téléchargementQuatre-vingts ans à peine nous séparent de ces mots – qui résonnent aujourd’hui d’une sinistre manière. Après l’escape game (« jeu d’évasion ») « Portbou 1940 afin de sauver Walter Benjamin » – un jeu de rôle obscène qui invitait les participants à revivre ses derniers jours –, voici venu le sombre temps, beaucoup plus grave, d’un tout autre ordre, le temps d’une nouvelle instrumentalisation du destin du philosophe allemand qui s’est donné la mort pour échapper au nazisme. Une trahison d’une tout autre portée.

En effet, au détour du programme de Louis Aliot, député du Rassemblement national, et élu maire à la mairie de Perpigna (Pyrénées-Orientales), on découvre non sans frémir sa volonté de rouvrir le centre d’art Walter-Benjamin, aujourd’hui fermé, pour en faire un lieu dédié « à la création et au devoir de mémoire (mise en place d’expositions, de conférences, de résidences d’artistes, créations in situ…) ». Laisserons-nous Walter Benjamin devenir un butin, un trophée, une prise de guerre dans la vaste tentative de dédiabolisation, puis de normalisation du Rassemblement national qui, dans ce but, n’hésite pas à évoquer, outre la mémoire juive, les Gitans et l’histoire tragique de la Retirada espagnole ?

Mémoire et histoire obligent. Elles nous obligent à rappeler et à nous rappeler que le parti de M. Aliot se situe dans l’héritage des mouvements politiques nationalistes qui, dans les années 1930 et 1940, en Allemagne d’abord, puis en France et en Europe, ont contraint Benjamin à fuir, l’ont persécuté et contre lesquels il s’est toujours dressé. Un parmi tant d’autres « sans nom » et qui doit témoigner pour eux.

Il est urgent de se souvenir d’eux, de leurs combats, et de prendre la pleine mesure dans notre présent de cette phrase terrible : « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. Et cet ennemi n’a pas fini de triompher. »

Il est urgent d’arracher le nom de Walter Benjamin – pour le mettre en sûreté – des mains de l’extrême droite et de tous ceux qui réécrivent l’histoire, une fois encore, à l’encre des oppresseurs d’hier tandis qu’ils stigmatisent, sous toutes ses formes, l’étranger et le migrant.

Nous sommes convaincus que la mémoire de ce qui se joua à Portbou pour Walter Benjamin comme pour tant d’autres, à quelques encablures de Perpignan, nous oblige à réagir avec la plus grande netteté. « No pasaran ». C’est dans cet esprit de résistance à toutes les formes de l’oubli et de la manipulation de notre mémoire collective que nous nous opposons fermement, et par tous les moyens disponibles, à ce que le nom de Walter Benjamin soit associé à la réouverture d’un centre d’art à Perpignan, sous la mandature d’un maire appartenant au Rassemblement national.

(Cet appel est initialement paru dans Le Monde du 1er juillet 2020)

Post-scriptum de « L’association pour le Prix européen Walter Benjamin »

C’est pourquoi nous ne pouvons accepter la réouverture du centre d’art Walter Benjamin ce 11 juillet 2020, après une longue période de déshérence et d’abandon, sous la mandature de Jean-Marc Pujol, maire sortant, qui n’a pas considéré ce projet comme une priorité, c’est un euphémisme – alors qu’il déclarait en 2013, lors de l’inauguration, que « la révolution ne fait que commencer » –, allant jusqu’a transformer le centre d’art en annexe de la médiathèque – faute d’avoir réussi à le vendre –, après n’avoir eu aucun état d’âme à fermer la Haute Ecole des Beaux-Arts.

L’adjoint à la culture de Perpignan ne croyait pas si bien dire lorsqu’il annonçait : « On implante une épine, un point d’interrogation en plein cœur de Perpignan ». L’épine est donc restée dans le pied, pour devenir une « vitrine culturelle » fantôme. Le nom « Walter Benjamin » ne servant que de faire valoir à une pensée politique très éloignée, pour ne pas dire radicalement antagoniste, à celui dont on revendiquait le nom.

Sans boussole ni direction artistique, les locaux sont aujourd’hui devenus salle polyvalente, louée ou mise à la disposition de galeries privées et de partenaires culturels. Il était dès lors facile pour le candidat du Rassemblement national de s’emparer de cette coquille vide et de venir dans quelques jours inaugurer en grande pompe une exposition, initiée depuis plusieurs mois par le cercle des amis du musée Rigaud. Comment en est-on arrivé là ? Quand s’arrêtera l’instrumentalisation du nom de Walter Benjamin ?


Article publié le 06 Juil 2020 sur Raslfrontrouen.com