DĂ©cembre 1, 2020
Par Contretemps
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Pendant quelques annĂ©es de ma vie, j’ai cru que j’étais une passionnĂ©e de foot. La coupe du monde de 1986 reste parmi les souvenirs les plus heureux de mon enfance. Il faut avoir vĂ©cu ces annĂ©es-lĂ  en Argentine pour comprendre. Ce n’était plus seulement du foot : quelque chose d’autre, de l’ordre de la revanche et de la dignitĂ© populaires se jouait.

Les sensations Ă©prouvĂ©es lors de chaque match de l’équipe d’Argentine ont subsistĂ© presque intactes dans ma mĂ©moire. L’équipe montait Ă  grande vitesse lors de chaque contre-attaque.

On regardait ces matchs tous ensemble en famille, en se tenant les mains Ă  chaque belle action, en sursautant sur le canapĂ© aprĂšs chaque but manquĂ© ou action ratĂ©e de l’équipe adverse, en pleurant de joie Ă  la fin de chaque match. Le cƓur battait trĂšs fort. L’adrĂ©naline, la joie ? Les deux sĂ»rement. Je n’ai jamais vu mes parents aussi heureux. Ils rigolaient, ils faisaient des blagues, s’embrassaient. Ils Ă©taient assis cĂŽte Ă  cĂŽte sur le canapĂ©. En les voyant, je me disais bien que c’était ça le bonheur.

Pendant plus d’un mois, on n’a pas entendu parler des problĂšmes financiers du foyer causĂ©s par l’hyperinflation dans laquelle plongeait le pays. Aux interminables heures de travail de mes parents pour nourrir une famille de quatre enfants (le cinquiĂšme naĂźtra quatre ans plus tard), succĂ©daient le rĂ©confort face aux matchs de l’Argentine.

On avait mĂȘme droit Ă  du Coca-Cola et des chips pendant les matchs ! Ce qui autrement Ă©tait rĂ©servĂ© aux fĂȘtes d’anniversaire.

À l’école, garçons et filles, on ne parlait que de ça : « Tu as vu cette passe de Burruchaga ? Trop fort le mec Â», « et le jeu de Passarella ? Â», « Pumpido (j’étais amoureuse de lui Ă  l’époque), sans doute le meilleur gardien du monde ! Â», « Maradona, un dieu ! Â», « On a un gardien qui est une vraie merveille, il arrĂȘte les pĂ©naltys mĂȘme assis sur une chaise ! Â», on chantait ça en chƓur et sans arrĂȘt Ă  la recrĂ©e.

On Ă©changeait des figurines de ces joueurs qui Ă©taient pour nous tous et toutes des dieux. Ils nous rendaient heureux, ils rendaient heureuses nos familles. Ils Ă©taient presque en train de rĂ©ussir l’impensable : nos parents ne se disputaient plus. Ils Ă©taient en train de nous prouver que le bonheur existe.

Et puis, il y a eu le quart de finale.

L’Argentine Ă©tait arrivĂ©e en quarts ! Le bonheur allait continuer et le rĂȘve serait peut-ĂȘtre possible !

L’annĂ©e 1986 avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e annĂ©e de la paix par les Nations Unies. A chaque match on pouvait lire l’emblĂšme « Football for peace – Peace Year Â». Mais comment imaginer la paix Ă  quatre ans Ă  peine de la Guerre de Malouines ? Un des souvenirs les plus traumatiques de mon enfance.

Avoir six ans et habiter en Patagonie pendant cette guerre. Voir passer les avions militaires pendant mes jeux d’enfant et lever les yeux au ciel, troublĂ©e par le bruit assourdissant. « Il vont aux Malouines Â», me disaient mes parents, « vas-y salue avec tes mains nos soldats hĂ©roĂŻques Â».

Avoir six ans et devoir penser Ă  ça. Se rendre chez la fermiĂšre voisine pour lui acheter du lait. Sonner Ă  sa porte et la voir arriver toute excitĂ©e parce qu’elle avait cru que j’étais le facteur qui apportait une lettre de son fils parti aux Malouines. Il avait dix-huit ans son fils, comme la plupart des 12.500 soldats qui y sont partis.

Il faisait partie de la promotion malchanceuse qui avait commencĂ© le service militaire obligatoire au mois de mars, et qu’un mois plus tard Ă  peine le gouvernement dictatorial envoya aux Malouines. Il n’avait jamais pris un fusil, on lui a appris Ă  s’en servir en urgence. Il savait moins encore se servir d’un canon, on le lui a probablement enseignĂ© sur place. Il n’est jamais revenu le fils de la fermiĂšre, comme 649 autres soldats.

Avoir six ans et Ă©crire une lettre pour la glisser dans une tablette de chocolat Ă  envoyer au front.

Avoir six ans lorsque les cours Ă  l’école s’arrĂȘtent et qu’on nous emmĂšne cueillir des fruits, dont les adultes feraient de la confiture Ă  envoyer aux soldats des Malouines. « Une douceur pour les rĂ©conforter, car ils sont seuls, ils ont peur, ils ont faim et surtout ils ont trĂšs froid lĂ -bas Â», nous disait-on, tandis que d’autres enfants trouvaient dans des tablettes de chocolats achetĂ©es dans les commerces de tout le pays des lettres adressĂ©es Ă  ces mĂȘmes soldats, signe que le gouvernement ne leur faisait pas parvenir ces gestes de rĂ©confort.

Avoir six ans et faire des cauchemars de Margaret Thatcher, qui Ă©tait pour moi la femme la plus mĂ©chante qui ait jamais existĂ©. Je l’imaginais assise sur une espĂšce de banc dĂ©mesurĂ© qui coupait en deux le champ de bataille, s’amusant Ă  voir de petits soldats Ă©ventrĂ©s par ses bombes.

Il faut avoir vĂ©cu ces annĂ©es-lĂ  en Argentine pour comprendre l’ampleur de ce match de quart de finale.

Ce n’était plus seulement du foot : quelque chose d’autre, de l’ordre de la revanche et de la dignitĂ© populaires se jouait ce jour-lĂ . Il y a d’abord eu ce premier but de la tĂȘte (du moins c’est ce qu’on a cru sur le moment), marquĂ© par Maradona Ă  la minute 51, au dĂ©but de la deuxiĂšme pĂ©riode, et alors qu’on Ă©tait en train de se dire que les Anglais ne pouvaient pas s’en tirer ainsi. L’arbitrage vidĂ©o de nos jours l’aurait annulĂ© de suite. Mais Ă  l’époque cette technologie n’était pas au point. Il est passĂ©. Nous, on n’a rien vu de tout ça, mais on a vidĂ© nos poumons Ă  s’en dĂ©chirer la gorge en criant le but : « Gooooool, goooooool, gooooool Â».

AprĂšs le match, c’est dĂ©sormais lĂ©gendaire, el Diego reconnaĂźtra que ce fut un but marquĂ© de la main, mais pas la sienne, celle de Dieu, car il fallait gagner ce match Ă  tout prix, c’était trĂšs important pour les Argentins et Dieu a rendu possible ce que les hommes n’auraient pas pu.

Je n’ai plus jamais vĂ©cu de moments de joie aussi bouillonnants que celui-lĂ . Je me suis dit que c’était toujours comme ça le foot. Ou la vie, peut-ĂȘtre.

Et puis, minute 54, cet autre but, Maradona part du milieu du terrain, esquive, dĂ©passe, se dĂ©barrasse de tous ces Anglais, et comme si rien n’était, comme si des actions comme celle-lĂ  Ă©taient courantes au foot, il marque un but. À ce moment prĂ©cis, le foot Ă©tait devenu un art et ce but un chef-d’Ɠuvre. S’y ajoutaient les commentaires du journaliste sportif Victor Hugo Morales, ses larmes de joie, et ses excuses pour ces larmes. Ses mots et onomatopĂ©es marquaient avec une extrĂȘme prĂ©cision chaque mouvement de Maradona. Des mots si justes qu’on dirait prĂ©parĂ©s Ă  l’avance, et qui n’étaient que la spontanĂ©itĂ© la plus pure.

Ce jour-lĂ  est nĂ© chez moi le goĂ»t pour le langage, pour la parole prĂ©cise qui donne vie aux choses. Car je ne peux pas sĂ©parer « le but du siĂšcle Â» du rĂ©cit de notre Victor Hugo. « Cerf-volant cosmique d’oĂč sors-tu pour laisser sur ton chemin autant d’Anglais ? ». Il l’a fait, il a vengĂ© la mĂ©moire de nos jeunes soldats, l’absurditĂ© de leur mort sur les froids rivages de l’Atlantique sud.

L’Argentine gagne la coupe du monde de 1986, on connaĂźt la suite de l’histoire : un mythe a Ă©tĂ© consacrĂ© ce jour-lĂ . Un mythe qui Ă©tait dĂ©jĂ  en train de se construire depuis ses exploits dans l’équipe de Naples. « Siempre Maradona
 Â», « Toujours Maradona Â», disait Victor Hugo Morales au moment de commenter cette action incroyable, pour guider l’auditeur et lui faire comprendre qu’un mĂȘme joueur Ă©tait en train de faire tout cela[1].

AprĂšs cela, j’ai vraiment cru que le foot Ă©tait quelque chose d’extraordinaire.

Par la suite j’ai Ă©tĂ© déçue. Plus jamais, je n’ai retrouvĂ© une telle adrĂ©naline et une joie pareille lors d’aucun match. Plus jamais, aucune compĂ©tition ni coupe du monde ne m’a fait un tel effet.

Avec le temps, j’ai dĂ©cidĂ© de passer Ă  autre chose, le foot n’a pas autant de valeur que je l’avais cru.

Il paraĂźt que Maradona a fait de mĂȘme, on connaĂźt malheureusement d’autres suites de son histoire : drogue, femmes, excĂšs, machisme et violences physiques ou psychologiques envers ses propres filles et son ex-femme, refus de reconnaĂźtre ses nombreux enfants illĂ©gitimes (en bref, le comportement type de nombreux fils modĂšles du patriarcat, mais sous le zoom des camĂ©ras et les facilitĂ©s de l’argent).

Mais je garde toujours en moi le Maradona de 1986 et celui des quelques annĂ©es qui ont suivi. Celui qui a fait pour tant d’autres Argentin·es la mĂȘme chose qu’il a faite pour moi : nous rendre heureux·ses. Je garde le Maradona qui avait le gĂ©nie du langage, la perspicacitĂ© de la rue, la luciditĂ© du peuple, car il nous a laissĂ© des expressions mĂ©morables qui pimentent le parler quotidien argentin.

Mais il est toujours imprévisible celui-là.

Il meurt au moment mĂȘme oĂč Netflix diffuse la saison 4 de The Crown, que je regarde, curieuse justement du portrait de Margaret Thatcher.

Comme je m’y attendais, la sĂ©rie passe trĂšs rapidement sur le conflit de Malouines, Margaret Thatcher apparaĂźt plutĂŽt comme une femme trĂšs humaine, anĂ©antie par la disparition de son fils. Au mĂȘme moment, elle Ă©tait en train de faire tuer ou mutiler les fils de centaines de femmes argentines. Cela, jusqu’à son dernier souffle, Maradona ne m’a pas permis de l’oublier. Ah, siempre Maradona


Notes

[1] Lire Ă©galement Mickael Correia, « Maradona, Dieu et le Diable Â», CQFD, 25 novembre 2020.

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Source: Contretemps.eu