Ce sont deux histoires parallèles, deux histoires qui se croisent parfois : celles de l’esprit et de ses sciences, et celle des pratiques d’émancipation collective et leurs théories. Ce sont deux des moteurs intellectuels les plus puissants de l’histoire occidentale au 20e siècle – les luttes collectives d’émancipation, de classe, décoloniales, féministes, queer, crip, etc. – et la popularisation de la psychologie. Et leur actualité ne s’est pas tarie. Mais l’alliance de ces deux idées est fructueuse en contradictions, ainsi qu’en tensions potentielles – un jeu d’attirance et de répulsion, d’idéalisme contre matérialisme. Car le mental, c’est ce qui fait de nous des individu.x.es – et c’est donc souvent une arme redoutable contre l’idée de collectif. Et inversement, l’émancipation collective a du mal à se penser sans une libération des esprits à sa hauteur.

La Librairie la Dispersion à Genève vous propose quelques textes choisis, tirés des livres de son stock, qui parlent des problématiques politiques de la santé mentale, notamment de la façon dont la souffrance des corps pèse sur les esprits, des tactiques de résistances psychologique et de soin et du façonnement de l’individu contemporain par les agents du capitalisme.

Dans toute cette matière, nous gravitons autour de la notion de « santé mentale », concept utilisé largement depuis les années 1980 de manière publique et politique pour aborder la question de ce qui traite de l’esprit, du mental, de la psyché ; de son bien-être ou de ses souffrances. Nous explorons tout au long de ce cycle différentes pistes hétérogènes pour se réapproprier, s’approcher ou parfois de s’éloigner de cette définition et questionner l’usage de ces termes.

Cet article rassemble des extraits des livres Les Damnées de la terre de Frantz Fanon et Politiques de l’inimité d’Achille Mbembe. Des informations biographiques sur ces auteurs se trouvent à la fin de l’article.

Il n’a pas dépendu de nous que dans cette guerre [d’Algérie] des phénomènes psychiatriques, des troubles du comportement et de la pensée aient pris de l’importance chez les acteurs de la “pacification” ou au sein de la population “pacifiée”. La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques. Frantz Fanon

Politiques de l’inimité, Achille Mbembe. Extrait du chapitre 3 : « La pharmacie de Fanon »

« Les sociétés coloniales étaient des entités que le sentiment de pitié avait désertées. Ne s’imaginant guère comme des sociétés de semblables, elles étaient, en droit comme dans les faits, des communautés de la séparation et de la haine. Cette dernière, paradoxalement, les tenait ensemble. La cruauté était d’autant plus ordinaire et le cynisme d’autant plus agressif et méprisant que les rapports d’inimitié avaient fait l’objet d’une internalisation à peu près irrévocable. En effet, les rapports d’instrumentalisation réciproque entre dominants et dominés étaient tels qu’il n’était presque plus possible de distinguer, en toute clarté, la part de l’ennemi interne et la part de l’ennemi du dehors. Par-dessus tout, le racisme était le moteur d’une telle société en même temps que son principe de destruction. […] Le racisme, d’après Fanon, n’était presque jamais accidentel. Tout racisme – et en particulier le racisme antinoir – était sous-tendu par une structure. Celle-ci était elle-même au service de ce qu’il appelait un gigantesque travail d’asservissement économique et biologique. En d’autres termes, le racisme devait être analysé en relation à la fois à une bio-économie et à une éco-biologie. D’une part, l’acte raciste consistait en une déclaration arbitraire et originelle de supériorité – supériorité destinée à consacrer la suprématie d’un groupe, d’une classe ou d’une espèce d’hommes sur d’autres. D’autre part, il était de la nature du racisme de toujours chercher à ne pas se scléroser. Pour conserver sa virulence et son efficace, il devait chaque fois se renouveler, changer de physionomie, se métamorphoser. […]

Fanon n’eut de cesse d’insister sur la nature des blessures causées par le racisme. « Le racisme boursoufle et défigure le visage de la culture qui le pratique », affirmait-il.[1] De manière plus décisive encore, il faisait valoir que le racisme participait, au fond, d’une forme élémentaire de la névrose. Il comportait chaque fois un élément d’engagement passionnel tel qu’on en rencontre dans certaines psychoses. Il avait partie liée avec les délires, notamment d’ordre passionnel. À cette triple structure névrotique, psychotique et délirante, il ajoutait une dimension restée relativement inexplorée par la critique : le racisme était une manière pour le sujet de détourner sur Autrui la honte intime qu’il avait de lui-même ; de la transférer sur un bouc émissaire. […]

Cette culture se crée un ennemi intérieur et, à coups de névrose sociale, elle se sape et détruit de l’intérieur les valeurs dont elle se réclame par ailleurs. Au racisme de surface, grossier et primitif, s’oppose une autre forme plus insidieuse de racisme qui consiste à se décharger en permanence de toute culpabilité. Il en est ainsi parce que, d’après Fanon, toute expression raciste est toujours, quelque part, hantée par une mauvaise conscience qu’elle cherche à étouffer. C’est l’une des raisons pour lesquelles, affirme-t-il, de façon générale, le raciste se cache ou tente de se dissimuler. Il n’est pas exclu que ce penchant à la cachette et à la dissimulation soit lié à un aspect fondamental des rapports que l’affect raciste entretient avec la sexualité en général. Car, dit Fanon, une société raciste est une société qui s’inquiète au sujet de la perte de son potentiel sexuel. C’est aussi une société habitée par « la nostalgie irrationnelle d’époques extraordinaires de licence sexuelle, de scènes orgiaques, de viols non sanctionnés, d’incestes non réprimés »[2]. Orgies, viols et incestes ne remplissent pas exactement les mêmes fonctions dans la constitution des fantasmes racistes. Ils ont cependant en commun de répondre, estime Fanon, à l’instinct de vie. Cet instinct de vie a un double – la peur du Nègre dont la puissance génitale supposée, libre de la morale et des interdictions, constitue un réel danger biologique.

Les formations racistes sont, par définition, productrices et redistributrices de toutes sortes de folies miniaturisées. Elles renferment en elles des noyaux incandescents d’une folie qu’elles s’efforcent de libérer à doses cellulaires sur le mode de la névrose, de la psychose, du délire, voire de l’érotisme. Elles sécrètent en même temps des situations objectives de folie.

Venons-en aux formes de souffrances que produit le racisme. À quels genres de tourments sont exposés ceux qui sont la cible du racisme sous les différentes formes que l’on vient d’énumérer ? Comment caractériser les blessures qui leur sont infligées, les plaies dont ils sont accablés, les traumatismes qu’ils subissent et la sorte de folie dont ils font l’expérience ? Répondre à ces questions oblige que l’on se penche de près sur la manière dont le racisme travaille et constitue de l’intérieur le sujet exposé à sa fureur. D’abord, le sujet racialisé est le produit du désir d’une force extérieure à soi, que l’on n’a pas choisie, mais qui paradoxalement initie et soutient votre être. Une très grande partie de la souffrance décrite par Fanon est due à l’accueil que le sujet réserve à cette force externe qui, ce faisant, se transforme en moment constitutif de son inauguration. Cette constitution du sujet dans le désir de subordination est l’une des modalités spécifiques, intériorisées, de la domination raciale. Encore faut-il prendre au sérieux le procès par lequel le sujet colonial se retourne contre lui-même et s’affranchit des conditions de son émergence dans et par la sujétion. La vie psychique est fortement impliquée dans ce procès d’affranchissement qui, chez Fanon, procède naturellement d’une pratique absolue de la violence et d’un arrachement à soi-même et, au besoin, par l’insurrection.

Ensuite, être réduit à l’état de sujet de race, c’est être installé d’emblée dans la position de l’Autre. L’Autre est celui-là qui doit, chaque fois, prouver à autrui qu’il est un être humain, qu’il mérite d’être pris pour son semblable ; qu’il est, comme ne cesse de le répéter Fanon, « un homme pareil aux autres », « un homme comme les autres », qui est comme nous, qui est nous, qui est des nôtres. Être l’Autre, c’est se sentir toujours en position instable. La tragédie d’Autrui est qu’à cause de cette instabilité, Autrui est constamment sur le qui-vive. Il vit dans l’attente d’une répudiation. Il fait tout pour qu’elle n’ait pas lieu tout en sachant qu’elle adviendra nécessairement et à un moment qu’il ne maîtrise point.

Les formations racistes sont donc, par définition, productrices et redistributrices de toutes sortes de folies miniaturisées. Elles renferment en elles des noyaux incandescents d’une folie qu’elles s’efforcent de libérer à doses cellulaires sur le mode de la névrose, de la psychose, du délire, voire de l’érotisme. Elles sécrètent en même temps des situations objectives de folie. Ces situations de folie enveloppent et structurent l’ensemble de l’existence sociale. Tous étant pris dans les rets de cette violence, dans ses divers miroirs, ou dans ses différentes réfractions, tous sont, à des degrés divers, les rescapés de celle-ci. Le fait d’être d’un côté ou de l’autre ne signifie point, loin s’en faut, que l’on soit en dehors ou hors jeu. »

Les damnés de la terre, Frantz Fanon. Extrait du chapitre 1 : « De la violence »

« Dans les régions colonisées où une véritable lutte de libération a été menée, où le sang du peuple a coulé et où la durée de la phase armée a favorisé le reflux des intellectuels sur des bases populaires, on assiste à une véritable éradication de la superstructure puisée par ces intellectuels dans les milieux bourgeois colonialistes. Dans son monologue narcissiste, la bourgeoisie colonialiste, par l’intermédiaire de ses universitaires, avait profondément ancré en effet dans l’esprit du colonisé que les essences demeurent éternelles en dépit de toutes les erreurs imputables aux hommes. Les essences occidentales s’entend. Le colonisé acceptait le bien-fondé de ces idées et l’on pouvait découvrir, dans un repli de son cerveau, une sentinelle vigilante chargée de défendre le socle gréco-latin. Or il se trouve que, pendant la lutte de libération, au moment où le colonisé reprend contact avec son peuple, cette sentinelle factice est pulvérisée. Toutes les valeurs méditerranéennes, triomphe de la personne humaine, de la clarté et du Beau, deviennent des bibelots sans vie et sans couleur. Tous ces discours apparaissent comme des assemblages de mots morts. Ces valeurs qui semblaient ennoblir l’âme se révèlent inutilisables parce qu’elles ne concernent pas le combat concret dans lequel le peuple s’est engagé.

Et d’abord l’individualisme. L’intellectuel colonisé avait appris de ses maîtres que l’individu doit s’affirmer. La bourgeoisie colonialiste avait enfoncé à coups de pilon dans l’esprit du colonisé l’idée d’une société d’individus où chacun s’enferme dans sa subjectivité, où la richesse est celle de la pensée. Or le colonisé qui aura la chance de s’enfouir dans le peuple pendant la lutte de libération va découvrir la fausseté de cette théorie. Les formes d’organisation de la lutte vont déjà lui proposer un vocabulaire inhabituel. Le frère, la sœur, le camarade sont des mots proscrits par la bourgeoisie colonialiste parce que pour elle mon frère c’est mon portefeuille, mon camarade c’est ma combine. L’intellectuel colonisé assiste, dans une sorte d’autodafé, à la destruction de toutes ses idoles : l’égoïsme, la récrimination orgueilleuse, l’imbécillité infantile de celui qui veut toujours avoir le dernier mot. Cet intellectuel colonisé, atomisé par la culture colonialiste, découvrira également la consistance des assemblées de villages, la densité des commissions du peuple, l’extraordinaire fécondité des réunions de quartier et de cellule. L’affaire de chacun ne cesse plus désormais d’être l’affaire de tous parce que, concrètement, on sera tous découverts par les légionnaires, donc massacrés, ou on sera tous sauvés. Le « démerdage », cette forme athée du salut, est, dans ce contexte, prohibé.

Cet intellectuel colonisé, atomisé par la culture colonialiste, découvrira également la consistance des assemblées de villages, la densité des commissions du peuple, l’extraordinaire fécondité des réunions de quartier et de cellule. L’affaire de chacun ne cesse plus désormais d’être l’affaire de tous parce que, concrètement, on sera tous découverts par les légionnaires, donc massacrés, ou on sera tous sauvés.

On parle beaucoup, depuis quelque temps, de l’autocritique : mais sait-on que c’est d’abord une institution africaine ? Que ce soit dans les djemaas d’Afrique du Nord ou dans les réunions d’Afrique occidentale, la tradition veut que les conflits qui éclatent dans un village soient débattus en public. Autocritique en commun bien sûr, avec cependant une note d’humour parce que tout le monde est détendu, parce que nous voulons tous en dernier ressort les mêmes choses. Le calcul, les silences insolites, les arrière-pensées, l’esprit souterrain, le secret, tout cela l’intellectuel l’abandonne au fur et à mesure de sa plongée dans le peuple. Et il est vrai qu’on peut dire alors que la communauté triomphe déjà à ce niveau, qu’elle sécrète sa propre lumière, sa propre raison.

Mais il arrive que la décolonisation ait lieu dans des régions qui n’ont pas été suffisamment secouées par la lutte de libération et l’on retrouve ces mêmes intellectuels débrouillards, malins, astucieux. On retrouve chez eux, intactes, les conduites et les formes de pensée ramassées au cours de leur fréquentation de la bourgeoisie colonialiste. Enfants gâtés hier du colonialisme, aujourd’hui de l’autorité nationale, ils organisent le pillage des quelques ressources nationales. Impitoyables, ils se hissent par les combines ou les vols légaux : import-export, sociétés anonymes, jeux de bourse, passe-droits, sur cette misère aujourd’hui nationale. Ils demandent avec insistance la nationalisation des affaires commerciales, c’est-à-dire la réservation des marchés et des bonnes occasions aux seuls nationaux. Doctrinalement, ils proclament la nécessité impérieuse de nationaliser le vol de la nation. Dans cette aridité de la période nationale, dans la phase dite d’austérité, le succès de leurs rapines provoque rapidement la colère et la violence du peuple. Ce peuple misérable et indépendant, dans le contexte africain et international actuel, accède à la conscience sociale à une cadence accélérée. Cela, les petites individualités ne tarderont pas à le comprendre. »


Article publié le 04 Juil 2020 sur Renverse.co