ACTA : Quand on parle d’opéra en grève, de quoi parle-t-on exactement ? De quels corps de métier, quelles situations/statuts, quelle organisation ?

X : Depuis le 5 décembre, quand on parle d’opéra en grève, ce sont les danseurs, les musiciens, les techniciens, les habilleuses, les chœurs, une partie de l’administration sur les grosses journées de mobilisation…

Un spectacle, c’est l’union du travail de tous ces métiers-là, et s’il en manque un, ce n’est pas faisable. Il n’y a donc eu aucun spectacle entre le 5 et le 31 décembre, ce qui est assez énorme, sachant que — beaucoup de gens l’ignorent, mais — l’opéra c’est trois choses différentes : le ballet, l’orchestre et les chœurs. Les danseurs et l’orchestre font des spectacles ensemble évidemment, nous les danseurs, dansons sur une musique, donc avec un orchestre. Les chœurs, les chanteurs d’opéra, ça n’a rien à voir. Souvent, on ne les croise même pas, en fait, ce sont vraiment deux choses différentes. Donc, en prenant ces deux aspects réunis, entre le 5 et le 31 décembre, il aurait dû y avoir chaque jour un spectacle soit de danse soit d’opéra et il n’y en a eu aucun. Parfois, plusieurs spectacles par jour ont été annulés, parce qu’on travaille à l’opéra Garnier et à l’opéra Bastille, qui font partie de la même entreprise, donc ça fait beaucoup de spectacles annulés.

ACTA : Parmi les travailleurs de l’opéra, quels sont les types de statuts ?

Y : On est salariés, pour la plupart assimilés fonctionnaires — en tout cas pour les danseurs. Chez les techniciens, il y a pas mal d’intermittents. L’orchestre, c’est l’orchestre de l’Opéra de Paris donc c’est souvent des titulaires. Ça regroupe des situations différentes. Nous, chez les danseurs, les grévistes c’était les CDI.

X : Il y a 154 CDI chez les danseurs et chaque année environ une dizaine de CDD qui sont pris à l’année, et qui doivent passer un concours pour être titularisés. Donc c’est surtout les CDI qui sont en grève chez les danseurs. Chez les techniciens — c’est ça qui avait été assez touchant en termes de solidarité — dans les premiers jours de grève, alors qu’on ne savait pas dans quoi on s’embarquait, je crois que des CDD machinistes se sont mis en grève, alors qu’ils sont très précaires, sur des heures de nuit majorées et ont donc perdu une grosse partie de leur revenu mensuel. C’était quand même remarquable.

ACTA : Combien de danseurs, de techniciens ?

X : Les danseurs, on sait qu’il y en a 154 fixes et une dizaine de CDD. Après les autres… Ça doit se trouver. Il y a plusieurs équipes, de jour et de nuit, et il y a les fixes et les non fixes, donc je ne sais pas trop.

ACTA : Mais, de fait, c’est un secteur où même avec peu de personnes en grève, le spectacle devient impossible…

Y : Oui. L’orchestre et les danseurs sont donc les plus aptes à bloquer le spectacle, parce que sans danseur et sans orchestre, on ne peut pas faire le spectacle. Alors que lorsque les techniciens ne mettent pas le décor, la direction veut nous faire jouer quand même, sans décor, sans costume.

X : Ça a déjà été fait. Il y a quelques années c’est arrivé qu’il y ait des spectacles sans costume parce que les techniciens faisaient grève et la direction avait tenu à ce que le spectacle se tienne quand même.

Y : Mais cette fois, c’était beau parce qu’il y a eu un élan de solidarité entre les services. Comme les danseurs ont beaucoup fait grève, notamment sur Le Parc [ballet d’Angelin Preljocaj programmé en décembre à l’opéra.] à Garnier, les techniciens et les autres services ont fait une cagnotte solidaire pour les aider.



ACTA : À partir de la situation que vous avez décrite, comment s’est organisé le mouvement à partir du 5 décembre ? Les syndicats ont-ils été à l’initiative des actions ? Quels sont les rapports de force ? Comment en êtes-vous notamment venu·e·s à l’idée de faire des représentations publiques, et comment ça s’est organisé ?

Y : On a fait la grève générale le 5 décembre, ça a commencé comme ça, puis on a fait des AG quasiment tous les jours pour se retrouver, parler de la suite, se mettre d’accord. Au début, c’était un peu compliqué, en tous cas chez les danseurs, car beaucoup ne comprenaient pas l’impact que ça aurait de continuer la grève sur tout le mois, parce que c’est inédit pour nous de s’engager dans une lutte comme ça, c’est arrivé une seule fois en 1995.

ACTA : Le dernier mouvement social à l’opéra c’était 1995 ?

X : Chez les danseurs il me semble que oui, même si je crois qu’entre temps il y a peut-être eu quelques jours de grève par-ci par-là concernant des revendications très internes à l’opéra, mais c’était très local.

Y : Du coup, là c’est inédit, et on ne savait pas du tout comment ça marchait une lutte comme ça.

X : Je pense que beaucoup de danseurs aussi — parce qu’il faut savoir qu’un gros pourcentage de la compagnie a moins de 22 ans — débarquent, ont été engagé à 17-18 ans : c’est un rêve qui se réalise, c’est une bulle. Mais côté droit du travail, des questions comme « qu’est-ce que je suis en tant que salarié, en tant que citoyen ? et on ne va pas être fâché contre moi après ? », toutes ces questions normales qu’on se pose, ce n’est pas juste le petit nouveau qui se les pose, c’est beaucoup de monde, car des gens intègrent la troupe chaque année. Une grosse partie de la compagnie est jeune, et ça joue énormément. Beaucoup n’ont pas compris — pas forcément que chez les jeunes d’ailleurs — pourquoi on se mettait en grève de façon si dure avant les annonces. Il y a eu un tournant au moment des premières annonces le 10-11 décembre : beaucoup n’étaient pas trop sûrs, et quand il y a eu les annonces, ils ont décidé de suivre pleinement, et là vraiment tout le monde s’y est mis, même les plus jeunes, mais tous ne venaient pas encore aux manifs. Après les annonces, tout le monde est sorti, tout le monde était à fond.

Beaucoup n’ont pas compris — pas forcément que chez les jeunes d’ailleurs — pourquoi on se mettait en grève de façon si dure avant les annonces.

Et là, on va voir la semaine prochaine : beaucoup de personnes sont rentrées dans leur famille, ne sont pas là, donc les choses reprennent à partir de lundi de la semaine prochaine, et la grosse question qu’on se pose et qu’il va y avoir à voter c’est de continuer la grève dès maintenant, dès nos répétitions. Sachant qu’il n’y a pas de spectacle prévu avant fin janvier, mais ça impliquerait qu’on ne se prépare pas pour le spectacle, et si fin janvier, ça s’est résolu, on ne sera pas prêts pour le spectacle ; ou alors on continue à travailler jusqu’à fin janvier, on garde cette cartouche de se mettre en grève pour le spectacle, mais on le prépare quand même. C’est un peu compliqué.

Y : Hier, la première représentation du Barbier de Séville a été annulée, car ils ont fait grève, mais c’est l’opéra.

X : Mais nous, la danse, nos prochains spectacles ne sont que fin janvier. En ce qui concerne les AG, comme beaucoup de personnes sont absentes, les choses vont reprendre à partir de la semaine prochaine. On a un préavis de grève reconductible sur les spectacles donc il va falloir réfléchir à ça. Moi j’imagine que ça ne sert à rien de faire grève pour les répétitions, car ça n’a pas d’impact, c’est surtout pour nous que c’est dur, dans le sens où ce n’est pas qu’un travail qu’on ne rend pas, c’est nous qui galérons si on ne danse pas pendant un mois. Les jours de manifs, les gens étaient en manif à 13 heures, mais le matin on était à la danse pour s’entraîner quand même parce qu’il faut garder la forme. C’est donc un peu compliqué, c’est pour ça que ça penchera sûrement dans le sens « on fait les répétitions » et dès qu’il y a des spectacles à nouveau, on verra.

ACTA : Pour revenir un peu en arrière, quelle a été l’importance des syndicats dans l’amorce du mouvement ? Est-ce plutôt venu de gens qui étaient porteurs, ou est-ce que c’était initié par des délégués syndicaux ? Est-ce qu’il y a des délégués syndicaux d’ailleurs ?

Y : Oui, il y en a. Le ballet, on est représentés par la CGT et Sud ; ça a été surtout la CGT pendant très longtemps, mais depuis cette année Sud est devenu majoritaire. C’est eux qui ont été à l’initiative de faire des réunions ; de nous informer ; ils ont un peu guidé le mouvement comme ils pouvaient et ont travaillé en intersyndicale.

ACTA : Et pour organiser les actions publiques, c’était une idée présente dès le départ, ou qu’il a fallu travailler ? On a également vu des vidéos où des annonces de spectacles annulés ont été faites et toute la salle a hué…

X : Ça, c’était à l’opéra de Lyon.

Y : On a hésité à faire ça d’ailleurs.

X : Ce serait bien. Je pense que de toute façon il faut utiliser toutes les cartouches.

Y : L’action publique, c’est venu quand on s’est rendu compte qu’on n’avait aucune visibilité, que les gens n’étaient pas au courant de notre régime spécial : on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose pour marquer les esprits et être médiatisés. Et ça a marché…

X : Et il s’agissait aussi, dans l’essence même de l’action, de montrer cette excellence qui est tout simplement, d’un point de vue pragmatique, possible parce qu’il y a un régime spécial.

C’est-à-dire que, et ce n’est pas pour nous vanter, mais 28 nanas qui dansent sur du marbre en décembre sous dix degrés et arrivent à faire un truc à peu près professionnel, ça montre quand même quelque chose. Sans ce régime spécial, cette compagnie ne serait pas du même niveau d’excellence.

Ce n’est pas pour nous vanter, mais 28 nanas qui dansent sur du marbre en décembre sous dix degrés et arrivent à faire un truc à peu près professionnel, ça montre quand même quelque chose.

Y : Pour nous aussi, au sein de la maison, c’était super fort comme moment.

ACTA : Et comment ça s’est passé, concrètement ?

X : En 48 heures on n’a pas mangé, pas dormi, on s’est tous envoyé des messages par centaines sur des groupes WhatsApp jusqu’à 3 heures du matin. La chorégraphie, la musique, etc. ont été changées, ce n’est pas exactement ce qu’il y a dans Le Lac [des cygnes de Tchaïkovsky, chorégraphie de Rudolf Noureev] ; c’est plein de petits bouts, on a fait des coupures…

ACTA : Et le choix du Lac, c’est parce qu’il se jouait à ce moment-là et donc vous l’aviez préparé ?

X : Non même pas, c’est que c’est quelque chose que l’on connaît toutes ; pour les gens qui ne connaissent pas la danse, s’il y a un ballet qu’ils connaissent c’est Le Lac des cygnes ou Casse-Noisette.

Y : Mais c’est dommage qu’il n’y ait eu que la figure féminine représentée, car il y a aussi des hommes à l’opéra et ça aurait été cool de faire quelque chose avec eux, mais en tout cas on était tous et toutes derrière ce projet, et c’était un beau moment.

ACTA : Et par exemple, qui est-ce qui modifie la chorégraphie ?

X : Deux danseurs de la compagnie se sont portés volontaires. En fait, ils n’ont pas vraiment modifié : ce sont bien les pas de base de la chorégraphie, mais il y en avait qui n’étaient pas réalisables sur le marbre, dehors… donc ils coupaient et on retrouvait un moment à peu près cohérent où reprendre. L’orchestre a donc également changé ses partitions, c’était toute une organisation. Surtout, on l’a fait à 28 alors que normalement c’est 24 ou 32 donc les deux danseurs ont également repensé tous les dessins. Mais en fait, le 5 décembre, on ne savait pas où allait aller ce mouvement ni à quel point il allait être dur, suivi… Au bout de deux semaines de grève dure, d’AG tous les jours, des danseurs qui n’ont jamais fait grève, ne sont pas forcément militants à la base, se sont donc dit « déjà, on fait un truc de ouf, ça veut dire qu’il faut faire plus ». Mais beaucoup de monde avait déjà cette idée de faire un spectacle de danse quelque part. Et quelques jours avant Noël, une danseuse a envoyé un mail et tout le monde a répondu oui. Mais c’était déjà implanté dans la tête de plein de gens.

ACTA : Et du coup tous les grades du ballet ont contribué ?

X : Il y avait plusieurs grades oui.

ACTA : Et vous avez eu des retours d’énormément de monde, du monde entier ?

X : Oui, artistes, travailleurs, étrangers, grévistes, PCF, Philippe Poutou… (rires)

ACTA : Et au niveau national, vous êtes en contact avec d’autres danseurs d’autres villes ? Il y a une coordination nationale ?

X : Pour l’instant malheureusement, non. Après, on est la seule compagnie de danse à avoir ce régime spécial, les autres non, malheureusement. Il n’y a donc pas trop de liens.

Y : Mais j’imagine que pour les autres compagnies, ça peut être un moyen de remettre en question leur situation et d’essayer de négocier, d’avoir un truc plus juste.

X : De toute façon, dans les autres compagnies, s’il n’y a pas de régime spécial, il y a des compagnies qui doivent aussi avoir des CDI, mais aussi des CDD donc des intermittents du spectacle, pour qui cette réforme est catastrophique donc ils doivent probablement se mobiliser, soit sous la CGT spectacle, soit à titre personnel.

ACTA : Est-ce que c’est la première fois qu’un tel mouvement s’organise à l’opéra ? Quel est l’état des rapports de force en interne ? Est-ce que les rapports sociaux sont plutôt tendus ?

Y : Le rapport avec la hiérarchie est assez difficile : certains hésitaient à se mettre en grève par crainte que ce soit mal vu par la direction, c’est un peu compliqué.

X : Le fait est qu’à l’opéra, le principe de hiérarchie est plus fort que n’importe où ailleurs, même au sein des danseurs. Je ne dirais pas que c’est de la concurrence, parce qu’on n’est pas méchants entre nous, mais on s’est habitués à ce fonctionnement basé sur la reconnaissance et le respect en fonction de la hiérarchie (grades, ancienneté). Par contre, le mouvement que nous traversons actuellement est entrain de briser beaucoup de barrières et c’est formidable.

Le mouvement que nous traversons actuellement est entrain de briser beaucoup de barrières et c’est formidable.

Y : Sauf exception, on est quand même assez soudés, moi je le vois comme ça.

X : Je ne sais pas. En tout cas, il y en a qui sont terrorisés, qui se sont demandés ce que ça peut avoir comme effet sur leur progression au sein de l’opéra, qui font directement le raccourci : « si je me mets en grève, je ne vais pas avoir de rôle l’année prochaine ».

Y : En fait, on est conditionnés à penser comme ça. Par exemple même moi qui suis pour la grève, contre la réforme, j’ai cet automatisme dans la tête « je suis en train de me griller », ce sont des automatismes qui restent, car on nous a tellement appris à faire bien.

ACTA : Comment ça se décide justement la répartition des rôles ?

X : C’est la direction et son équipe : des répétiteurs, des profs. C’est pour ça que cette grève n’aurait pas pu avoir lieu et ne pourra pas continuer si ce n’est pas tout le monde ensemble, chez les danseurs en tous cas. Sinon personne n’aura le courage de dire « moi je suis gréviste par conviction ou par solidarité avec d’autres secteurs ». Déjà là on a l’impression de faire des trucs de ouf.

ACTA : Et est-ce qu’il y avait déjà eu des bases d’organisations à l’opéra, que ce soit sur des batailles généralistes ou internes ? quelle est en général la réaction de l’opéra par rapport aux luttes sociales ?

X : Jusqu’à maintenant c’était la non-réaction, on peut le dire.

Y : Il y a les techniciens qui revendiquaient des trucs parfois, ou les intermittents.

X : Mais ce n’était jamais vraiment « l’opéra », c’était un secteur. Par exemple pendant la loi Travail qui a secoué la France, à l’opéra ils n’étaient même pas au courant qu’il y avait cette loi, donc c’est super inédit.

En 1995, on était trop jeunes, mais ce que j’ai compris c’est que l’opéra s’était mis en grève, mais c’est surtout les chœurs qui ont été sur le devant de la scène et qui avaient chanté dehors. C’est drôle, car ça avait été mentionné au tout début de la grève en AG : un ancien avait dit « oui en 1995 les chœurs sont allés devant et ont chanté » et les danseuses ont rigolé « hey, mais c’est décembre ». Mais 10 jours après on était là-bas, sous 10 degrés. Mine de rien, ça a fait son chemin…

ACTA : Quelle est votre position aujourd’hui par rapport à la réforme ? Concernant la reconnaissance de la pénibilité, le régime de retraite, et la clause du grand-père que vous avez refusée ? Pouvez-vous revenir sur cette clause du grand-père également ?

X : Elle concernait juste les danseurs qui rentreraient en 2022 et il a été majoritairement décidé que ce n’était pas possible d’accepter ça. Je vais dire un peu ce qui a été dit dans tous les médias, mais le travail de danseur à l’Opéra, ce n’est pas juste un travail, c’est quelque chose de très sensible, affectif, c’est un rêve d’enfant. On appelle ça une maison, parce que c’est vrai qu’on y passe beaucoup de temps. Et c’est un gros héritage culturel, ça fait 350 ans que ça existe donc c’était évident que les danseurs n’allaient pas sacrifier les prochains, alors qu’eux sont juste une partie de quelque chose qui existe depuis si longtemps, et n’allaient pas accepter de partir tranquillement avec leur retraite et ignorer la condition future des danseurs et le dépérissement de l’opéra. C’était impensable donc ça a été refusé sans hésitation.

ACTA : Est-ce que vous pouvez expliquer comment fonctionne votre régime spécial et ce que la réforme des retraites changerait ?

X : À 42 ans, les danseurs arrêtent leur activité au sein de l’Opéra en tant qu’artistes, et entament leur seconde vie professionnelle. Ils ne touchent bien évidemment pas une retraite jusqu’à leur décès, mais une pension, c’est-à-dire une petite somme d’argent qui vient aider à leur reconversion et compléter leur nouveau revenu (souvent moindre qu’à l’opéra car il est difficile à cet âge de retrouver un emploi à temps plein chez des gens qui pour la plupart ont à peine le baccalauréat). Cela permet à ces anciens retraités de maintenir leur niveau de vie jusqu’à l’âge légal de la retraite. Ils touchent donc 20 ans plus tard leur retraite comme tout le monde. La suppression pure et simple cette pension est envisagée.

ACTA : Comment s’est organisée la solidarité avec les autres secteurs ?

Y : Au début de la grève, on se réunissait d’abord par service et au fur et à mesure les gens ont commencé à se rendre aux AG d’autres services, et on finissait par faire des AG pour tout le monde. Ça nous a aussi permis de connaître les gens avec qui on travaille parce qu’il y avait peu de rapports entre les services, donc on a pu se rencontrer et tisser des liens.

X : Comme dans toute lutte, plein de liens se sont tissés. Quand tu viens voir un spectacle, tu te dis que les gens qui travaillent pour se connaissent, mais en fait non. Les musiciens sont dans leur salle à un autre étage, ils se préparent, et après ils rejoignent la fosse d’orchestre. Nous, les danseurs, on est au maquillage pendant que les techniciens sont en train d’installer. Pendant le spectacle, on échange des mots, on voit les gens, mais c’est bref. Après le spectacle, chacun retourne aux choses qu’il a à faire, donc on ne se connaît pas.

Y : Au début, j’ai l’impression que les autres services se méfiaient un peu des danseurs, parce qu’on n’a jamais été impliqués dans une lutte comme celle-là, donc ils nous demandaient si on allait vraiment les suivre. C’était inédit pour eux de nous voir unis. Mais on a gagné leur confiance et ça a créé des liens encore plus forts parce qu’on était tous ensemble dans la même lutte.

Ça a créé des liens encore plus forts parce qu’on était tous ensemble dans la même lutte.

ACTA : On croise souvent la banderole « Opéra en grève » en manifestation, il y a un cortège ?

X : Oui, on se donne toujours rendez-vous pour aller manifester.

Y : C’était moins peuplé parce que c’est les vacances, mais même le 17 décembre, par exemple, tout l’Opéra était dans la rue alors que la mobilisation avait été assez réduite.



ACTA : Dernière question. Quand on pense à l’inaccessibilité de la danse classique, tant en termes financiers qu’en termes culturels, comment on peut penser une lutte comme celle de l’opéra dans une perspective politique plus large ?

X : L’opéra, ce n’est pas tant un problème de prix : il y a des places à 5, à 10, à 15 euros. Il faut aller directement à la billetterie et pas sur internet (car il y a un quota de places vendues sur internet, qui partent en cinq minutes). Je pense vraiment que l’idée bourgeoise avec une connotation très élitiste de l’opéra, c’est une idée, ce n’est pas un fait. Ce n’est pas une question de prix, c’est une question d’idée profondément ancrée dans la société. Quand on est sur scène, on ne se dit jamais « Ah j’espère qu’il y a des bourgeois cultivés qui savent de quoi on parle », on danse, déjà pour nous, et aussi pour le public. Mais les plus belles réactions sont souvent les réactions de gens qui ne connaissent pas. C’est plus spontané, plus réel. Et puis on en sort presque plus fiers d’avoir fait aimer la danse à quelqu’un qui ne connaissait pas du tout. Cette barrière est vraiment idéologique. Les gens riches qui viennent et qui sourient dans les couloirs parce qu’ils sont juste fiers d’être là, je ne sais même pas s’ils aiment vraiment l’art, qu’ils viennent s’ils veulent, mais les autres gens on les attend, et c’est pour ça qu’on a fait un spectacle dehors.

Les gens riches qui viennent et qui sourient dans les couloirs parce qu’ils sont juste fiers d’être là, je ne sais même pas s’ils aiment vraiment l’art, qu’ils viennent s’ils veulent, mais les autres gens on les attend, et c’est pour ça qu’on a fait un spectacle dehors.

Y : En voyant les retours positifs de ce spectacle qu’on a fait dehors, on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire, que c’était aussi bien de délocaliser les spectacles et faire en sorte que ce soit accessible gratuitement pour tout le monde.

ACTA : Comment on fait pour casser cette barrière ?

X : Je ne sais pas si nous pouvons faire beaucoup. Moi ça m’arrive d’aller aux spectacles en jogging. Toute cette connotation date du siècle dernier. C’est normal que les gens pensent ça, mais on leur dit « Vous êtes bienvenus, venez ». J’ai lu des extraits du livre de Bourdieu sur le musée, et il en parle beaucoup. La culture est presque une forme d’oppression, une séparation entre les classes sociales. Et la plus grosse honte, ce n’est pas de ne pas avoir les moyens, c’est plutôt de ne pas savoir de qui on parle lorsqu’on parle d’un auteur, d’un compositeur, etc. C’est cette hypocrisie de la culture qui construit ce mur et qui génère l’autocensure des gens qui, du coup, ne mettent pas les pieds à l’opéra Garnier ou à la Philharmonie de Paris parce qu’ils croient que ce n’est pas leur place. Alors que c’est leur place, qu’ils la prennent !

ACTA : Et ça, ce sont des questions discutées au sein du ballet ? Car par exemple à l’époque où il y avait eu Millepied [1] qui avait fait des déclarations comme « il n’y a que des blancs », ça donnait l’impression de repolitiser certaines questions au sein d’une institution très propre sur soi, à l’image de son public.

X : C’est lui qui a mis en place les avant-premières jeunes. Maintenant, avant chaque série de ballets (quand on fait un spectacle on le fait environ une vingtaine de fois sur un mois), les moins de 28 ans peuvent assister aux avant-premières pour 10 €. C’est dans l’idée de la direction d’évoluer en même temps que l’époque, donc les choses se mettent en place tout doucement.

Y : Dans les musées aussi, il y a de plus en plus de partenariats, des retransmissions au cinéma…

X : Voilà, toutes ces choses. Ça avance doucement, mais par-dessus tout, il faut que les gens s’autorisent à venir. Ma famille — qui est nombreuse — vient me voir danser et prend des places à 15€ maximum. Il ne faut pas confondre le lieu, ses dorures, sa grande musique, avec ceux qui y vont ou y travaillent et qui ne sont pas forcément richissimes ni bourgeois. Les classes sociales sont très hétérogènes au sein de la compagnie, puisque nous faisons tous ce métier par passion et la passion touche n’importe quelle couche de la société. L’école de l’opéra n’est pas payante, donc ce n’est pas une question de prix. Si des bourgeois viennent nous voir, nous ne sommes pas responsables (rires).




Article publié le 28 Jan 2020 sur Paris-luttes.info