Octobre 25, 2021
Par Lundi matin
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Si je ne veux pas que ma rage, que ma seule rage l’emporte, si je ne veux pas que le monde entier, que toutes les manifestations de ce monde se concentrent en un point de rage, se mesurent Ă  ma rage immesurĂ©e, incommensurable Ă  l’ordre des raisons, si je ne veux pas sur la digue essuyer les dĂ©ferlantes de ma rage, du plus profond milieu de l’ocĂ©an souffler, monstre marin, les remous effrayants de ma rage, si je ne veux pas engloutir la barque, les quelques Ăąmes fugitives, fuyardes, embarquĂ©es vers nulle part, vers partout ailleurs que dans ce monde, vers l’ailleurs introuvable, si je ne veux pas renoncer Ă  la chance de survie, au suspens de toute vie vouĂ©e Ă  l’englouti, si je ne veux pas noircir la nuit, manger le cadavre des noyĂ©s, crier plus fort que la tempĂȘte, hurler avec les fous, agir en dĂ©ment,

si je ne veux pas lire et relire ce qui s’écrit d’un sang blanc sur peau noire, baver visions et prĂ©visions, raisons et oraisons, si je ne veux pas assoiffer la mer, faire vomir la terre, et le ciel – le ciel – le ciel s’évanouir, si je ne veux pas souiller l’univers de mes hauts le cƓur, de ma vanitĂ© sans limites, radicale comme bouffĂ©e par la racine, si je ne veux pas roter mon argument Ă  la face d’un ange, le faire rougir dĂ©culottĂ©, traĂźner ses ailes au tribunal, abandonnĂ©es Ă  la crasse blanche des mains de juges assassins, si je ne veux pas m’empiffrer de rĂȘves tout juste bons Ă  empiffrer la lettre et les lettrĂ©s, si je ne veux pas livrer mon corps Ă  l’épreuve d’écrits vipĂ©rins, au lĂ©chage de pomme et succion de grenade, Ă  l’Ɠil sniper, aux langues de putes et Ă©paules de serpent, si je ne veux pas cracher Ă  tous les coins de rue, pisser sur la voie lactĂ©e, si je ne veux pas haĂŻr et maudire proches et lointains, lit conjuguĂ© imparfait, catastrophe nuptiale et traces vagabondes, si je ne veux pas ramper dans la boue, boire l’eau des Ă©gouts, laper la soupe dans le caniveau, si je ne veux pas me regarder mourir au miroir de ma salle de bain, frapper le marteau du malheur sur l’enclume du bien-ĂȘtre, ni prĂ©fĂ©rer l’outil Ă  la masse, si je ne veux pas m’en tenir Ă  ce que je ne veux pas, Ă  dire tout ce qui n’est pas pour laisser deviner ce qui est, si je ne veux pas sans arrĂȘt ruser avec ma fin, affirmer ce qui arrive quand plus rien n’arrive, manifester la mort quand la vie est en taule, ronger mon frein, manger mon poing, le dernier qui me reste, si je ne veux pas trahir mes amis que nul pacte ne retient, dĂ©sespĂ©rer l’enfant innocent de tout espoir, si je ne veux pas mortifier mes dĂ©sirs massacrĂ©s dĂ©jĂ , par d’autres, si je ne veux pas mourir idiot intelligent, tuer la pensĂ©e dans l’Ɠuf du nĂ©ant, dĂ©truire le temps dans la fuite des galaxies, si je ne veux pas dire Maintenant dans le tombeau d’Hier ou de Demain,

/ alors je dois admettre qu’il est dĂ©jĂ  trop tard, mais ne pas en dĂ©duire que, par consĂ©quent, nous avons tout notre temps.

Des colonies de coccinelles dans la feuillure de la fenĂȘtre, les cerfs brament comme chaque annĂ©e Ă  la mĂȘme heure, au mĂȘme fin fond de la mĂȘme forĂȘt oĂč tout a changĂ© pourtant, les insectes en pleine chaleur hystĂ©risent la touffeur de l’air, la tique trouve refuge dans le cou du chat qui la nourrit de son sang, le chevreuil danse sur un air d’opĂ©ra inaudible, la buse dĂ©crit les cercles d’une douce spirale symphonique au-dessus de sa proie, le renard me fixe au loin, seul au milieu du champ, et moi seul dans le chemin qui passe, le lĂ©zard Ă  peine dĂ©rangĂ©, pas vraiment dĂ©rangĂ©, s’enfuit et se cache, joue presque Ă  se cacher de moi mais pas du reste du monde, la blanche aigrette Ă©coliĂšre accompagne les sabots de la vache, fidĂšle buissonniĂšre, puis subtile passagĂšre sur son dos, la chouette tarde au-delĂ  de la permission de minuit, renvoie l’écho cardinal Ă  sa semblable, les fourmis dĂ©truisent mĂ©thodiquement le scellement de sable des dalles de la terrasse,

/ la nuit, il n’est jamais trop tard pour la faune, qui reprend ses droits, le jour lui rend la fraĂźcheur du temps, le sien menacĂ© comme jamais par le nĂŽtre, dont elle rĂ©vĂšle tendrement l’épouvante.

Le tragique s’est vidĂ© de ses mots, images, actes, gestes et cris. Seul le silence maintenant le restitue, en son Ă©coute, dans le regard ou la prĂ©sence d’une bĂȘte. L’animal souverain, exposĂ©, est tragique, et tout humain qui s’élĂšve Ă  hauteur du trop tard, et l’affronte, est un animal tragique.

El sub-caporal




Source: Lundi.am