Mars 15, 2021
Par Antiopées
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Silvia Federici, Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorciĂšres aux fĂ©minicides, traduit de l’anglais (amĂ©ricain) par Étienne Dobenesque, La Fabrique Ă©ditions, 2021

Comme je le disais ici-mĂȘme voici quelques jours, ce petit livre se compose de deux parties : la premiĂšre rĂ©sume le pavĂ© Caliban et la sorciĂšre, dont j’avais moi-mĂȘme rendu compte au moment de sa parution, recension qui a Ă©tĂ© reprise par AntiopĂ©es et Lundi matin la semaine derniĂšre. RĂ©sumĂ© du rĂ©sumĂ© : les grandes chasses aux sorciĂšres des XVIe et XVIIe siĂšcles, qui ont persĂ©cutĂ© des dizaines de milliers de femmes (des hommes aussi, mais beaucoup moins) Ă  travers toute l’Europe, les torturant, les condamnant Ă  mort et souvent Ă  ĂȘtre brĂ»lĂ©es vives, ont Ă©tĂ© l’une des manifestations de la naissance du capitalisme, contribuant puissamment Ă  dĂ©stabiliser les communautĂ©s rurales, dĂ©truisant leurs solidaritĂ©s Ă©lĂ©mentaires, leurs savoirs, leurs usages collectifs et en crĂ©ant ainsi les « travailleurs libres Â» de toute attache nĂ©cessaires aux « poulaillers libres Â» de l’esclavage salarial. En s’attaquant principalement aux femmes, elles ont sapĂ© Ă  la base les capacitĂ©s de « reproduction sociale Â» des communautĂ©s, soit leur autonomie, laquelle, pour n’ĂȘtre pas complĂšte, leur permettait tout de mĂȘme de vivre tant bien que mal avec l’élevage domestique, les cultures vivriĂšres et les diverses cueillettes et autres ramassages de bois mort dans les forĂȘts environnantes. Loin d’ĂȘtre un phĂ©nomĂšne moyenĂągeux, comme le veut un clichĂ© encore trop rĂ©pandu, elles sont ainsi contemporaines de l’éclosion de la modernitĂ© et participent de ce que Marx a nommĂ© l’accumulation primitive, Ă  travers les enclosures, soit la privatisation des terres autrefois communales et la constitution d’une propriĂ©tĂ© terrienne au dĂ©triment des ressources villageoises. La derniĂšre partie de Caliban et la sorciĂšre Ă©voquait, plus qu’elle ne dĂ©crivait en dĂ©tail, des chasses aux sorciĂšres contemporaines, mais on pouvait se demander (c’était mon cas, je le reconnais) si l’auteure n’avait pas extrapolĂ© Ă  partir de quelques faits divers dans sa volontĂ© de « faire systĂšme Â» avec le reste de son Ă©tude, par ailleurs magistrale. Or, c’était sous-estimer sa probitĂ© intellectuelle, je pense, qui ne lui avait pas permis de dĂ©velopper plus un sujet sur lequel elle n’avait peut-ĂȘtre pas encore suffisamment d’informations Ă  l’époque – et d’ailleurs, son livre d’alors Ă©tait dĂ©jĂ  suffisamment copieux et vouloir le prolonger jusqu’à l’époque contemporaine l’aurait probablement rendu indigeste. Mais en voici donc « la suite Â», en quelque sorte, dans la deuxiĂšme partie de l’ouvrage publiĂ© par La Fabrique, aussi mince que le prĂ©cĂ©dent Ă©tait Ă©pais, et cependant tout aussi intĂ©ressant – « intĂ©ressant Â» n’est pas le terme, je devrais plutĂŽt dire « important Â».

Disons tout d’abord que ce livre date de 2018 dans sa version originale, soit d’une quinzaine d’annĂ©es aprĂšs la publication de Caliban et la sorciĂšre. Et dĂšs le dĂ©but de la seconde partie, intitulĂ©e « Les nouvelles formes d’accumulation du capital et les chasses aux sorciĂšres de notre temps Â», Federici avertit : « Non seulement la violence, mesurĂ©e en nombre de femmes tuĂ©es et maltraitĂ©es, a continuĂ© d’augmenter [depuis l’organisation du mouvement fĂ©ministe des annĂ©es 1970], mais comme des autrices fĂ©ministes l’ont montrĂ© elle est devenue moins discrĂšte et plus brutale, et elle prend des formes que l’on ne connaissait autrefois qu’en temps de guerre. Â» (p. 76)

« Ma thĂšse Â», poursuit-elle « est que nous assistons Ă  une intensification des violences contre les femmes, en particulier contre les femmes afro-descendantes et amĂ©rindiennes, parce que la mondialisation est un processus de recolonisation politique destinĂ© Ă  donner au capital un contrĂŽle incontestĂ© sur la richesse naturelle du monde et sur le travail humain, et que cela ne peut se faire sans s’en prendre aux femmes, qui sont directement responsables de la reproduction de leur communautĂ©. Naturellement, la violence contre les femmes a Ă©tĂ© plus intense dans ces rĂ©gions du monde (Afrique subsaharienne, AmĂ©rique latine, Asie du Sud-Est) qui sont plus riches en ressources naturelles et oĂč la lutte anticoloniale a Ă©tĂ© la plus forte. Brutaliser les femmes est essentiel au fonctionnement des “nouvelles enclosures”. Cela ouvre la voie aux confiscations de terres, aux privatisations et aux guerres qui dĂ©vastent des rĂ©gions entiĂšres depuis des annĂ©es. Â» (p.  81-82)

Nous avons tous et toutes entendu parler des exactions massivement infligĂ©es aux femmes, depuis les viols systĂ©matiques en contexte de guerre (dans l’est de la RĂ©publique dĂ©mocratique du  Congo, par exemple) aux centaines de fĂ©minicides commis Ă  Ciudad JuĂĄrez, ville frontaliĂšre mexicaine situĂ©e juste en face d’El Paso aux États-Unis (Texas), en passant par tous les cas non documentĂ©s de violences, entre autres contre les femmes en migration, en Libye ou ailleurs. Quant Ă  moi, je dois dire que je suis un peu tombĂ© des nues en dĂ©couvrant que les chasses aux sorciĂšres (pas au sens figurĂ©, dans le genre campagnes anticommunistes ou autres) sont de retour. Les publications sur ce retour se sont multipliĂ©es, dit Federici, « de mĂȘme que les meurtres de sorciĂšres rapportĂ©s par les mĂ©dias, pas seulement en Afrique mais aussi en Inde, au NĂ©pal et en Papouasie-Nouvelle-GuinĂ©e. Â» Mais elle ajoute aussi que les « mouvements en faveur de la justice sociale et mĂȘme les organisations fĂ©ministes demeurent muettes sur ce sujet Â» (p. 97-98) – ce qui explique en partie l’ignorance assez rĂ©pandue (y compris la mienne) de ce mĂȘme sujet.

Afin de bien mettre les points sur les i, Federici prĂ©cise que « quand [elle] parle de chasse aux sorciĂšres, [elle fait] rĂ©fĂ©rence Ă  la rĂ©apparition d’expĂ©dition punitives menĂ©es par de jeunes hommes jouant les justiciers autoproclamĂ©s, conduisant souvent au meurtre des accusĂ©es et Ă  la confiscation de leur propriĂ©tĂ©. Â» (p. 98) En Afrique particuliĂšrement, les meurtres de sorciĂšres se comptent aujourd’hui par milliers. Federici cite de nombreuses sources et exemples que je ne vais pas rĂ©pĂ©ter ici, mais on peut peut-ĂȘtre se faire une idĂ©e de la rĂ©alitĂ© effrayante du phĂ©nomĂšne en disant que dans le seul Ghana, « environ 3 000 femmes sont dĂ©sormais exilĂ©es dans des “camps de sorciĂšres” au nord du pays aprĂšs avoir Ă©tĂ© contraintes de fuir leur communautĂ© oĂč elles Ă©taient menacĂ©es de mort. Â» (p. 103) Elle parle aussi de chasses au Kenya, en Afrique du Sud (au point que l’ANC au pouvoir, aprĂšs l’apartheid, face aux nombre de victimes, dut organiser une commission d’enquĂȘte officielle), au BĂ©nin, au Cameroun, en Tanzanie, en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, en Ouganda, en Zambie
 Elle cite un rapport qui avance le chiffre de 23 000 « sorciĂšres Â» tuĂ©es en Afrique en 1991 et 2001, « un chiffre considĂ©rĂ© en deçà de la rĂ©alitĂ© Â». Elle parle aussi de chasseurs de sorciĂšres « professionnels Â» qui font la tournĂ©e des villages, « soumettant tout le monde Ă  des interrogatoires et Ă  des exorcismes effrayants et humiliants Â» (p. 104)

Il semble qu’il existe sur ces chasses africaines et d’autres pays du Sud global un clichĂ© du mĂȘme type que celui du « phĂ©nomĂšne moyenĂągeux Â» concernant les grandes chasses en Europe : la sorcellerie y est souvent dĂ©crite comme un « phĂ©nomĂšne ancestral Â», une caractĂ©ristique des « traditions Â» (sous-entendu : arriĂ©rĂ©es) de ces pays. Or, Federici tient Ă  prĂ©ciser que « les mouvements anti-sorciĂšres n’ont commencĂ© en Afrique que pendant la pĂ©riode coloniale, conjointement Ă  l’introduction des Ă©conomies monĂ©taires qui ont profondĂ©ment transformĂ© les rapports sociaux, en crĂ©ant de nouvelles formes d’inĂ©galitĂ©. Â» (p. 105, c’est moi qui souligne.) Et elle relĂšve d’autres « Ă©chos des chasses aux sorciĂšres europĂ©ennes dans les crimes dont les “sorciĂšres” africaines d’aujourd’hui sont accusĂ©es, qui semblent souvent tirĂ©s des dĂ©monologies europĂ©ennes, tĂ©moignant vraisemblablement de l’influence de l’évangĂ©lisation [surtout au sens, je pense, de l’influence des Églises Ă©vangĂ©liques, trĂšs implantĂ©es en Afrique comme un peu partout dans le Sud global] : dĂ©placements nocturnes par la voie des airs, mĂ©tamorphoses, cannibalisme, sorts jetĂ©s pour provoquer la stĂ©rilitĂ© des femmes, la mort des enfants et la destruction des rĂ©coltes. Par ailleurs, dans les deux cas, les “sorciĂšres” sont principalement des vieilles femmes ou des paysannes pauvres, vivant souvent seules, ou des femmes que l’on croit en concurrence avec les hommes. Surtout, comme les chasses aux sorciĂšres europĂ©ennes, les nouvelles chasses aux sorciĂšres se produisent dans des sociĂ©tĂ©s qui connaissent un processus d’“accumulation primitive”, oĂč de nombreux et nombreuses paysannes sont contraintes d’abandonner leur terre, oĂč de nouveaux rapports de propriĂ©tĂ© et de nouvelles conceptions de la crĂ©ation de valeur sont mises en place et oĂč la solidaritĂ© communautaire recule sous l’effet de la pression Ă©conomique. Â» (p. 122-123)

Federici termine son livre en interpellant les nombreuses organisations fĂ©ministes qui, cĂ©lĂ©brant la « DĂ©cennie des Nations unies pour les femmes Â», « n’ont pas entendu le cri de celles qui, au cours de ces mĂȘmes annĂ©es, Ă©taient brĂ»lĂ©es en tant que sorciĂšres en Afrique, et [qui] ne se sont pas demandĂ© si le “pouvoir des femmes” n’était pas un vain mot quand des vieilles femmes pouvaient en toute impunitĂ© ĂȘtre torturĂ©es, humiliĂ©es, ridiculisĂ©es et tuĂ©es par les jeunes de leur communautĂ©. Â» (p. 134-135) Contre cette illusion, elle place son espoir, d’une part, dans les luttes menĂ©es en faveur de la prĂ©servation et/ou de la rĂ©cupĂ©ration des communs, par des organisations telles VĂ­a Campesina au niveau international, le Mouvement des Travailleurs sans terre (MST) au BrĂ©sil ou encore les zapatistes dans le Sud-Est mexicain, et, d’autre part, dans les luttes des femmes elles-mĂȘmes, tel le puissant mouvement des femmes indiennes contre les « meurtres de dot Â» par des maris cherchant Ă  accaparer les biens de leur Ă©pouse. (Le texte datant de 2018, son auteure n’a pas pu citer d’autres magnifiques mouvements qui ont Ă©mergĂ© entre temps, comme celui des femmes chiliennes, par exemple.)

En somme, un petit bouquin Ă  lire d’urgence !

franz himmelbauer

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Source: Antiopees.noblogs.org