Juillet 4, 2022
Par Lundi matin
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La société capitaliste, et non pas l’économie capitaliste (qui laisserait la société indemne ou autonome), cette société est un ordre total, une « ingestion » globale ; un ordre à la fois « spirituel » (ou religieux), organisateur complet des rituels quotidiens ou des habitus (métro, boulot, dodo), politique, avec la propagande totalitaire pour « la démocratie », ce qu’il faut nommer le capitalo-parlementarisme ou le despotisme rationnel, et finalement, et peut-être, économique, la production des « biens » et services démilitarisés n’étant qu’une attrape, the wealth appeal.

La théorie de la valeur n’est pas le point de départ d’une contre-économie ou d’une contre-expertise économique, contre-expertise qui s’exprimerait en termes de comptabilité en temps de travail, ou en termes de planification du travail (« la valeur travail » étant une notion typiquement réactionnaire).

Pour le dire plus techniquement, la théorie de la valeur n’est pas une théorie (alternative ou ancienne, « classique ricardienne ») des prix et des échanges ou des écritures comptables (les « vraies » écritures en termes de travail, toujours la comptabilité travail).

C’est une théorie de l’ordonnancement autoritaire du monde en termes comptables : pourquoi, et comment, y a-t-il « des prix », des indicateurs numériques, de l’évaluation universelle, des comptes et des comptabilités (et plein d’experts comptables ou d’agences de notations), de la monnaie et des opérations financières (« la finance » n’étant que la forme aboutie de la comparabilité universelle – les produits dérivés) ?

Comment cette toile d’évaluation (à la base de la numéricisation universelle, l’informatique) ou de mesure comptable monétaire, de « scores » (rating), s’impose-t-elle jusqu’à devenir invisible, « spectrale » ? Pourquoi est-elle envisagée communément (et idéologiquement) comme « un ordre social naturel » ?

Comment cet ordre se reproduit-il régulièrement, bien que de manière tout à fait chaotique ? Et à la manière des anciennes sociétés sous domination religieuse ? La guerre étant un élément central de ces reproductions erratiques.

La théorie de la valeur, à condition d’être reformulée en termes de « théorie de la mesure valeur monétaire comptable » (ceci sera précisé par la suite ; voir Bibliographie 1 & 2, et le travail pionnier d’Isaak Roubine), cette théorie reconstruite permet de déployer une critique de l’ordre capitaliste et d’énoncer la déconstruction (l’analyse critique) de cet ordre en termes de despotisme néoféodal ; bien loin de l’association de propagande entre capitalisme et « démocratie » [1].

L’analyse critique politique du capitalisme, capitalisme décrit en termes de despotisme plus ou moins autoritaire (du libéralisme politique au fascisme), voilà ce que développent ladite critique de l’économie politique et son noyau la théorie de la valeur.

Il ne sera jamais question « d’économie » au sens ordinaire (comment économiser le travail).

Notons, à titre de curiosité historique, que cette analyse politique de l’économie [2], bien que de manière non élaborée et en termes encore mythologiques « d’ordre social naturel », « ordre naturel » cependant déjà envisagé comme un ordre social total (et pleinement assumé en tant que despotisme « éclairé »), cette analyse anthropo-sociologique de l’économie (« l’économie » étant le nom donné à la totalité capitaliste), a été développée dans la seconde moitié du 18e siècle (les Physiocrates et la justification politique du capitalisme : le libéralisme économique sans le libéralisme politique ou encore le libéralisme autoritaire – qui n’est pas une invention ordolibérale) ; cette analyse « normative » (nomothétique, politique) du libéralisme autoritaire (le despotisme rationnel) a ensuite été refoulée, écrasée, camouflée pour donner la théorie économique libérale (avec toutes les ambiguïtés possibles sur ce « libéralisme »), voire générer « LA théorie économique » (supposée apolitique), dès Adam Smith (l’élève pervers des Physiocrates, l’anticipateur de Friedrich Hayek).

L’un des pièges dans lequel Marx est tombé (mais qui ne tombe pas dans un des multiples pièges de cet ordre total religieux, invasif, cancéreux et ingestif ?), l’un des pièges qui a attrapé Marx est d’avoir accordé trop « de crédit » aux « économistes » supposés « scientifiques » (Ricardo, selon Marx, et pour les néoricardiens manière Piero Sraffa).

Il est, du reste, indispensable de ne jamais accorder « aucun crédit » à l’économie (dite) théorique ; surtout lorsqu’elle prend une apparence formalisée, sinon mathématique [3]. Car cette économie est aveugle (par aveuglement idéologique) sur ses conditions de possibilité : le despotisme politique et sa capacité politico-policière (et religieuse) à réduire toute chose (et toute humanité) à des lignes de compte, à des évaluations, à des calculs, à des mesures, à des comparaisons, à de la numéricisation sans limite (dont la société informatique n’est qu’un effet).

Il n’y a pas d’économie en dehors d’une guerre civile permanente (plus ou moins froide).

Précisément, en termes d’analyse critique de l’économie, cette analyse permise par la théorie de la valeur, l’économie c’est la guerre. Ce qui explique son mouvement chaotique.

Reprenons là.

Ce que l’on nomme traditionnellement théorie de la valeur constitue le bloc conceptuel initial d’une grande théorie critique de la société. Société analysée comme totalité antagoniste ou totalité divisée, clivée. La théorie de la valeur est ainsi le point de départ de l’analyse générale de l’antagonisme social, dans une société toujours divisée, en état permanent de guerre civile froide (qui peut se réchauffer).

Dans un premier temps, disons de 1880 jusque vers 1960, le premier temps « heureux » du « marxisme travailliste », le complexe théorie de la valeur + théorie critique de la société antagoniste a conservé une expression (trop) simplifiée, expression facilement compréhensible par tous, source d’innombrables slogans politiques, mais également source des ruminations contre insurrectionnelles, et finalement source réactionnaire d’une sorte de « pétainisme » généralisé (pour ne pas dire fascisme : Macron et « le travail ») ; expression simplifiée et facile MAIS analytiquement incorrecte ou de formulation trop métaphysique (donc interne à l’ordre despotique) [4].

C’est la forme (trop) connue de « la théorie de la valeur travail » ; théorie placée comme point de départ d’une conception « classiste » et classique de la totalité sociale divisée en « classes antagonistes » et, précisément, divisée en deux classes, le Travail & le Capital (les éléments de base de la fonction de production, L & C).

Théorie de la valeur travail qui comprend les éléments analytiques suivants : « le Travail » (L) substance de la valeur, valeur alors envisagée incorrectement en termes substantialistes ou métaphysiques (le Travail serait la source productive : toute production est Travail, direct ou indirect, comme « les machines », tout le Produit est produit du Travail) ; la division antagoniste de la société entre Travail (L) et Capital (C), avec le grand conflit Travail / Capital, et avec « la classe ouvrière » comme incarnation du Travail (et, donc, la focalisation contre révolutionnaire sur « la grande usine » à démembrer, pour pulvériser le Travail en scories à balayer).

Cette première formulation, en termes de valeur travail, correspondant à l’affirmation subjective de la classe ouvrière (ou des Travailleurs [5]) comme sujet révolutionnaire capable de dissoudre l’antagonisme social et de conduire à une société libérée sans classe, et donc sans conflit.

Mais dès 1920, et les grandes défaites ouvrières, partout en Europe, y compris en URSS, et plus spécifiquement après 1960, entre 1960 et 1970 et la grande insurrection italienne, cette première version simplifiée de la théorie de la valeur (version dogmatique beaucoup trop compréhensible par les fascistes ou les militaires op-psy), version substantialiste métaphysique en termes de travail, cette première version du complexe théorie de la valeur + théorie critique de la société, cette version première, et il faut dire primitive, a été déconstruite puis transformée, remodelée, en termes de théorie monétaire de la valeur associée à une analyse critique de la société antagoniste, pour laquelle la notion de classe (classe entendue presqu’au sens statistique de division établie ou « organique ») devait être fragmentée et rendue dynamique, non établie, quittant « l’établissement ».

Techniquement, cette reconstruction, après démolition, entre 1960 et 1970, a consisté en une généralisation (non métaphysique) de la théorie de la valeur, théorie reconstruite sur des bases logiques et réflexives (non pas métaphysiques, voire hégéliennes) en termes de « théorie de la mesure », théorie de la géométrisation du monde ; puis à penser l’antagonisme social à la manière « italienne » démultipliée, penser l’antagonisme diffracté en termes de lutte totale contre la société intégrale ; ne plus seulement penser le conflit civil en termes de luttes entre seulement DEUX classes, le Travail et le Capital ; penser l’antagonisme en termes de lutte de décolonisation : se décoloniser du Travail, et de toutes les formes de vampirisation de la vie.

À la figure époquale du Travailleur-Soldat ayant succédé la nouvelle figure époquale du Consommateur-Touriste (après l’écrasement de toutes les insurrections), la référence ambivalente au Travail devenait vide de sens (ce Travail ayant été ingéré ou pulvérisé).

Pour produire un résumé condensé préliminaire : par cette reconstruction de la théorie de la valeur, il s’est agi de penser la valeur SANS le travail.

Penser la valeur en termes de capture « biopolitique » ; ou en termes de capture énergétique (humaine et non humaine).

Et penser la société totale (sinon totalitaire) de telle manière que « le travail » ne soit plus qu’un élément partiel, localisé, et certainement secondaire, de la grande lutte « biopolitique » pour la décolonisation de la vie quotidienne.

C’est ce thème de « la vie quotidienne » ou son correspondant, la conception de la société comme totalité spirituelle (religieuse), culturelle (la disparition de toute contre société, paysanne, par exemple), politique (la dictature de « la démocratie »), subjective (la constitution de l’homme nouveau consommateur touriste) et militaire (l’impérialisme américain et l’hégémonie de la culture « américaniste », maintenant religieuse réactionnaire « sudiste »), c’est donc ce thème qui a rendu nécessaire la reformulation de la théorie de la valeur (en faisant passer du « travaillisme » au « biopolitique »).

Insistons : cette reformulation se développe entre 1960 et 1970, au moment où se déploient l’insurrection « autonomiste » italienne et les grands mouvements contestataires autour de 1968, avec le projet de « changer la vie ». Irruption de « la vie » en place du travail.

La défaite de ces insurrections, autonomistes ou pré-écologistes radicales, avec le thème de la désertion ou de la sécession, la défaite a, pour un temps (20 à 30 ans), écarté la reformulation biopolitique du marxisme travailliste.

La participation des partis communistes, en Italie et en France, aux opérations de répression des insurrections a précipité la disparition de ces partis, censés être les partis de la révolution ; mais de la révolution ouvrière seulement, et de la valeur travail (et non pas de la contestation du travail et de la valeur du travail). La volatilisation de ces partis a libéré (en particulier de la censure « marxiste ») le potentiel pour reconstruire la théorie de la valeur et pour repenser la société totale (auparavant pensée en termes « travaillistes », puis repensée en termes « biopolitiques ») et ses antagonismes démultipliés.

Pour analyser le capitalisme intégral ou total et désormais essentiellement spirituel, affectif, culturel, cognitif ou, mieux, religieux, et pour poursuivre la voie ouverte par Marx, en renouvelant radicalement « le marxisme », dans les pas de l’Open Marxism, par exemple (voir Bibliographie 3), il faut toujours et encore mettre au centre des analyses critiques de ce nouveau despotisme, le despotisme étant la caractérisation analytique du capitalisme total (avec sa dogmatique métaphysique), il faut mettre au centre « la théorie de la valeur », pour conserver pieusement la terminologie ancienne. Mettre toujours au centre « la théorie de la valeur », mais soigneusement repensée (en termes de théorie générale de la capture énergétique ; ce qui lui permet, entre autres choses, d’intégrer « l’écologie politique »).

Mettre au centre des analyses du despotisme « la théorie de la valeur », reformulée en termes de théorie de la mesure (colonisation, prédation, ingestion), avec ses compléments : l’abstraction réelle, la réduction numérique, le processus de la colonisation interne sans cesse reprise (l’accumulation primitive permanente), la subsomption réelle (le capitalisme culturel et son libéralisme autoritaire), l’ingestion religieuse capitaliste (l’attente des vacances et des voyages), le fétichisme, la croyance dans le monde inversé des fétiches techno-économiques, et l’administration totale, pour reprendre les termes de la Théorie Critique de Francfort (Adorno), Théorie Critique qui est l’ancêtre direct de l’Open Marxism (Voir Bibliographie 3, Werner Bonefeld, notre « plus grand ami »).

Mettre au centre des analyses socio-politiques la théorie de la valeur complétement reformulée en termes d’analyse critique de la capture prédation (de « la vie »), en termes de théorie de la mesure ou de théorie politique de l’évaluation comptable universelle (l’ingestion capitaliste, la finance).

La notion, centrale pour l’ancienne théorie substantiviste (métaphysique hégélienne) de la valeur, la notion de « force de travail », cette notion est généralisée en termes de « puissance destituante » ou de potentialité biopolitique ; l’aspect « positif » (négriste) voire « positiviste » (lire le recueil Open Marxism 1, Bibliographie 3.3) du Travail et de sa force est déconstruit en termes « négatifs » de « destitution » (toujours Bonefeld, Bibliographie 3.1 & 3.5).

La théorie de la mesure valeur est une théorie de la domination ou de l’emprise totale sur la puissance humaine générale (« la vie » mobilisée, et plus seulement le travail).

Puissance humaine qui ne comprend « le travail » que comme une potentialité particulière, réalisée en force de travail ; et, donc, puisqu’il s’agit d’une réalisation (d’une abstraction réelle), soigneusement encadrée, mise en boîte.

La théorie de la valeur mesure est une théorie de la constitution du « Travail ».

Cette théorie est donc plus « originaire » que la théorie de la valeur travail [6].

Le Travail est politiquement défini comme une emprise de la puissance (de « la vie ») ou comme un détournement captation des potentialités « vivantes » [7] ; emprise en force (de travail) par la réduction de l’humain à un « corps travailleur » (producteur ou reproducteur), le negotium ; emprise par la canalisation civilisation des pulsions déstructurantes au moyen d’un dressage minutieux (de l’animal humain).

À partir du moment où le Travail régente la vie, non pas travailler pour survivre (3H par jour pour les chasseurs-cueilleurs de Marshall Sahlins), mais vivre pour travailler (méthode concentrationnaire), à partir du moment où le Travail se confond avec « la joie de vivre » (la jouissance sado-maso), où le Travail répond à la devise « le Travail c’est la santé morale », où le Travail devient la force par la joie (le syndrome de Stockholm), où la joie de vivre (si cela existe dans le capitalisme) devient un appendice du Travail, comme le dévouement à la firme, ou la fierté d’appartenir à une boîte (Labour Pride), la fierté de la tâche accomplie, l’emprise devient totale.

Et la société intégrale est bien alors un ordre travailliste ; tel que développé dans cette perversion du capitalisme (« dans l’enfance », mais peu innocent) que fut l’URSS.

Cet ordre travailliste, le capitalisme total, ne peut se développer qu’au moyen d’une réduction, d’une colonisation de la puissance humaine, disciplinée en force de travail.

Et, encore une fois, cette réduction (jivaro) est tout à la fois psychologique, affective, sentimentale, culturelle, politique, militaire.

Aussi le consommateur, la nouvelle figure époquale, n’est-il jamais l’opposé ou l’ennemi du travailleur (quoique « la société des loisirs » commence à perturber le cycle régulier du capitalisme ; mais « le touriste » est un propagandiste assuré du capitalisme) ; le consommateur n’est que la face inverse du Janus travailleur : pas de consommation sans production, le loisir n’étant qu’un moment « libéré » du Travail où la consommation désinhibée est la récompense attendue par les enfants sages autorisés à être des Touristes déjantés [8].

Le modèle de société, d’emprise totale ou religieuse, qui se place en arrière-plan de la théorie de la valeur, ce modèle change.

On passe de l’usine, de la firme, de la boîte, de l’entreprise, de la startup décomplexée, du centre de formation des ouvriers ou des « intelligences », du centre de dressage des travailleurs ou des « cités de l’intelligence », de la Silicon Valley universelle (voir note 7, Super Cannes), de tous ces centres despotiques (parfois à couverture ludique ou écologique) qui étendent, depuis l’origine du capitalisme, leurs tentacules bien au-delà du simple périmètre de la fabrique ou de l’essoreuse à cerveaux, discipline de vie, horaires imposés, dévouement obligatoire et défini par contrat (l’usine est un site religieux [9]), travail à la maison (avec son extrémalisation, le télétravail), enthousiasme, sportivité ; tous les caractères d’un ordre religieux total ;

On passe donc de « l’usine », l’arrière de la théorie de la valeur travail classiste, à « l’usine sociale », à « l’usine universelle », généralisation de l’usine à la société entière, devenue société usine, où le centre despotique traditionnel, « l’usine », se déploie en forme sociale globale ; et cette usine sociale est l’arrière-plan de la nouvelle théorie de la valeur, la théorie monétaire comptable de la mesure valeur, de la valeur comme procédé colonial de domination.

Peut-être, alors, le prototype du « Travailleur de l’usine sociale » est-il le lobbyiste ?

Le despotisme classique de l’usine s’étend à toute chose « de la vie ». Et c’est pourquoi il faut définir le capitalisme en termes de régime politique despotique. La force politique des entreprises déterminant toute « la politique », il ne peut y avoir de « démocratie » dans le capitalisme ; le capitalisme est une ploutocratie ou un régime d’oligarques.

À moins que ce ne soit le plus ancien despotique politique, des monarchies religieuses, par exemple, qui ait « percolé » !

L’usine sociale se déploie sur la base disciplinaire de l’usine fabrique et devient société intégrale à partir du moment où ces disciplines ingérées deviennent des formes de vie, le mode de vie consommateur.

La théorie de la valeur qui correspond au modèle de l’usine sociale ou du despotisme ressuscité est la théorie de la valeur mesure SANS le travail.

Même si l’on comprend (parfois) que la théorie de la valeur est une théorie de la mesure (valeur), la mesure en question n’est généralement pas correctement analysée.

Il faut distinguer la structure de la mesure, ce que les marxistes nomment « forme valeur », structure qui est l’objet de la théorie de la mesure, ET la mesure réalisée (le nombre obtenu par une mesure et dans le cadre de la structure de mesure) [10].

Seule la première construction structurale, la structuration monétaire comptable, ce qu’il faut nommer « colonisation de la vie », structurer c’est encastrer dans un lit de Procuste, seule cette « mise en forme », formalisation, abstraction réalisée, évaluation, homogénéisation, comparaison universelle, « la finance », donc seule cette première analyse (de la structuration) concerne la critique de l’économie politique (du) capitalisme.

Ce qui est habituellement (et inexactement) nommé « mesure », le résultat ponctuel d’une opération de mesure (ou de structuration), une évaluation particulière, un prix, des écritures comptables effectuées et conservées dans « un livre », cela ne concerne pas la critique (qui ne s’intéresse qu’à « la forme valeur ») ; mais peut intéresser l’économiste alternatif ou le contre-expert, qui, du coup, perdent toute vocation critique.

Il faut bien distinguer deux questions :

Comment se fait-il qu’il y ait du prix, de l’évaluation, du compte, des calculs, de la finance ?

ET puis-je, moi-aussi, évaluer, compter, calculer en toute innocence ou en fantasmant une calculabilité critique ?

Il faut bien distinguer le problème de la structure, comment la structure est-elle constituée et imposée ? ET le problème intra-structurel, la structure étant posée (les espaces pour la mesure étant donnés), celui du problème réformiste de l’économie alternative, qui apporte ses propres comptes supposés critiques ; mais sans mettre en cause la structure de numéricisation (supposée être un « bienfait de la civilisation » ou « une avancée scientifique »).

Dès que l’on répond à la première question, structurelle, comment la structure est-elle instituée ? par la réponse : par colonisation, par prédation de « la vie », par dressage ou domestication, la seconde question devient insignifiante (comme est insignifiant tout réformisme, comme est insignifiante toute politique alternative fondée en raison).

Comment méconnaître le vieux thème nietzschéo-foucaldien ou francfortois : toute rationalité est identiquement violence ?

C’est uniquement ce thème de la rationalisation par la violence qui concerne la critique.

La question de l’unité de mesure, de la monnaie comptable (posée comme unité de mesure, le dollar), de l’utilité, du travail, de la capacité de charge terrestre, des calories, etc., tout ce qui fait la jouissance des experts et des contre-experts, cette question de la réalisation concrète, en quelle langue s’écrit la comptabilité, cette question de l’unité est une question, certainement jouissive, mais non seulement secondaire, c’est une fausse (bonne) question qui égare (renvoi à la note 9 et à Olivier Rey, Itinéraire de l’égarement).

Le problème n’est pas de savoir si le temps de travail, ou les calories, ou toute autre chose, est une bonne unité de mesure ; la question est de comprendre pourquoi et comment une telle structure d’encadrement, un tel lit de Procuste, s’est imposée.

La question est historico-politique : c’est celle de la géométrie incarnée, des mathématiques appliquées (cette perversion des mathématiques, renvoi à la note 9, et à Grothendieck), de l’abstraction réalisée comme moyen essentiel du pouvoir. Avec la définition du « pouvoir rationnel », du « despotisme éclairé », en termes de réalisation abstraite (d’une administration rationnelle manière Max Weber).

La question de la valeur n’est jamais plate, du genre : pourquoi le prix des cerises est-il plus élevé que celui des oranges ? (Réponse traditionnelle par le temps de travail dépensé !).

Ou, encore, comment calcule-t-on le profit comptable ? Avec des controverses comptables jouissives à la clé !

La question de la valeur est la question de l’antagonisme politique, de la guerre civile permanente, le cœur du despotisme.

Si la théorie de la valeur n’est pas pensée en termes politiques d’antagonisme, en termes de capture (esclavagiste), en termes de prédation, d’extraction énergétique humaine et non humaine, alors elle est totalement incomprise.

Il n’est pas question de progrès scientifique, grâce à la mesure ; ni la comptabilité (l’origine de toutes les mesures dites scientifiques, comme de l’informatique), ni le calcul économique, n’ont rien de scientifique.

Cette œuvre dite scientifique, l’évaluation universelle, comme « donner un prix à la nature », est une œuvre de barbarie, de la barbarie coloniale civilisatrice.

Qui comptera le prix qu’il a fallu payer, ou, plutôt, faire payer, pour pouvoir compter sans frein et, donc, pour pouvoir donner un prix à toute chose ?

Ici, encore, critique de l’économie veut dire : histoire critique de la barbarie civilisatrice ou de la réduction scientifique.

Le renouvellement de la théorie de la valeur (en termes de mesure) correspond à un renouvellement de la pensée politique de l’antagonisme : on passe d’un antagonisme central, la lutte des classes (entre Travail & Capital), à un antagonisme diffus, les luttes démultipliées pour la décolonisation de la vie quotidienne (les luttes féministes contre le patriarcat, par exemple).

Comme exercice, nous laissons au lecteur « le travail » de critiquer le thème de « la grande dévalorisation » (voir Bibliographie 5, l’ouvrage 5.4), puis de le reformuler en termes de « lutte biopolitique » : la lutte pour se libérer de l’emprise religieuse du capitalisme.

Notons cependant, pour orienter « le travail », que les analyses travaillistes, en termes de valeur travail et de conflits de travail, analyses qui plombent encore l’analyse de la Critique de la Valeur, WertKritik (Bibliographie 5), et, hélas, de l’Open Marxism, d’Holloway en particulier (voir les ouvrages collectifs Open Marxism de 1 à 4), ces analyses travaillistes peuvent être aisément reformulées en les considérant comme des cas particuliers, à bien définir en termes de capture énergétique, ou comme des analyses restreintes ; l’énergie capturée, la puissance déstructurante captée, étant réduite au seul travail.

L’essentiel est, cependant, de ne plus jamais ramener la valeur à la valeur travail.

Mais bien toujours de concevoir la critique de la valeur en termes de colonisation, et, spécifiquement (comme cas particulier), en termes de constitution du travail.

Comme le renouvellement de la pensée politique de l’antagonisme est une analyse lourde, certes assez ancienne, qui se développe dès les années 1960, pour être ensuite « oubliée », ou, plutôt, réprimée (surtout par les marxistes classiques), lors de la grande répression contre révolutionnaire des années fric (1980-2000), puis reprise à partir de 1990-2000 et surtout après 2010, comme cette reconstruction est lourde, il faudrait procéder par allers-retours, entre l’analyse technique de la mesure ou de la valeur monétaire comptable (ce qui se nommait critique de l’économie politique) et la dimension politique, le glissement, assez conflictuel, voire très violent, du marxisme travailliste classiste au marxisme autonomiste de la critique de la vie quotidienne.

Avec, pour préciser :

Marxisme travailliste : théorie de la valeur travail, maintien d’une conception substantialiste de la valeur (la substance travail), dynamique de l’antagonisme de classe, la classe ouvrière comme sujet révolutionnaire, pouvoir constituant, politique positiviste (réformiste) ;

Marxisme autonomiste : théorie monétaire de la valeur, où la valeur est l’expression de la colonisation de la vie, l’abstraction réalisée et l’évaluation intégrale, déploiement de l’antagonisme en termes de lutte anti-coloniale, le sujet insurgé de la lutte pour la décolonisation est diffracté, conflits de genre, conflits décoloniaux, combat contre les biopouvoirs, puissance destituante, politique négative (insurrectionnaliste).

Résumons :

Au marxisme travailliste correspond l’idée positiviste (réformiste) de pouvoir constituant : récupérer ou retourner l’État ;

Au marxisme autonomiste correspond l’idée de puissance destituante, la désertion ou la sécession, ce qu’il faut nommer politique négative.

Nous avons insisté sur l’analyse logique sous-jacente de la valeur ; que nous pouvons reformuler : le thème ancien marxiste de la mesure de la valeur en quantités de travail abstrait, ce thème repose sur une difficulté logique : où trouver le travail abstrait ? Qu’est-ce que l’abstraction ?

La réponse se nommant : mesure monétaire comptable.

La valeur est mesure, abstraction (au sens actif) comptable et abstraction (toujours au sens actif) de colonisation.

Il n’y a pas de mesure de la valeur (erreur logique).

L’expression erronée « mesure de la valeur » renvoie à une conception métaphysique, celle du travail substance (voir notes 4 & 6).

Alors se dessine une grande boucle de la pensée : la théorie de la mesure valeur SANS le travail s’inscrit dans une vaste déconstruction du métaphysique et de la dialectique, hégélienne en particulier. Mais il est impossible d’exposer tous ces éléments analytiques liés (voir notes 4 & 6, et Bibliographie 6). Bien que la théorie monétaire de la valeur ne soit qu’une conséquence de la critique de la dialectique (hégélienne du travail).

Depuis les années 1960-1970 et la reprise, après le grand vide des années 1980-2000, reprise à partir de 1995-2000, mais plutôt 2010, nous possédons une expression complète du centre de l’analyse critique marxiste, la théorie de la valeur.

Expression qui transforme complétement l’exposé classique et classiste.

Cette nouvelle théorie de la valeur, associée à une Nouvelle Lecture de Marx (Neue Marx Lektüre, voir Bibliographie 2 ; H. G. Backhaus, Bibliographie 3.2 & 3.3 ; H. Reichelt, Bibliographie 3.2 ; M. Heinrich, Bibliographie 1.10 & 2.2 ; Bellofiore-Riva, Bibliographie 2.4), cette nouvelle lecture articule deux éléments :

(1) les sources énergétiques et (2) leur exploitation, « le pompage énergétique ».

Partons alors d’une définition du capitalisme qui permet de mettre cette nouvelle théorie de la valeur au centre des analyses. Il s’agit d’une nouvelle lecture du “Capital”, renouvelant le travail ancien (1965) des Althussériens de Lire le Capital.

Le capitalisme est un ordre social total, aussi bien culturel, politique, militaire qu’économique.

Ou, pour le dire négativement, contre la vulgate marxiste traditionnelle, et qui affirme que le capitalisme ne serait qu’un système économique, avec, par exemple, un État neutre, non nécessairement capitaliste et ainsi récupérable, donc, contre le marxisme classique, il faut affirmer que le capitalisme n’est PAS QU’un système économique, ou n’est PAS QU’un ordre productif.

Pour condenser, il faut dire que le capitalisme est un système politique total ; voire totalitaire, au sens d’englobement ; le capitalisme se caractérise par l’ingestion.

Nommons despotisme ce système total.

On peut alors dire : le capitalisme est l’expression contemporaine, et depuis le 18e siècle, de la si riche et si ancienne famille des despotismes.

Comment alors analyser, en renouvelant Marx, ce capitalisme total ou ce despotisme ?

D’abord en partant de l’idée qu’il s’agit d’un système de colonisation, avec tous les éléments d’un ordre colonial ; la conquête violente, ce qui est nommé par piété familiale « l’accumulation primitive », mais permanente ou sans cesse à reprendre, la prise de possession par dépossession, l’emprise violente, l’expropriation, le vol, la congélation (réification) de cette conquête par des institutions coloniales, un droit colonial des pauvres et une gestion policière de la pauvreté, puis un enracinement, mais de manière conflictuelle, en des institutions matérielles, routes, réseaux, exploitations minières, centrales, usines, villes, etc., tout ce qui constitue l’infrastructure de la domination ; pensons aux « quartiers » où à la structuration économique des villes, villes des riches, villes des pauvres.

Le capitalisme est institué comme un ordre de conquête, un ordre royal ou une réalisation (si l’on voit bien que réal = royal, comme richesse = pouvoir, Reich).

Ce système despotique total, plus que culturel, de nature religieuse, renouvelle TOUS les traits qui caractérisent les despotismes, depuis l’antiquité, disons Égyptienne.

(1) Le despotisme s’établit comme un immense système de prédation, écologique et politique.

Il y a une source d’énergie « renouvelable », l’énergie humaine (cela pouvant s’étendre à toute source d’énergie non humaine et non renouvelable, mais durable) ; mais l’énergie humaine (libidinale) est spécifique, car elle fonctionne à l’affectif, au spirituel, au religieux, à la croyance, à l’amour.

Pour rester dans un cadre marxiste, bien que transformé, nous pouvons nous centrer sur la seule énergie humaine, sur la pulsion (de « la vie »).

La généralisation « écologique » étant plus facile, puisque les autres sources énergétiques non humaines, charbon, gaz, pétrole, animaux domestiques, etc., font preuve de « disponibilité » et d’une absence de réaction rebelle (mais les ânes !).

L’énergie humaine est la plus complexe à extraire, reproduire, canaliser, concentrer, utiliser productivement.

Cette spécificité humaine, le spirituel (ou l’idéel), a fait que, depuis la plus haute antiquité, toujours Égyptienne, le despotisme de prédation humaine devait être un ordre religieux, un ordre mobilisant la croyance, l’illusion, l’amour.

Et pour résumer drastiquement ce qui sépare l’énergie humaine de toute autre source non humaine : tout despotisme, dont le capitalisme, repose sur une manipulation de l’amour.

Le despotisme est un système d’extraction, d’exploitation politico-religieuse de l’énergie libidinale spécifiquement humaine.

Le capitalisme est un pouvoir libidinal, à odeur fortement féodale ; comme le manifeste tous les jours l’asservissement des femmes.

Il y a donc une source d’énergie humaine, source spirituelle ou intellectuelle : la foi qui déplace les montagnes.

C’est cette source qu’il faut développer, exploiter, canaliser, pomper.

Nous passons donc de l’exploitation du travail (marxisme classique) à la prédation de l’énergie libidinale [11] (marxisme modifié). Prédation pour constituer le Travail, par exemple.

Vue la nature spirituelle de la source d’énergie humaine, la tâche de la mise en exploitation est à la fois redoutable (il faut une immense discursivité d’amour ou d’espérance) mais, curieusement, reste toujours archaïque. Pour extraire « productivement » l’énergie humaine, il faut constituer un gigantesque système religieux ; dont, encore une fois, l’Égypte antique nous donne l’exemple (et il est significatif que les grandes discursivités religieuses, permettant l’emprise, sont archaïques et ne se sont guère modifiées avec le temps : on lit toujours des Livres antiques, des « Bibles » !).

Le despotisme est un système de prédation, mais toujours un système sophistiqué de « bonnes paroles » (évangiles), de Textes, de Livres (sacrés), de Lois, de secrets enfouis (censés apporter bonheur & amour).

Comment se fait-il qu’autrefois les humains « croyaient vraiment » à la différence entre l’enfer et le paradis ?

Comment se fait-il que les humains, supposés « modernes », « croient vraiment » que l’économie est développée pour « le bonheur de tous » ?

Pour exploiter l’énergie humaine, il faut de bonnes paroles, avec plein d’amour et d’espérance.

Le noyau opératoire du despotisme, et donc du capitalisme, n’est pas la brutale extorsion (par des Ostrogoths), mais est toujours une forme religieuse plaçant l’amour en son centre.

L’extorsion brutale, comme l’impôt avant sa légitimation, n’est possible, à long terme, que moyennant un cadre intellectuel adéquat, un cadre religieux de légitimation (avec de bonnes histoires).

Nous avons donc l’énergie humaine, reproductible (d’où l’insistance des religions, toujours « pro-life », sur « la vie », sur « la natalité », sur la prolifération, puisque faire croître le troupeau est la base de toute croissance). Énergie « amoureuse ».

Puis nous avons la prédation (le rapt), l’extraction, la mobilisation, la concentration ; diverses opérations militaires qui forment l’infrastructure du religieux.

Le despotisme, dont le capitalisme, use de moyens religieux archaïques ; toujours le « faire croire » qui désigne la manipulation de l’amour (les promesses).

(2) Pour que la prédation s’instaure et s’établisse en ordre stable reproductif, il faut que le despotisme se transforme en un ordre spirituel, en une religion, en un système de séduction.

Il est essentiel de voir que le capitalisme est, avant toute chose, religieux ; la religion (du) capitalisme est, comme toute religion ritualisée, un système disciplinaire de mise en rang. Et donc un système inégalitaire, hiérarchique [12] (l’ordre du pouvoir sacré).

Ce qui est une autre façon de présenter le capitalisme en tant qu’ordre total, d’abord culturel (et cultuel).

L’exploitation de l’énergie humaine, de l’énergie libidinale, de « la vie », l’exploitation « biopolitique » exige un appareillage d’emprise culturelle.

Même si cet appareillage spirituel doit s’appuyer sur un déploiement régulier de force (« la gloire »), cette action policière ne peut venir qu’en recours. Nous avons toujours le schéma colonial, où l’action psychologique précède ou devrait précéder l’action militaire.

Qu’appelle-t-on alors « nouvelle théorie de la valeur » ?

C’est l’analyse du complexe, culturel, militaire, économique, d’extraction de l’énergie humaine.

Depuis l’aube des temps despotiques, ce complexe est religieux (spirituel, culturel, intellectuel) ; c’est un système de séduction ou de manipulation de l’amour.

Ce complexe produit de l’homogène : un troupeau, une voix (et une seule voie), un livre.

Techniquement, l’analyse de la valeur est l’analyse de l’unification, de l’homogénéisation (de ce qui fait UN, un unique espace de mesure).

TOUT est subsumé, « subsomption réelle », à un même livre, une même croyance : credo, crédit, le Grand Livre des Comptes (comme le Livre des Morts).

Pour le capitalisme, mais ce principe est plus universel, « le même livre » est un livre de compte (et même de règlements de comptes, relire l’Ancien Testament !).

L’analyse de la valeur est l’analyse de l’évaluation universelle ou de la subsomption à un unique livre de comptes (un unique espace de mesure monétaire).

La théorie du capitalisme unifiant est une théorie de la comptabilité.

Mais tous les livres religieux sont des livres comptables. L’utilitarisme se tient dans l’ascétisme, dans une sorte d’extension du système comptable des indulgences ; ce système que contrôlait efficacement Cluny.

L’ancienne théorie de la valeur, marxiste classiste, en termes de travail, doit se lire comme une expression réductrice de la théorie de la valeur généralisée : là où l’énergie humaine est réduite au travail, en négligeant totalement sa dimension libidinale, spirituelle ou amoureuse.

Même en étendant la notion de travail, par exemple à la manière de Negri du capitalisme informationnel ou cognitif, la réduction au travail, même cognitif, manque l’essentiel, l’inscription religieuse. Cette inscription spirituelle qui est au cœur de la colonisation capitaliste (et qui est le cœur de tout despotisme).

Ce pourquoi la plupart des analyses critiques n’arrivent pas à décrire le capitalisme en termes de despotisme.

Quoiqu’il en soit, il est impossible, et donc faux, de dire que : « la valeur se mesure en temps de travail ».

Le travail n’est qu’un aspect secondaire de l’énergie humaine, d’abord spirituelle.

La religion du travail ne vient qu’après l’enchaînement à la grande religion ; la domination despotique est nécessaire pour l’exploitation industrielle. C’est l’homogénéisation religieuse qui rend possible le travail (abstrait) ; le travail est une construction religieuse.

Alors, pour sauter aux conséquences politiques ; saut qu’il faudrait longuement spectrographier :

SI le capitalisme est un ordre total, despotique et religieux :

SI son centre est l’extraction de l’énergie humaine (style Matrix !) ;

MAIS, vue la caractéristique spirituelle de cette énergie, distincte du gaz ou du pétrole,

SI l’extraction de cette énergie exige « la discursivité », les paroles d’amour ou de séduction, la croyance, l’espoir,

SI la valeur doit s’analyser en termes d’homogénéisation ou d’unification ou en termes comptables de mesure monétaire,

ALORS la rébellion contre le capitalisme, la lutte anti-coloniale, cette lutte n’est pas spécifiquement une lutte du Travail ou des Travailleurs.

La lutte ouvrière n’est plus au centre des rébellions.

La lutte est anti-religieuse.

Elle peut viser la religion du travail (c’est donc une lutte CONTRE le Travail), mais, plus fortement, elle doit viser le cœur religieux de la croyance capitaliste, la consommation et « le bien-être ».

Pour reprendre la pensée marxiste autonomiste, la lutte est celle de la décolonisation de la vie quotidienne.

Lutte beaucoup plus complexe que la lutte ouvrière et qui surpasse, de loin, cette lutte classiste.

Car il faut attaquer tous les éléments du capitalisme : sa culture, le tourisme, le sport, le spectacle, sa politique, la démocratie libérale, son ordre militaire, et, finalement l’économie, le despotisme d’entreprise qui est l’image du grand despotisme religieux (et qui est la métonymie du despotisme (du) capitalisme).

Il s’agit donc de penser l’autonomie, de repenser la sécession culturelle et la contre société, bien avant la lutte CONTRE le travail.

Tout le monde, y compris la police contre-révolutionnaire, connaît bien la structure de la pensée révolutionnaire marxiste.

Cette structure organise TROIS éléments emboîtés :

(1) Une analyse critique de l’ordre social capitaliste ; analyse critique dont le noyau est la théorie de la valeur.

Théorie de la valeur désignant une analyse du capitalisme en termes de système comptable monétaire d’évaluation universelle.

Tout est compté et comptabilisé, tout est mesuré, tout est comparé (« la finance »), tout est évalué.

Si, maintenant, par simplification, on envisage le capitalisme comme un système de production, comme une économie de production (mais pas une économie monétaire de production, voir Bibliographie 4) et, exactement, comme un système d’exploitation, on peut introduire le travail.

Analysons encore cette réduction au travail (qui nous occupe tout du long).

En réduisant les termes de l’analyse critique de l’économie productive, posons le capitalisme comme un système d’exploitation, d’extraction, de capture, un système de pompage canalisation de l’énergie humaine, cette énergie étant ramenée au travail.

Si l’on pose que l’énergie principale est le travail (avec la force du travail), le capitalisme s’envisage comme une vaste entreprise d’exploitation du travail.

On a, alors, posé que le travail est la source énergétique fondamentale ; cette source qu’il faut canaliser, transformer, concentrer.

Pour pomper canaliser la source travail, il faut que cette source soit rendue calculable, mesurable, évaluable, enregistrable, comptabilisable (l’analyse « scientifique » du travail !).

Dans le capitalisme, le travail n’est qu’un élément, un coût de production.

Posé comme élément comptable, le travail est une simple ligne de calcul.

Dans le capitalisme, le travail est toujours du travail abstrait (ou évalué monétairement).

L’abstraction, l’opération d’évaluation comptable, la numéricisation, est ce qui caractérise le capitalisme ; le travail est donc toujours envisagé comme du travail abstrait, comme un coût monétaire inscriptible en compte.

À la source du fonctionnement productif capitaliste (autant que l’on réduit le capitalisme à la production) se trouve le travail (pour notre réduction hypothétique), mais le travail est immédiatement mesuré (en monnaie) et aussitôt inscrit dans des livres comptables.

Le seul travail à prendre « en compte » est le travail abstrait, le travail salarié, le travail mercenaire.

Le travail est toujours évalué en monnaie et inscrit dans des comptes.

Maintenant si on associe un travailleur à ce travail indifférencié (apporteur de monnaie), le travailleur devient aussi abstrait que le travail ; la classe est la rétroprojection du salaire ou du coût monétaire : le salariat.

Arrive alors le deuxième élément de la structure du marxisme révolutionnaire.

(2) La classe ouvrière exploitée est au centre d’un conflit gigantesque pour la capture ou la libération de l’énergie humaine, et, ici, du travail.

Arrive la lutte des classes, autour du travail.

Pour mettre la lutte ouvrière au centre du conflit pour la domination, il a fallu opérer les réductions que nous avons plusieurs fois signalées :

L’énergie humaine est réduite au travail ;

L’aspect affectif, spirituel, mémoriel, etc., est négligé ;

Alors qu’il est au centre du capitalisme contre-révolutionnaire ;

Le travail est considéré comme l’unique source productive ;

L’abstraction comptable, et le travail abstrait, censés correspondre à une unité de lutte, la classe ouvrière exploitée et en lutte contre son exploitation, cette abstraction est en fait ce qui détermine la classe (classe ainsi ingérée comme élément « participatif »).

Alors, informées de la vulgate marxiste travailliste, les forces contre-révolutionnaires ont pu définir leur stratégie prioritaire : la pulvérisation de la classe ouvrière, ceci passant par la pulvérisation des centres productifs, la destruction des « grandes usines », l’assaut aux « forteresses ouvrières ».

Mais également, en jouant sur les salaires et leur diversification, en introduisant le mérite, les forces contre-révolutionnaires ont fabriqué le « précariat ».

Ces forces se sont aussi engagées dans les failles laissées par le travaillisme ; elles ont délaissé la question de l’exploitation pour se tourner vers les autres aspects du contrôle de l’énergie humaine, bien au-delà du travail, en particulier vers l’affectif. La colonisation capitaliste de « la vie » ne s’effectue plus principalement en usine, mais s’effectue dans les salons communs où l’on regarde la télévision (qui a tué toutes les formes antérieures de sociabilité).

Pour contrer les luttes des travailleurs, le capitalisme s’est étendu en un gigantesque système religieux d’emprise. TOUTE l’énergie humaine, affective, amoureuse, croyante, mémorielle est mise au travail ; débordant le travaillisme marxiste.

La lutte ouvrière est prise à contre-pied. Car ce que vise le capitalisme est l’ingestion du travailleur et sa transformation en touriste consommateur.

L’horrible classe moyenne petite bourgeoise est le résultat de la contre-révolution.

Par suite d’une réduction exagérée de l’analyse de la valeur, les luttes pour la décolonisation de la vie se sont embourbées ; la lutte des classes réduite au conflit pour les conditions de travail était vidée de sens.

La fragmentation du travail, visée comme objectif politique, la destruction des centres industriels, « la mondialisation », tout cela a anéanti l’espoir travailliste, l’espoir du pouvoir ouvrier.

En un sens, le capitalisme et ses centres ordonnateurs, dont les États, a mieux compris la signification de l’analyse de la valeur (en termes de capture énergétique globale) que le marxisme travailliste. Le capitalisme s’assume en tant que système total ; non pas essentiellement spatialement, mais surtout culturellement.

Il fallait générer un homme nouveau, adéquat au système comptable ; il fallait donc liquider le vieux travailleur pour introduire un consommateur jeune et dynamique, auto-entrepreneur ou trafiquant de drogue.

C’est le thème de l’autonomie qui a été récupéré [13].

Mais cette récupération n’a été possible que parce que le marxisme travailliste révolutionnaire s’est arc bouté sur l’usine au sens restreint, sur le lieu de travail, sans jamais envisager de porter la lutte dans l’usine sociale ; essentiellement en déplaçant la lutte de l’usine ou du bureau à la maison (« casser les téléviseurs » n’a jamais été un slogan de lutte ! Et lutter contre « le patriarcat » reste très suspect, voire contre-révolutionnaire !).

Dans le capitalisme culturel correspondant à l’expression complète de la mesure monétaire comptable, le champ de bataille principal n’est plus sur le lieu de production (qui reste comme annexe), mais dans la consommation, ou dans la vie quotidienne, « à la maison ».

(3) Le troisième élément de la structure du marxisme travailliste est alors mis hors-jeu.

À la priorité donnée au travail et à la valeur travail, à l’introduction des luttes ouvrières comme conflit du travail, correspond la notion de parti ou d’organisation de la classe ouvrière.

Valeur travail, lutte du travail, parti des travailleurs, voilà la trilogie.

La généralisation (forcée par les forces contre-révolutionnaires) de cette trilogie implique que la lutte doit être totale, interne à la famille par exemple (les luttes féministes) et conduit à l’abandon du thème du parti des travailleurs.

La question essentielle est alors celle de la lutte anti-coloniale, pour l’émancipation de « la vie » ; lutte qui s’étend à toute la société, le capitalisme étant un ordre total.

Se repose alors la plus vieille question des sociétés dominées par des religions : comment lutter contre le despotisme ?

Une voie a été ouverte par le passage du marxisme travailliste au marxisme autonomiste : il ne s’agit plus de libérer le travail, mais de se libérer du travail ; et plus encore de se libérer de l’économie.

Reconnaître la grève des achats ou le boycott généralisé comme de nouvelles formes de grève, adaptées au capitalisme total.

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Source: Lundi.am