Renaud fait depuis longtemps partie du Collectif des intermittents et des précaires (CIP). Il m’explique que si la situation était problématique avant l’épidémie de Covid-19, elle est désormais devenue désespérée. Le confinement ayant stoppé net l’activité dans bon nombre de secteurs, ce sont plusieurs millions de personnes qui se retrouvent aujourd’hui sans aucun revenu. Car « si l’État a tant bien que mal adopté dans l’urgence des mesures d’aide pour compenser par du chômage partiel la baisse de l’activité dans tout le secteur de l’emploi stable, rien, strictement rien n’est pour l’instant prévu pour l’ensemble des intermittents de l’emploi. » Ce qui laisse 2,3 millions de personnes dans une merde noire. D’où le nom du collectif.

Les intermittents du spectacle, artistes ou techniciens, ne représentent pourtant que 100 000 personnes dans le pays. On glose sur leur statut (qui n’en est pas un [1]) au nom de la fameuse « exception culturelle française », mais la CIP se bat depuis des décennies pour mettre en lumière que « cet écran de fumée cache un problème d’une ampleur bien plus colossale ».

C’est qu’au-delà des personnes qui travaillent directement autour des différentes propositions culturelles à travers le pays, et qui dépendent, à la belle saison, des nombreux festivals pour la plupart annulés en 2020, gravite tout une ribambelle de professions dont on parle moins ou très peu ou quasiment pas. « Rien que dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration par exemple, puisqu’il faut bien accueillir le public : cuisiniers, maîtres d’hôtel, serveurs, réceptionnistes, personnel de ménage… viennent ainsi considérablement grossir les rangs des CDDU : contrats à durée déterminée d’usage ». Autrement dit occasionnels. Et tous ces emplois ne sont bien entendu pas liés à l’exception culturelle. « Au delà encore, si l’on continue à élargir le champ de vision sans focaliser spécialement sur les évènements culturels, 2,3 millions de personnes sont, aujourd’hui en France, intermittents de l’emploi. » [2]

L’épidémie de Covid-19 a été, pour elles et eux, triplement violente.

D’abord parce que « leurs contrats ont la plupart du temps été simplement tacitement annulés (la pratique voulant qu’ils soient souvent signés au dernier moment) et qu’ils se sont ainsi retrouvés dans l’impossibilité de travailler et donc de recharger leurs droits. »  

Ensuite parce que, par voie de conséquence directe, « ils ont immanquablement dû rogner sur leurs droits au chômage » : l’État n’ayant prévu pour eux aucun dispositif particulier dans cette période d’urgence, il a bien fallu continuer à vivre quand même. « Pour chacun d’entre eux, ces droits au chômage s’amenuisent donc au fil des semaines, si bien qu’ils seront bientôt épuisés… et toutes ces personnes s’apprêtent donc à être bientôt dépendantes du RSA (revenu de solidarité active) ». [3]

Enfin, cerise sur le gâteau s’il en fallait une, « parce que l’assurance chômage vient d’être réformée, dans une indifférence quasi générale, alors qu’il s’agit là de la plus grosse attaque contre nos droits depuis 1947, l’annexe 4, qui concernait l’intermittence de l’emploi, a été purement et simplement supprimée en 2017 après avoir été vidée de son sens en 2014, et les conditions d’accès à l’assurance chômage se sont considérablement durcies ! En conséquence, bien moins de personnes auront bientôt accès à ce droit, alors que 6 chômeurs sur 10 n’en bénéficient déjà pas aujourd’hui ! De plus, le deuxième décret d’application de cette loi dont la publication a été reportée au mois de septembre, laisse présager que, dans bien des cas, les indemnités seront bientôt divisées par 10 ! Des centaines de milliers de personnes toucheront ainsi bientôt moins que le RSA sans pour autant y avoir droit ! »

Grâce à cette réforme, l’État prévoit une économie d’environ 4,5 milliards d’euros, sous couvert d’une politique dite de retour au plein emploi (sic). Et Renaud de conclure : « La façon la plus simple de faire baisser les chiffres du chômage, c’est de ne pas indemniser les gens : ils ne sont ainsi plus comptabilisés ! C’est du cynisme absolu ! »

Soucieux de son image et conscient de leur puissance médiatique, le gouvernement a annoncé que les intermittents du spectacle seront indemnisés et donc protégés jusqu’au mois d’août 2021, mais la CIP estime que « ces effets d’annonce sont loin, très loin des véritables enjeux actuels », les intermittents de l’emploi étant bien plus nombreux que les intermittents du spectacle.

Une violente crise sociale de grande ampleur se profile. « Voilà pourquoi nous avons créé ce collectif LPPM [4] : pour réagir et alerter au plus vite : nous sommes dans une grande détresse ! »

Seule lueur d’espoir dans ce marasme, la mobilisation de certains artistes connus, dans le secteur du cinéma notamment, en tête desquels l’actrice Jeanne Balibar qui multiplie les déclarations dans les grands média [5]. Les pouvoirs publics ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas…


Article publié le 31 Mai 2020 sur Labogue.info