Juin 17, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Certes, j’ai quittĂ© le territoire national depuis quelques annĂ©es maintenant mais ce n’est pas une raison. Si jamais la fille de son pĂšre et la tante de sa niĂšce venait Ă  Ă©lire domicile au 55, rue du Faubourg Saint-HonorĂ©, je n’hĂ©siterais pas une seule seconde : je me barre Ă  nouveau. C’est-Ă -dire je reviens exprĂšs en France, j’y reste une heure –le temps de changer de terminal d’aĂ©rogare– et je repars illico pour l’étranger. S’il le faut, je demande mĂȘme l’asile politique aux Ăźles Canaries.

Je pourrais aussi brĂ»ler mon passeport. DĂ©chirer ma carte d’identitĂ© et la disperser aux quatre vents sous les fenĂȘtres du consulat de France. Plonger un coq vivant dans une marmite d’eau bouillante et le dĂ©pecer Ă  grands coups de hache. DĂ©couper mon maillot collector de Michel Platini en milliards de petits confettis dont je fleurirais la cuvette des toilettes avec. Apprendre le chinois afin de ne plus penser en français. Changer de nom, le mien Ă©voquant trop les volcans d’Auvergne et les doux pĂąturages normands.

Quel cauchemar ce serait d’avoir la dirigeante du Rassemblement national Ă  l’ÉlysĂ©e ! Tout juste si j’oserais sortir de chez moi. Dans la rue, certains me regarderaient avec commisĂ©ration ; d’autres, de dĂ©goĂ»t, me cracheraient au visage ; on me demanderait de dĂ©mĂ©nager, je n’aurais nulle part oĂč aller. Sur mon front, je porterais les traces de ma disgrĂące. Le cƓur en haillons, j’irais dans les villes inconnues, pleurant sur ce pays qui fut jadis le mien. Pour ne point donner l’impression d’apporter mon soutien Ă  ces scĂ©lĂ©rats en charge des affaires nationales, il me faudrait renoncer Ă  tout ce qui de prĂšs ou de loin Ă©voquerait la culture française –le roquefort, le pinard et la baguette de pain.

Ou alors, dans le panache qui est le mien, je me suiciderais. Je monterais en haut de l’immeuble le plus Ă©levĂ© de la ville et, enrobĂ© dans mon drapeau national, le visage dessinĂ© des couleurs bleu, blanc, rouge, je m’élancerais dans le vide, en m’époumonant Ă  gorge dĂ©ployĂ©e : « Vive la France. Â» Mon geste ferait le tour du monde. En un instant, dans l’imaginaire collectif, j’incarnerais le retour de l’esprit français, le vrai, celui qui donne sa vie pour le salut de sa nation tant aimĂ©e. Je deviendrais l’égal de Jean Moulin, le successeur de Charles de Gaulle, la fiertĂ© d’une France retrouvĂ©e. Plus tard, mes cendres rejoindraient l’enceinte sacrĂ©e du PanthĂ©on oĂč je m’installerais pour l’éternitĂ© des siĂšcles.

En fait, la chose que je redoute le plus, si jamais celle dont je refuse d’écrire le nom remportait la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle, ce serait de voir dĂ©barquer ma belle-mĂšre. Du haut de son indignation, je la vois trĂšs bien arriver en pleine nuit, les bras chargĂ©s de valises, et sans attendre son reste, s’installer dans notre chambre Ă  coucher pour ne plus jamais en repartir.

Elle vivrait parmi nous, ombre plaintive prompte Ă  s’effondrer en larmes Ă  la premiĂšre Ă©vocation du pays quittĂ©. Avec le sens de la dramaturgie qui la caractĂ©rise, d’une voix Ă©raillĂ©e par l’émotion, toutes les cinq minutes, de son sac, elle sortirait une photo de son Ă©poux mort il y a quelques annĂ©es et s’exclamerait toute vibrante : « Si Maurice Ă©tait encore vivant, rien de tout cela ne serait arrivĂ©. Â»

Je me garderais bien de lui rĂ©pondre que son Maurice, fleuriste de son Ă©tat, du temps de son vivant, votait rĂ©guliĂšrement Ă  droite et professait des paroles qui sentaient bon les idĂ©es de ces culs-terreux de Français de souche. Il me disait parfois : « Je n’ai rien contre les Ă©trangers mais encore faudrait-il qu’ils connaissent et comprennent l’esprit de ce pays, ce dont je doute fort. La plupart sont tout de mĂȘme des fainĂ©ants de premier ordre. Â» Je le laissais dire mais n’en pensais pas moins. En fait, je le trouvais comique. Il Ă©tait un Français de premiĂšre gĂ©nĂ©ration qui parlait comme s’il descendait de la lignĂ©e des rois de France.

Elle Ă  l’ÉlysĂ©e, nous entrerions dans une pĂ©riode de grand tourment. La dĂ©flagration serait telle que l’Europe s’écroulerait comme un chĂąteau de cartes et il ne s’écoulerait pas une annĂ©e avant que le pays tout entier ne s’effondre dans le chaos. Quand j’entends certains dire leur refus de voter pour celui qui lui serait opposĂ©, j’ai comme des envies d’étranglement qui me montent au cerveau. Quelle ignorance ! Quelle folie ! Quelle bĂȘtise ! On ne joue pas aux dĂ©s quand des vies humaines sont en jeu, lorsqu’on risque, par provocation toute juvĂ©nile, de mettre un pays Ă  feu et Ă  sang.

Nous n’en sommes pas là, nous avons le temps d’en reparler mais vous voilà avertis.

Vive la France.

Vive la RĂ©publique .

Laurent Sagalovitsch




Source: Demainlegrandsoir.org