Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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NĂ© comme une tendance au sein de la 4e Internationale, crĂ©Ă©e par Trotsky, SouB rompt en 1949, sur la base d’une double critique du trotskisme et de l’URSS (prĂ©sentĂ©e comme un « Ă‰tat ouvrier dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© Â»). Cette rupture peut se lire comme la conjonction d’une nouvelle gĂ©nĂ©ration politique (la plupart de cette quinzaine de militants n’a pas 25 ans) et de l’exigence de prendre au sĂ©rieux la spĂ©cificitĂ© du phĂ©nomĂšne bureaucratique, ainsi que la convergence tant du cĂŽtĂ© capitaliste que du cĂŽtĂ© communiste d’une oppression commune, basĂ©e sur la sĂ©paration entre dirigeants et exĂ©cutants.


Une aventure collective

Le sous-titre de ce livre – L’aventure d’un groupe (1946-1969) – reprend le qualificatif que l’un des membres de SouB, Daniel Blanchard, avait donnĂ© Ă  l’histoire de l’organisation : une aventure. Aventure intellectuelle et politique, bien sĂ»r, mais aussi de lutte et de vie (et mĂȘme, dans le chef de Blanchard, de prise de parole). Mais, si aventure il y a, c’est aussi que SouB rejetait le dĂ©terminisme Ă©troit, et s’ouvrait Ă  l’expĂ©rience de l’évĂ©nement, du surgissement et, plus gĂ©nĂ©ralement, des manifestations du mouvement ouvrier, en mettant la focale sur l’autonomie et la crĂ©ativitĂ© ouvriĂšres. Une crĂ©ativitĂ© qui se manifeste au quotidien et au sein de la production, dans des dynamiques d’auto-organisation, qui sont autant de formes d’auto-dĂ©fense contre l’exploitation, la rĂ©ification et la bureaucratie. LĂ  rĂ©siderait d’ailleurs, pour SouB, la contradiction fondamentale du capitalisme – comme du communisme soviĂ©tique : les deux tendent Ă  rĂ©duire les travailleurs Ă  de simples exĂ©cutants, tout en Ă©tant contraint, en permanence, Ă  en appeler Ă  leur autonomie, pour corriger les dysfonctionnements. Or, sous ce rĂ©gime (commun au capitalisme et au communisme), ces dysfonctionnements constituent le fonctionnement normal de toute entreprise. Et ce qui se passe dans la production, se passe dans la vie sociale en gĂ©nĂ©rale.

Comme nous y invite l’auteur, l’histoire du groupe peut dĂšs lors se lire comme les alĂ©as d’une recherche pour mettre au jour cette autonomie – et contribuer Ă  la renforcer. Cela entraĂźne trĂšs tĂŽt le groupe Ă  opĂ©rer une redĂ©finition du prolĂ©tariat et de la rĂ©volution ; de l’un Ă  la mesure de l’autre. En bon marxistes, les thĂšses de SouB sont ainsi basĂ©es sur la centralitĂ© ouvriĂšre, sans que, pour autant, le groupe ne cĂšde jamais Ă  un ouvriĂ©risme. Au contraire mĂȘme, la prolĂ©tarisation de la sociĂ©tĂ© qu’il thĂ©orise prend un tour particulier. Elle correspond, en effet, non pas Ă  des effets Ă©conomiques – Ă  un appauvrissement –, mais bien Ă  l’extension de l’expĂ©rience du prolĂ©tariat aux employĂ©s, aux agents techniques et Ă  une grande partie des travailleurs intellectuels, rĂ©duits Ă  de simples tĂąches d’exĂ©cution, soumis Ă  une classe gouvernante qui dĂ©tient le pouvoir de dĂ©cision.

La rĂ©volution, dĂšs lors, ne se confond pas avec la suppression de la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production. Mais, elle repose sur « une vĂ©ritable socialisation de la production par une gestion collective et un autogouvernement des conseils de travailleurs Â» (page 38). La question essentielle est : qui gĂšre la production ? C’est-Ă -dire, qui dĂ©cide de ce que l’on produit, comment et pour qui ? « Le socialisme a affaire Ă  la libertĂ©, celle de dĂ©cider collectivement et individuellement, quoi consommer, comment produire, comment travailler Â» (page 94). La rĂ©volution fut en consĂ©quence redĂ©finie comme gestion directe du pouvoir Ă©conomique et politique par les travailleurs et travailleuses, Ă  travers des organismes de masse, au fonctionnement horizontal : conseils, soviets, comitĂ©s d’entreprises, etc. Pour autant, prĂ©cise Dominique Frager, SouB se diffĂ©rencie du « communisme des conseils Â», en ce qu’il rejette le fonctionnement mĂȘme de l’usine. Il ne s’agit pas de « gĂ©rer le taylorisme Â», mais bien de changer le contenu mĂȘme du travail. Par la suite, Castoriadis dĂ©veloppa d’ailleurs une analyse Ă©cologique, qui dĂ©monte la prĂ©tendue neutralitĂ© de la technique et des forces productives.

Cette focalisation sur les expĂ©riences d’autonomie ouvriĂšre au cours des luttes fut l’une des particularitĂ©s de SouB, et l’amena Ă  porter un regard neuf sur les grĂšves et les rĂ©voltes. Ainsi, dans les annĂ©es 1953-1956, les soulĂšvements Ă  Berlin-Est, en Pologne et en Hongrie, furent l’objet, dans la revue, d’articles aussi Ă©clairants que stimulants. Ils offraient une comprĂ©hension de la dynamique insurrectionnelle, qui dĂ©montait par-lĂ  mĂȘme le dĂ©ni communiste, ne voulant voir dans ces manifestations que malentendu et manipulation. Cela n’empĂȘcha pas, comme le remarque Dominique Frager, que les analyses de SouB pĂȘchaient par une sous-estimation, voire une mise hors-champ, de certaines des revendications – nationalistes et parlementaires – brandies au cours de ces rĂ©voltes.

Une analyse critique

L’un des intĂ©rĂȘts de l’ouvrage est de proposer une analyse contextuelle critique. Ainsi, l’auteur revient sur la croyance qui habitait le groupe – et une grande partie de l’ultra-gauche alors –, en ce dĂ©but des annĂ©es 1950, du caractĂšre inĂ©luctable de la troisiĂšme guerre mondiale. De mĂȘme s’étonne-t-il, Ă  juste raison, sur l’absence d’analyse de SouB concernant les spĂ©cificitĂ©s du nazisme, de l’univers concentrationnaire et du gĂ©nocide (page 29). Il rappelle en outre les dĂ©bats et tensions, au sein du groupe, autour des luttes anti-coloniales, principalement en AlgĂ©rie, parallĂšlement Ă  l’originalitĂ© et Ă  la radicalitĂ© des articles de Jean-François Lyotard sur cette question. Enfin, Dominique Frager souligne le « retard Â» pris Ă  percevoir et Ă  prendre en compte la crise Ă©cologique, mĂȘme si une critique anti-productiviste commence Ă  percer dĂšs la seconde moitiĂ© des annĂ©es 1950. Aussi originaux que soient les membres de SouB, ils n’en demeuraient pas moins, jusqu’à un certain point, les enfants des « trente glorieuses Â».

L’accent mis sur les luttes contre les conditions de travail – les plus Ă  mĂȘme, implicitement, Ă  remettre en cause l’organisation de la production selon SouB – plutĂŽt que sur les salaires va entraĂźner une tendance Ă  sĂ©parer arbitrairement ces revendications et Ă  fĂ©tichiser cette division, au mĂ©pris des luttes effectives et de la charge morale qui se greffe sur des revendications « corporatistes Â». Cette tendance fut d’ailleurs repĂ©rĂ©e et combattue au sein mĂȘme de SouB. Peut-ĂȘtre faut-il aussi y voir l’une des sources de la non-prise en compte de la thĂ©matique de la rĂ©duction du temps de travail (page 54) ?

La mise en avant par Castoriadis, au tournant des annĂ©es 1960, de la notion de « privatisation Â» est critiquĂ©e par Dominique Frager, notamment au prisme des fĂ©minismes – qui ont fait voler en Ă©clats cette division entre la sphĂšre privĂ©e et la sphĂšre public –, et de sa connexion avec l’analyse abusive d’une stabilisation du capitalisme (page 183). Il revient ensuite longuement sur la scission du groupe qui en rĂ©sulta en 1963 [2].

En fin de compte, comme l’auteur l’avance, le refus par SouB de toute activitĂ© syndicale structurĂ©e, sans rĂ©ussir pour autant Ă  constituer des alternatives organisationnelles, qui permettent une lutte continue, ici et maintenant, freinera l’expansion du groupe Ă  la fin des annĂ©es 1950, et provoquera, surtout en province, le dĂ©part de membres vers d’autres organisations ; frustrĂ©s d’ĂȘtre tenus Ă  une activitĂ© plus thĂ©orique que pratique, et n’offrant guĂšre de traduction pratique. Mais c’est aussi que l’exigence d’une reconstruction de la thĂ©orie rĂ©volutionnaire appelait Ă  une rĂ©invention des modes d’organisation et de lutte.

Autre intĂ©rĂȘt du livre ; la mise en Ă©vidence de l’intelligence collective qui fut Ă  l’Ɠuvre, une quinzaine d’annĂ©es durant, non seulement au sein du groupe, mais aussi, au niveau international, dans la cristallisation de rapports avec des organisations rĂ©volutionnaires d’autres pays. Chronologiquement, dĂšs la fin des annĂ©es 1940, la premiĂšre d’entre elles a entrĂ© en contact avec SouB, fut le groupe Ă©tats-unien, Correspondence, autour de Ria Stone et de C. L. R. James, l’auteur des Jacobins noirs. Dominique Frager insiste sur la proximitĂ© avec SouB, avançant que James fut peut-ĂȘtre le premier Ă  intĂ©resser Castoriadis Ă  la dĂ©mocratie directe Ă  AthĂšnes dans l’antiquitĂ©.

Le rapprochement avec Guy Debord, l’un des principaux thĂ©oriciens de l’Internationale Situationniste (IS), puis, Ă  partir de 1963, son revirement, alors que SouB se scinde et que Castoriadis dĂ©veloppe une thĂ©orie qui l’amĂšne Ă  rejeter l’analyse marxiste, est interprĂ©tĂ©e comme une « tentative de sauvetage d’un certain imaginaire marxiste Â» (page 164). Reprenant la critique de Patrick Marcolini, Dominique Frager insiste cependant davantage sur la tension entre romantisme et futurisme, qui habite l’IS. Et de fustiger la falsification Ă©ditoriale de Debord, en rĂ©Ă©ditant le livre de Bruno Rizzi, La bureaucratisation du monde, en 1976, afin de minorer l’originalitĂ© des thĂšses de SouB.

Le livre offre par ailleurs un bref panorama des Ă©changes intellectuels, de l’ultra-gauche bordiguiste aux revues parisiennes, les Temps modernes, autour de Merleau-Ponty et de Sartre, Arguments, autour d’Edgar Morin, etc. Enfin, les chapitres sont parsemĂ©s de portraits de figures mĂ©connues (et attachantes) de SouB, ainsi que de personnes en lien avec celui-ci : Pierre Souyri (1925-1979) – auquel Frager rend hommage, en rappelant et citant les analyses originales de celui-ci sur la Chine et le marxisme –, Alberto Maso dit « VĂ©ga Â» (1918-2001), Hirzel, Danilo Montaldi (1929-1975), Benno Sarel (1915-1971), Daniel Blanchard (qui a d’ailleurs Ă©crit plusieurs de ces portraits), Martine Vidal (1924-2021) [3], etc.

ActualitĂ© ?

Que reste-t-il de SouB ? Quel en est l’hĂ©ritage aujourd’hui ? La rĂ©appropriation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de l’expĂ©rience de SouB en Mai 68, passa notamment par le biais des liens antĂ©rieurs qui avaient Ă©tĂ© conçus avec la Liaison des Ă©tudiants anarchistes (LEA), ainsi que par la participation directe d’anciens de SouB au Mouvement du 22 mars. De plus, comme le rappelle l’auteur, par bien des cĂŽtĂ©, SouB – et plus encore Danilo Montaldi, en lien avec le groupe – anticipe sur les thĂšses de l’opĂ©raĂŻsme italien des annĂ©es 1970, autour de l’homogĂ©nĂ©isation de la condition prolĂ©tarienne.

Fruit des querelles passĂ©es, Frager regrette le rendez-vous manquĂ© entre AndrĂ© Gorz et Castoriadis dans les annĂ©es 1970-1980, alors que les deux hommes avaient des affinitĂ©s dans leur critique du travail et leur apprĂ©hension de l’écologie (pages 137 et suivantes). Peut-ĂȘtre aussi le positionnement de l’auteur l’entraĂźne-t-il Ă  mettre plus l’accent sur les liens avec l’écologie ? Par contre la rencontre entre Daniel Blanchard et Helen Arnold, membres de SouB, et l’anarchiste Ă©cologiste Ă©tats-unien, Murray Bookchin, fut particuliĂšrement importante. SĂ»rement est-ce aussi par ce biais, Ă  travers la thĂ©orie du municipalisme, et par les rapports qu’entretiennent les concepts de commun et d’autonomie, que se vĂ©rifie l’actualitĂ© de SouB.

Le livre (parsemĂ© malheureusement de coquilles) offre une synthĂšse historique et thĂ©orique de l’aventure politique de SouB, non entachĂ©e par la thĂšse du dĂ©sengagement, qui parasitait l’analyse du livre par ailleurs trĂšs intĂ©ressant de Philippe Gotraux, Socialisme ou Barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’aprĂšs-guerre (Lausanne, Éditions Payot, 1997). Exposant, avec autant de sympathie que de nostalgie, le parcours de l’auteur, et le contexte des annĂ©es 1950-1970, la prĂ©face tient cependant quelque peu Ă  distance l’expĂ©rience de SouB. Or, celle-ci, en mettant la focale sur l’autonomie, l’auto-organisation, la crĂ©ativitĂ©, continue cependant d’irriguer, ne fut-ce qu’implicitement ou souterrainement, les luttes actuelles ; et ce jusque dans l’enjeu – souvent maintenu hors-champ – d’une thĂ©orie rĂ©volutionnaire Ă  reconstruire, Ă  hauteur d’une aventure Ă©mancipatrice collective.



FrĂ©dĂ©ric Thomas (17 juin 2021)




Source: Lundi.am