habituels chevaux de Troie de la tyrannie technologique. Des habitudes ont été prises, des barrières ont sauté, notamment dans l’acceptabilité des moyens de la contrainte. En témoigne le cynisme glaçant du rapport sénatorial de juin 2021 consacré à l’usage du numérique dans la gestion des futures crises sanitaires 2

Sans oublier le chaos climatique : la population a donné son Feu Vert (Bernard Charbonneau) à une gestion technologique et tyrannique des crises à venir. Notez que la question de l’origine du virus, de la cause de la crise, n’intéresse pas grand-monde. Qu’il soit une zoonose ou issu d’un accident de laboratoire, le Sars-CoV2 est le produit de la guerre que la société industrielle mène au vivant : une catastrophe industrielle. Comme d’habitude, il n’est nullement question de mettre en cause ce qui a produit la catastrophe, afin d’éviter que celle-ci ne se reproduise, mais de trouver dans la fuite en avant technologique les moyens d’en repousser provisoirement les effets. En vue “d’améliorer la vie des gens”, on réduit celle-ci à un simple fonctionnement.

Comment résister ?

Les gens qui vous demandent « comment résister » ont rarement envie de le faire ; et concluent souvent d’un air navré que, non, ils ne peuvent ou ne veulent pas faire ce que vous suggérez. En fait, on devrait retourner la question et leur demander, » Et vous ? Que faites-vous ? Qu’êtes-vous prêt à faire personnellement, par vous-même, pour résister, à part faire partie du collectif machin et même d’un tas de collectifs machins ? ». À l’inverse, les gens qui veulent résister vous demandent rarement comment faire. Ils résistent. Individuellement et/ou collectivement. Passivement et/ou activement. Spirituellement, intellectuellement, pratiquement, politiquement, juridiquement, etc.

Le compagnon qui s’en va seul incendier une antenne-relais et se retrouve au trou pour trois ans, ne vient pas d’abord nous demander un avis que nous n’avons aucun droit de lui donner. Il ne consulte que sa conscience et il fait ce qu’il a à faire pour “rester debout” selon son idée.

Les manifestant.es qui défilent chaque samedi contre le passe numérique – et nous avec elleux – depuis le 12 juillet, n’ont pas attendu notre appel pour “résister au rouleau compresseur technologique”, même s’ils ne le formulent pas forcément ainsi. Quoique nombre de pancartes disent « je ne suis pas un QR-code », ou « Mon métier n’est pas de contrôler les patients/ les lecteurs/les clients « , etc. Ou encore celle-ci, brandie au Puy-en-Velay par une vieille dame, « Laissez-nous vivre notre fin du monde tranquilles ».

Quant à nous, loin de la jactance militante et activiste, nous ne prétendons pas “nous battre”, ni “résister”, du moins pas au vrai sens que ces mots purent avoir en 1870 ou en 1940 ; mais tout au plus nous débattre et traîner, avancer à reculons, sur le tapis roulant du progressisme machinal où la technocratie nous a embarqués, de gré et de force. Reproduire ce texte (initialement paru sur Le Comptoir 3) et le poster sur ce site, c’est admettre que nous sommes aussi les produits et les héritiers de deux siècles de défaite face à l’emballement machinal.

Ceux qui vivent actuellement sans QR code ni smartphone peuvent témoigner d’une part, que c’est possible, d’autre part que leur vie est contrainte par leur refus même des outils de la contrainte. C’est en cela que nous parlons de techno-totalitarisme : impossible de vivre hors du technotope, même quand on en refuse les connexions à titre individuel. Sauf à choisir de vivre en ermite, et encore, sous l’œil de Google Earth.

Finalement, qui veut “résister” à ce tapis roulant technologique ? À peine les courbes de contamination du Covid-19 semblent-elles s’affaisser, que l’on nous abreuve de “rebond de la croissance”, de “reprise de l’investissement” et d’un “retour à la vie normale” présenté comme un dû. C’est à quoi servent la vaccination de masse et la gestion numérique de l’épidémie, derniers avatars de la fuite en avant technologique : à oublier la crise sans réfléchir à ses causes, pour passer au plus vite à “autre chose”, c’est-à-dire à la même chose qu’avant. D’où la pression des vaccinés et QR codés sur les réfractaires, accusés de ralentir ce retour à la normale.

Il faudrait pour que nos contemporains se révoltent contre leur mutation en homme-machine que la conscience atteigne un seuil et une masse critiques. Hélas, nous n’avons toujours pas trouvé le secret d’apprendre à penser aux poissons, avant qu’ils ne soient dans la poêle…

Pour aller plus loin :




Source: Zeka.noblogs.org