DĂ©cembre 7, 2020
Par Lundi matin
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Destruction du Léviathan, Gustave Doré, 1865

Tenir la position yoga du cobra avec des mains rouge vif pendant que l’aiguille de tatouage pique le titre 2020 en bas de son dos : l’artiste Smirna Kulenović a performĂ© rĂ©cemment en nous offrant un poĂšme-symbole comme une expĂ©rience dans la chair de nos psychĂ©s, en crescendo quotidien dans la porositĂ© de nos corps confinĂ©s oĂč “rien ne me sĂ©pare de la merde qui m’entoure” nous souffle Despentes. Nous sommes sales et Ă  vif, voilĂ  ce que dit 2020 Ă  nos civilisations occidentales qui surfent encore sur l’idĂ©al archaĂŻque de puretĂ© d’un engagement, d’un geste ou d’une image. Le vrai n’est qu’un moment du faux dans la banalitĂ© du mal de nos sociĂ©tĂ©s spectaculaires, des normes et des dĂ©viances dont nous ne nous sauverons pas individuellement on dirait, oĂč ici nous contribuons Ă  penser quelles possibilitĂ©s collectives il nous reste pour faire symbole. C’est-Ă -dire tenir ensemble ce qui est sĂ©parĂ©, une forme commune qui puisse nous donner un sens malgrĂ© nos divergences. L’humanitĂ© n’est pas une chose qui se rĂ©pare en vient Ă  nous direCynthia Fleury, ce qui est brisĂ© ne se sauve pas, c’est lĂ  toute la difficultĂ© d’acceptation de la perte et de nos failles. Nous sommes sales, Ă  vif, corruptibles, vulnĂ©rables, Ă©gocentriques, en abus et dans l’abĂźme. Mais l’avantage des fissures est qu’elles laissent passer l’air et la lumiĂšre, ça transforme le rĂ©el : la question d’aprĂšs est que faire avec cette nouvelle situation merdique. Fragiles mais encore en puissance malgrĂ© tout, mĂȘme si c’est juste quelques secondes par jour Ă  se dire que ça ne peut pas tourner comme ça : nous participons ici Ă  regarder la vulnĂ©rabilitĂ© de nos forces et d’en envisager des potentialitĂ©s qui ne sont pasquedestructrices. Écrire aussi ce qui se tient dans la discrĂ©tion du faire, depuis la furtivitĂ© introvertie des shy radicals et des ombres anonymes partisanes qu’elles peuvent devenir : ce qui apparaĂźt timide ou inactif n’est peut-ĂȘtre qu’une non-nĂ©cessitĂ© de surexpositions Ă  des impĂ©ratifs sociaux, une calme confiance qui ne court pas aprĂšs des manques de reconnaissances et des besoins de contacts incessants, une capacitĂ© diffĂ©rente de gestion des affects collectifs et de comment cela nous infecte. La rĂ©sistance s’éprouve par hypersensibilitĂ©s quotidiennes oĂč tout est dĂ©jĂ  violence, oĂč juste tenir en vie est dĂ©jĂ  un engagement. Tenir comme forces crĂ©atrices mĂȘme si le timing se resserre comme un serpent en disruption, rĂ©pondre Ă  l’urgence par des alliances et des tendresses.

“2020”, Smirna Kulenovic

https://vimeo.com/474150493

Nous prenons la parole au milieu des autres tumultes et depuis ces milieux de l’art contemp’, un nous que les appartenances traversent sans s’y reconnaĂźtre et qui ne pĂšsent pas grand chose dans le game des figures, qui apparaissent parfois et croisent les parcours. Nous avons cette chance de pouvoir prendre le temps de penser et nous parlerons dans la limite de nos angles-morts, Ă  l’écoute des murmures et des invisibles que nous nous devons de faire apparaĂźtre : mesurer son privilĂšge avec la place que nous pouvons laisser aux autres. Nous tenterons alors ici et maintenant de discuter de cette guerre esthĂ©tique comme disaitBernard Stiegler depuis un moment, qui est Ă  l’oeuvre par l’histoire des rapports de pouvoirs dans lesquels les arts et leurs structures actuelles se sont Ă©laborĂ©es, de comment neuromarketing et softs powers ont dĂ©placĂ© nos rapports de reprĂ©sentations, dĂ©possĂ©dĂ© et industrialisĂ© la dopamine et les responsabilitĂ©s Ă©thiques qui sous-tendent les gestes symboliques.

Notre Ăšre est celle des images, de l’exploitation scientifique de nos rapports de langages comme force d’influence politique par le symbolique : une fabrique du consentement comme accomplissement de nosservitudes volontaires. Du pouvoir iconographique dans nos cavernes platoniciennes devenues les techno-cocons de Damasio oĂč la loi et l’ordre s’incrustent jusque dans nos tĂȘtes. De comment les artistes se croient sans alternative thatchĂ©rienneentre silence et impuissance, entre exclusion etdomestication, au point que la fine fleur mĂ©diatique des pensĂ©es dites de gauche radicale en vienne Ă  argumenter “l’art impossible” de l’engagement politique des gestes esthĂ©tiques. Smirna nous Ă©crit par email qu’il n’y pas qu’en France que ce genre d’impasse philosophique se fait, elle entend ça autant Ă  Lisbonne qu’à Vienne oĂč elle vient de s’installer, aprĂšs avoir passĂ© 7 mois confinĂ©s sur une Ăźle portugaise Ă  cultiver la terre et la musique. Mais des regards d’insiders commencent Ă  se manifester pour saisir nos paradoxes et nos dĂ©fis : “Nous sommes Ă  l’aube d’une rĂ©volution romantique intersectionnelle” pense Costanza Spina, “Sauver l’art” se demande Guillaume Maraud, “CrĂ©ation d’un corps poĂ©tique rĂ©volutionnaire” nous lit Virginie Despentes lors de sa derniĂšre invitation par Paul B. Preciado entre deux confinements. Nous articulons ici ces postulats en les remerciant tendrement pour leurs pensĂ©es vivantes. Nous parlons maintenant car Ă  mesure que les crises intensifient nos violences collectives il semble que tous les bords diffusent cette mise au dehors de l’art des enjeux politiques : comme si la dĂ©politisation de ce qu’il reste de forces crĂ©atives identifiĂ©es n’était pas une stratĂ©gie Ă©minemment politique. Non, faire de l’Art ne fera pas la RĂ©volution, faire l’Amour non plus, mais ça peut aider Ă  y survivre. Nous tenons l’hypothĂšse tel un cobra que sans nous sauver ces deux tactiques d’engagements poĂ©tiques peuvent agir Ă  ne pas nous dĂ©figurer.


BESOGNES ET BESOINS

Les modes d’actions esthĂ©tiques que Smirna Kulenović dĂ©ploie ces derniĂšres annĂ©es se situent comme une pratique sĂ©rieuse de la blague Ă©crit-elle sur son site pour se prĂ©senter, une unification bizarre des difficultĂ©s d’ĂȘtre sujet politique – aux orientations anarchistes – et de l’humour. “Je combine la terreur, l’étrangetĂ©, la gentillesse, vĂ©ritĂ© et mensonges dans un documentaire d’hallucinations”. Dans le jargon technocratique officiel elle est une artiste performeuse transdisciplinaire, activiste et curatrice qui navigue en Femme Biodigital entre l’histoire de Sarajevo et les enjeux collectifs europĂ©ens actuels. Elle n’a de patience ni pour la naĂŻvetĂ© ni pour le cynisme, elle n’a pas ce confort. L’enjeu de ses statuts et de ce qu’elle peut reprĂ©senter la mĂšne autant en institutions musĂ©ales qu’en occupations illĂ©gales collectives, le tout semble soigneusement dosĂ© avec les premiĂšres que puissent tenir les secondes avec efficacitĂ©, pour s’alimenter sans s’intoxiquer et faire apparaĂźtre ces lieux d’un 3e monde partagĂ© qu’est la galaxie Smii. Le verbe “smiier” semble ĂȘtre cette maniĂšre d’ĂȘtre au monde et avec les autres dans un quotidien d’interactions poĂ©tiques qui n’exigent pas d’attention sĂ©parĂ©e du reste, telles quelles. OĂč le rapport public-spectaculaire est dĂ©jouĂ© par l’engagement physique et sensible qui ne se surexpose pas : une fluxus qui use de ses possibilitĂ©s pour laisser vivre des signes d’états de consciences modifiĂ©es “spotted by locals” par traces photos et vidĂ©os.

I was born in the war. That means you label me as a post-war context from a third-world country. I don’t remember „ better times“, as most of you do. I have nothing to compare to, nothing to feel nostalgic about. And I have no patience.

Bosnian Girl 2, Smirna Kulenovic, 2017.

Cette relation Ă  l’exposition est un lexique qui semble historiquement inĂ©vitable pour l’art mais c’est aussi un des mĂ©canismes prĂ©gnant de nos Ă©conomies d’attentions, d’exploitations de nos datas et de la gestion spĂ©culative de nos comportements politiques. Cette performativitĂ© de nos reprĂ©sentations individuelles et collectives apparaĂźt comme un processus anthropologique de nos rapports aux langages oĂč notre Ă©poque technologique nous plonge dans toutes ses possibilitĂ©s dĂ©mesurĂ©es : nos paroles et nos gestuelles sont performatives, formes vivantes qui agissent en rĂ©el, font rĂ©alitĂ©. Les conduites de nos Ă©nonciations sont des puissances d’action humaine sur le monde : sacrĂ©es, magiques, rituelles, intellectuelles, scientifiques, mĂ©dicales et lĂ©gales, elles sont ces paroles expertes et figures d’autoritĂ©s collectives. C’est ce pouvoir de nomination et de discernement qui nous permet une forme commune de comprĂ©hension, une rĂ©alitĂ© partagĂ©e qui nous rĂ©conforte de l’angoisse de nos ignorances et de nos impuissances par consensus de significations. Notre relation aux autres et au monde passe par le langage, par nos perceptions et les interprĂ©tations-communications de celles-ci.

La place de l’artiste semble alors dĂ©vouĂ©e Ă  ĂȘtre entre le marteau et l’enclume, Ă  la vie quotidienne et collective qui se ressent comme un yoga perpĂ©tuel au milieu des emprises Ă©conomiques et des chantages d’intĂ©grations politiques au narcissisme triste. Quand nous lisons ces Ă©crits d’un continuum performatif diabolisĂ© par certaines moralistes esthĂ©tiques, cela ressemble Ă  une mauvaise foi entre obscurantisme et naĂŻvetĂ©. De nous faire croire que les artistes n’ont rien Ă  faire avec ces faux et ces vrais, ces rĂȘves et ces idĂ©es, ces pensĂ©es qui deviennent actes. Comme si l’art n’avait rien Ă  voir avec la technique, l’imitation, les pratiques, les poĂ©tiques. Le politique, et non pas la politique. Comme si l’un de ses fondements n’était pas justement de manipuler ces rapports au rĂ©el, d’utiliser l’artifice et le faux pour y faire advenir une « configuration de vĂ©ritĂ© Â» dirait Badiou, l’élaboration d’un domaine de recherche de connaissance commune. Cette mauvaise foi nous plonge dans de vieux dualismes – diviser pour mieux rĂ©gner – oĂč l’entremĂȘlement de l’art et de la vie serait une conduite illĂ©gitime, politiquement et esthĂ©tiquement nuisible pour leurs causes respectives. AimĂ© CĂ©saire n’a pas fini de se retourner dans sa tombe, le dĂ©crochage du tableau Guernica est Ă  portĂ©e d’idĂ©e et les perspectives historiques des soft powers se regardent en chien de faĂŻence. Mais quand on se fait larguer par l’amour, heureusement qu’il y a les poĂšmes de Lamartine et les couplets de Britney Spears.

Les be-soins et leur version Ă©tymologique fĂ©minine oubliĂ©e que sont les besognes, dont le discernement des valeurs sont Ă  penser et Ă  panser Ă  la lumiĂšre des fĂȘlures de nos institutions publiques, de leurs technopouvoirs de plus en plus visibles comme monopoles Ă©conomiques et cognitifs, mais aussi de celles des formes de vies collectives et individuelles qui se dĂ©ploient en rĂ©sistances des premiĂšres. Toutes les oppositions et les alliances historiques sont elles aussi en crises, mises Ă  l’épreuve de leurs nĂ©cessitĂ©s, de leurs efficacitĂ©s, de leurs lĂ©gitimitĂ©s, de leurs violences qui se renforcent et se renversent face aux murs brĂ»lants de nos impasses idĂ©ologiques qui se haĂŻssent les unes les autres. BrĂ»lures dans les eaux glaciales du chiffrement de nos vies productives en mode boucles du remake de Titanic qui fait des crises de foi Ă  force de se manger des icebergs.

Positions de cobras : rĂ©galiennes et anarchistes, ultra-libĂ©rales et dĂ©croissantes, de droites et de gauches, de gĂ©nĂ©rations cartĂ©siennes-boomers et de toutes les suivantes qui en paieront les dettes, de vendues mainstream et des clandestinitĂ©s invisibilisĂ©es, de nos toxicitĂ©s et de nos soins. Une intensification des tranchĂ©es qui se dĂ©marquent radicalement de tous les cĂŽtĂ©s, mettent Ă  nu nos emprises et nos angoisses sans discernement, les luttes de pouvoirs et de ressources se confondent. Le voisinage devient paranoĂŻaque et les amitiĂ©s sont en dĂ©pression, l’anthropocĂšne devient pathologique, ce n’est pas nouveau certes mais c’est que lĂ  pour le nier il reste juste les attestations de nos circulations, les LBD et la psychiatrie validiste. Mises en Ă©vidences surprenantes dans cette actualitĂ© de crises globalisĂ©es qui commencent Ă  se nommer jusque dans les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s : de ce qui compte rĂ©ellement, de nos valeurs d’usages et de nos contrats sociaux avec ce LĂ©viathan qui arrive de moins en moins Ă  cacher qu’il est boiteux. Évidences que certaines parties de l’humanitĂ© Ă©prouvent dĂ©jĂ  au quotidien depuis longtemps, brĂšches dans leurs histoires et des discriminations systĂ©miques qui s’y sont construites. Classes, races, genres : de ce que signifient subir et survivre, servir et asservir, creuser nos tombes et mettre un coup de pelle aux fatalitĂ©s quand l’ouverture se prĂ©sente.


Lors de la performance Bosnia-Portugal : 1-0, Smirna Kulenović a littĂ©ralement creusĂ© sa tombe dans la cour extĂ©rieure de la galerie lisboĂšte qui l’a accueillie et a demandĂ© Ă  son public venu la voir de s’organiser en tant que groupe pour transporter sable et ciment afin de reboucher le trou oĂč elle restait disposĂ©e pour se faire ensevelir, le tout avec des gobelets et des jouets de plage. Ce jeu joyeux d’auto-gestion collective fait face Ă  la gentrification culturelle et Ă©conomique que Lisbonne a connu ces derniĂšres annĂ©es, oĂč les loyers ont Ă©tĂ© multipliĂ©s par dix pour devenir une destination europĂ©enne attractive avec l’art en figure de proue habituelle. Et enterrer ses populations locales qui en subissent les dĂ©gĂąts collatĂ©raux loin des centres d’attentions urbains. Kulenović procĂšde par contrainte de petites doses absurdes et de micro-actions collaboratives en rĂ©ponse aux gouffres abyssaux au bord desquels nous sommes, au-dessus desquels nous pouvons construire des ponts communs.

“Tenir le cap ?” questionne Barbara Stiegler ces derniers temps, Ă  propos de la construction politique de ce symbole collectif qu’est le progrĂšs Ă©volutionniste de l’exploitation programmĂ©es de nos ressources, aprĂšs s’ĂȘtre demandĂ©e quel Ă©tait cet impĂ©ratif Ă  devoir s’adapter Ă  une sociĂ©tĂ© malade ? Il n’y a pas que la peur qui doit changer de camp, la folie aussi. Changer les climats, les virus, les like, les cupiditĂ©s, les dĂ©sirs, les silences, les corruptions, les manques, les abus, les faiblesses. Et les artistes.


EMPIRES EN CONTRE-ATTAQUES

« L’“hypothĂšse rĂ©volution” postule que les formes d’exploitation Ă©cologique et de domination somato-politique (des corps vivants, segmentĂ©s en termes de genre, de sexe, de sexualitĂ©, de race, de handicap, etc.) ne s’exercent pas seulement Ă  travers les technologies industrielles qui ont caractĂ©risĂ© l’expansion du capitalisme colonial depuis le XVe siĂšcle. Aujourd’hui, internet est le nouveau cadre politique mondial dans lequel toutes les formes d’exploitation opĂšrent et sont rĂ©activĂ©es. OĂč que vous soyez, vous lisez cet article en Ă©tant connectĂ© Ă  un ou plusieurs services d’une de ces cinq cyber-multinationales : Google, Microsoft, Facebook, Apple ou Amazon. L’internet et les rĂ©seaux sociaux ne sont pas simplement un espace virtuel : ils sont devenus les technologies centrales du gouvernement et de la subjectivation. Dans le cadre du capitalisme cybernĂ©tique, l’“hypothĂšse rĂ©volution” cherche Ă  Ă©laborer une thĂ©orie des « supercordes micro-politiques Â»qui relient et amplifient les luttes du transfĂ©minisme et de l’écologie politique, qui Ă©tendent et assemblent les projets d’antiracisme et d’émancipation du lumpenprolĂ©tariat mondial.

Nous ne sommes pas simplement des tĂ©moins de ce qui se passe. Nous sommes les corps par lesquels la mutation arrive et s’installe. La question n’est plus de savoir qui nous sommes, mais ce que nous voulons devenir. Â»

Paul B.Preciado, septembre 2020

Regardons les modifications de nos rapports de reprĂ©sentations concernant nos Ă©conomies d’attentions, leurs ramifications technologiques qui jouent sur nos fascinations et nos pulsions primaires comme objets de synchronisation des consciences : les vidĂ©os et les images que nous avons dans le creux de la main ou sur le mur du salon, nous les consommons partout et en mĂȘme temps. De formidables outils de partages en rĂ©seaux, de communications et de symbolisations collectives qui ont cette particularitĂ© de s’ĂȘtre structurĂ©s sur le modĂšle capitaliste et ses mains invisibles qui agissent par suggestions sur les dĂ©sirs et les peurs, nos ressorts vie-mort et la chimie de nos rĂ©actions neuronales qui en assurent le fonctionnement. “CrĂ©er le besoin” disaient les publicitaires au XXe siĂšcle, agir sur le manque et l’accumulation chiffrĂ©e comme signe d’accomplissement social et ainsi ĂȘtre en mesure de catĂ©goriser et de programmer les profils comportementaux. Les dĂ©sirs et les peurs c’est cependant un ensemble de pulsions-rĂ©actions qui est fondamental dans notre construction en tant qu’individualitĂ© consciente, c’est-Ă -dire en sujet agissant qui fait des choix, d’une marque de cafĂ© ou d’un bulletin de vote, de ce qu’est la valeur d’une chose ou d’une personne. C’est un impact d’attention qui se fait dans un quotidien d’altĂ©ration de nos fonctionnements neuronaux et de leurs transmissions, et le cheval de Troie est lĂ  depuis un moment, la pandĂ©mie est globale.

Ces processus symboliques transformateurs qui ont commencĂ© au siĂšcle dernier se sont accĂ©lĂ©rĂ©s et gĂ©nĂ©ralisĂ©s ces derniĂšres dĂ©cennies tout en s’invisibilisant encore plus dans le tissage des personnalisations des profils numĂ©riques et des applications de services d’assistances oĂč nous croyons choisir. Le tout sur fond de gamification du management des activitĂ©s professionnelles et de data mining de nos usages qui provoquent nos choix par rĂ©compenses et frustrations, avec des intensitĂ©s diffĂ©rentes allant du chauffeur Uber dopaminĂ© Ă  l’instauration gouvernementale chinoise d’un capital social citoyen chiffrĂ© qui autorise ou pas la vie quotidienne. En gros on n’est plus trĂšs loin de Minority Report mis en sandwich entre 1984 et le Meilleur des Mondes. C’est de cette situation que nous parle Paul B. Preciado dans ses rĂ©centes publications, c’est Ă  partir de ce contexte cyber-capitaliste – dans lequel nous baignons et que nous nous transformons inĂ©vitablement – que le philosophe analyse les consĂ©quences de nos rapports politiques actuels : il cherche Ă  penser ce que nous pouvons y faire et nous demande ce que nous voulons devenir.

CrĂ©er, garder des formes de rĂ©sistances efficaces pour mener des transformations Ă©mancipĂ©es des normes systĂ©miques de nos discriminations et de nos exploitations toxiques est une besogne dont nous avons besoin. Se rĂ©approprier nos nĂ©cessitĂ©s, nos dĂ©sirs et nos peurs, les symboles qui peuvent les incarner : cela demande de la crĂ©ation de reconquĂ©rir nos temporalitĂ©s et nos lieux d’alimentations et de fabrications, de dĂ©jouer nos timings et nos besoins artificiels pour le prendre ce temps aussi. L’emploi du temps et de rapports de reprĂ©sentations, de ce que nous tenons pour visible et invisible, garder en conscience que chaque chose que nous regardons et Ă©coutons a un impact rĂ©el sur nos interprĂ©tations. Que ces donnĂ©es sont mesurĂ©es et analysĂ©es en big data qui en vient Ă  anticiper des schĂ©mas comportementaux individualisĂ©s oĂč nous croyons savoir ce que nous voulons. Il n’y a plus vraiment de censure chez nous, puisqu’ici nous avons intĂ©grĂ© l’auto-censure, par compĂ©titivitĂ© socio-Ă©conomique ou par peur du LBD. Cette machine d’économie idĂ©ologique ambiante opĂšre par rĂ©appropriation, par digestion et intĂ©gration de ses contestations dans des marges contrĂŽlĂ©es, acceptables, vidĂ©es de toute portĂ©e politique pour devenir un objet de consommation comme un autre. Une jolie image qui se retrouve imprimĂ©e sur des tee-shirts H&M, pour nous faire rĂȘver de libertĂ©, histoire qu’on continue de dormir pieds et poings liĂ©s, arrachĂ©s.

Cependant nous pouvons remarquer que cette annĂ©e 2020 nous a fait basculer dans un autre level du LĂ©viathan et ces derniers mois en France l’animal a dĂ» sortir de ses eaux invisibles, le masque du contrat social de Rousseau se fissure et n’arrive plus Ă  cacher la violence hobbesienne de nos systĂšmes politiques puisqu’il s’est Ă©crasĂ© sur l’iceberg crise sanitaire. Les tentacules de nos technostructures gouvernementales et de leurs impĂ©ratifs Ă©conomiques ont commencĂ© Ă  apparaĂźtre de maniĂšre bien prĂ©gnante pour la population et ses majoritĂ©s normĂ©es : les manques et les besoins vitaux qui ressortent de leurs chocs, les stratĂ©gies opportunistes cyniques qui se sont dĂ©ployĂ©es politiquement en consĂ©quence nous plonge dans des scĂšnes Ă  la Beckett, nos librairies attendant Godot. Avec une nouvelle accĂ©lĂ©ration lĂ©gislative par un prĂ©texte renforcĂ© de protection de nos santĂ©s et de sĂ©curisation de nos territoires sur fond de morale rĂ©publicaine. La novlangue est cette tactique efficace de remplacement d’un terme par son opposĂ©, ça passe crĂšme avec une stimulation psycho-Ă©motionnelle ciblĂ©e et une actualitĂ© de dĂ©stabilisation internationale : vidĂ©osurveillance est devenue vidĂ©oprotection, libertĂ© est devenue sĂ©curitĂ©, santĂ© est devenue productivitĂ©, autoritĂ© est devenue RĂ©publique. Ça se dit public relations et Ă©lĂ©ments de langages,nous disons dissolutions de sĂ©parations des pouvoirs et terrorismes de nos sĂ©mantiques symboliques.

En informatique il y a des virus spĂ©cifiques, des polymorphes et des mĂ©tamorphes : les premiers changent leur forme d’apparition et les fonctions qui les structurent – la clĂ© de cryptage – mais conservent le mĂȘme noyau d’écriture de leur code, ils changent leur forme en gardant leur fond. Les seconds sont plus difficiles Ă  concevoir et Ă  dĂ©tecter car ils rĂ©Ă©crivent par eux-mĂȘme Ă  chaque duplication un nouveau code-racine tout en conservant leurs fonctions initiales. Ils se traduisent dans des fonctions Ă©quivalentes en crĂ©ant des reprĂ©sentations temporaires pour le systĂšme infectĂ© et ainsi ne pas se faire repĂ©rer, pour pouvoir se reprogrammer furtivement et intĂ©grer le nouveau code comme une nouvelle norme du logiciel. Les mĂ©tamorphes ont cette capacitĂ© Ă  changer radicalement leur composition structurelle tout en diffusant des leurres et en continuant d’agir pour leurs buts initiaux par tactiques de traductions et d’apparitions momentanĂ©es. Ils utilisent leurs formes pour modifier leur fond et continuer leur besogne en toute discrĂ©tion.

Les mĂ©tamorphoses de Kulenović prennent racine dans l’acceptation des paradoxes de ses appartenances gĂ©ographiques et idĂ©ologiques sensibles, ou plutĂŽt d’un principe de non-appartenance qui puisse faire lien entre les mĂ©moires, les expĂ©riences d’identifications-reconnaissances actuelles et les habitations incertaines du prĂ©sent qui en rĂ©sultent. Autrement dit elle a toujours eu ce dĂ©calage avec les romans nationaux et les mĂ©canismes de cohĂ©sion collective dont nous avons pu faire l’expĂ©rience ici Ă  l’Ouest, car Ă  l’Est – les Balkans et peut-ĂȘtre l’ancien bloc soviĂ©tique dans son ensemble – ce ne sont pas des failles, ce sont des dĂ©chirures et des fractures, des conflits internes et externes qui redessinent les territoires et leurs frontiĂšres toutes les dĂ©cennies, les peuples aussi. Ce qu’il reste est ce qui survit aux mouvements des violences inĂ©vitables et aux silences implacables : des corps qui ont appris des abus de pouvoirs et du besoin, du soin du presque rien contre le rien. C’est cette conscience de la valeur des distances et des proximitĂ©s, de ces moments fragiles oĂč donner un sens, un poĂšme, une forme de vie autre est avant tout rĂ©sister Ă  la mort, rĂ©sister Ă  faire vivre ce qui peut encore nous donner un sens, garder un visage humain dit Agamben. Smirna Kulenović nous dit qu’elle n’a jamais vĂ©cu ni cru aux jours heureux et que c’est sur ces fatalitĂ©s qu’elle construit des modes de vie qui puissent tenir une sensibilitĂ© quotidienne de l’attention, un lien des altĂ©ritĂ©s et des communautĂ©s qu’elle a traversĂ©es en Europe.

Sortir l’art et ses opĂ©rations de leurs contextes, de leur Ă©poque et de leur relation aux autres domaines d’activitĂ©s humaines paraĂźt difficile quand on veut parler honnĂȘtement d’analyse historique esthĂ©tique et d’influence politique possible. MĂȘme le White Cube n’a pas rĂ©ussi, avec un bisou Ă  Brian O’Doherty. Envisager l’histoire de la peinture des XXe et XXIe siĂšcles par exemple sans prendre en compte l’impact de l’apparition de la photographie et du cinĂ©ma, et aujourd’hui ce que l’on appelle la reproductibilitĂ© numĂ©rique, rend difficile la comprĂ©hension des dĂ©p de valeurs de nos images qui en dĂ©coulent, de leurs usages efficients Ă  notre Ă©poque d’ultra-consommations mĂ©diatiques. Si l’art n’est pas dĂ©viance de nos habitus et dĂ©voiement de nos conventions de reconnaissances collectives, s’il ne se situe pas en diffĂ©rant de nos activitĂ©s normales et normĂ©es en contre-lecture, qu’est-ce qui caractĂ©rise la lĂ©gitimitĂ© alors de cette dysfonctionnalitĂ© commune Ă  nos sociĂ©tĂ©s humaines que sont la crĂ©ation et l’ingĂ©niositĂ© esthĂ©tique ? Le plaisir et ses dĂ©sirs nous dit l’avocat du diable, nos pulsions de vies pour ne pas aller se pendre peut-ĂȘtre aussi.


Concernant ce champ de la performance artistique, il faut alors se demander quelle a Ă©tĂ© et est toujours cette nĂ©cessitĂ© d’engagement des artistes, de penser-agir via ce rapport du corps comme poĂ©tique en puissance autonome. Alors que depuis plusieurs millĂ©naires nous nous satisfaisons des spectacles de la danse et du thĂ©Ăątre, arts majeurs reconnus tout comme la musique dans l’évĂ©nement du rĂ©cital en live. Nous noterons l’histoire souvent oubliĂ©e du poĂšme, qui jusqu’au Moyen-Age Ă©tait forcĂ©ment rĂ©citĂ©, liĂ© au rythme musical, qui se performait. Les troubadours sont peut-ĂȘtre les ancĂȘtres des performers. Concernant les images il y a aussi cette portĂ©e sĂ©mantique oĂč s’est en partie fondĂ©e l’histoire de catĂ©gorisation de nos langages, comme mythos et logos, grosso merdo en GrĂšce antique. Ce qui relevait du mythe et de la fiction Ă  quoi s’opposait la raison, la langue logique reconnue comme preuve de vĂ©ritĂ© collective, rĂ©elle rĂ©alitĂ©. Et il y a aujourd’hui des processus de dĂ©p de ces catĂ©gories parce que le virtuel est devenu rĂ©el et que nous sommes en plein changement de paradigmes ontologiques comme disent les philosophes, un tournant disait Heidegger dĂšs 1947. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, sa gueule de bois du sens non-positif de l’Histoire, et l’ivresse d’aprĂšs : l’accĂ©lĂ©ration disruptive de nos technologies qui structurent nos rapports au monde, et les modifient. L’autre pendant de ce tournant est le dĂ©placementdes responsabilitĂ©s esthĂ©tiques et des domaines d’activitĂ©s qui assurent le fonctionnement des diffusions symboliques : les mass mĂ©dias et les blockbusters sont devenus les supports d’images communes et de toutes les propagandes possibles, il n’y a plus besoin des artistes puisque sont apparus les graphistes et les publicitaires. Nous menant aujourd’hui au paroxysme total de dĂ©possessions de nos responsabilitĂ©s poĂ©tiques dont la reconquĂȘte s’annonce pĂ©rilleuse et dont nous nous devons d’acter la nĂ©cessitĂ© politique.

Parce que ce technopouvoir nous semble une raison devenue dĂ©raisonnable, dĂ©mesurĂ©e dans le calcul de ses ambitions, exponentielle auto-destructrice qui tente par tous les moyens de lĂ©gitimer ses progrĂšs et d’en invisibiliser ses violences, de nous les faire accepter comme moralement tolĂ©rables. Les industries peuvent manipuler les donnĂ©es scientifiques au grĂ© des Ă©tudes de marchĂ©s – l’histoire du tabac ou du sucre sont de jolis exemples – et il est techniquement possible de nos jours de produire de parfaites fausses vidĂ©os qui reprĂ©sentent et font parler de vraies personnes sans mĂȘme qu’elles ne le sachent. Oui, c’est le bordel. C’est parce ces consĂ©quences ont exercĂ© une force psychologique et physique collective singuliĂšrement marquante et souvent invisible pour contrĂŽler les individus, comme corps social, que les corps des artistes ont trouvĂ© cette nĂ©cessitĂ© de la performance. Le body art fĂ©ministe occidental aussi. Ce corps qui est la derniĂšre chose qui semble nous appartenir, ce qu’il nous reste de vivant. Qui Ă©prouve et fait l’épreuve de nos vies, c’est politique et esthĂ©tique. Celleux qui manifestent dans la rue leurs dĂ©saccords citoyens lĂ©gitimes le savent aussi. Il faut prendre conscience justement de ces seuils d’invisibilitĂ©s et de vulnĂ©rabilitĂ©s des rapports de violences dans nos sociĂ©tĂ©s, de la gestion de nos espaces et de nos temporalitĂ©s qui donnent support Ă  nos activitĂ©s humaines, Ă  notre conscience et Ă  notre reconnaissance de ce qui est art, mĂ©decine ou politique. Actuellement, la reconnaissance de la lĂ©gitimitĂ© de l’art passe par un rĂ©seau d’institutions publiques et de groupes Ă©conomiques privĂ©s, les Ă©coles, les musĂ©es, les galeries commerciales et les collectionneurs du petit Paris en France par exemple. Nous noterons l’anecdote de cette private party un soir d’octobre 2018 Ă  l’ElysĂ©e, en clĂŽture de l’annuelle FIAC : les selfies d’une partie du gratin de l’art avec notre prĂ©sident Ă©taient croustillants. Il y a des artistes qui ont refusĂ© l’invitation aussi.

Le 22 novembre 2017 pendant que le criminel de guerre Ratko Mladić Ă©tait jugĂ© responsable du gĂ©nocide de Srebenica au TPI de La Haye, Ă  Sarajevo Smirna Kulenovic reste debout face au bĂątiment de la DĂ©lĂ©gation EuropĂ©enne en charge du “dossier Bosnie-Herzegovine”. Un ami nous dit qu’elle est restĂ©e des heures Ă  faire des doigts d’honneur et Ă  tenir face au bĂątiment-symbole, les yeux grand ouverts. Jusqu’à ce que les autoritĂ©s l’embarquent au poste nous dit-on aussi. Bosnian Girl 2 fut ensuite une deuxiĂšme action, installĂ©e en poster architectural sur la façade du MusĂ©e d’Histoire de Bosnie-HerzĂ©govine de la capitale, puis sur d’autres bĂątiments europĂ©ens car intĂ©grĂ©e Ă  la collection contemporaine post-guerre The Sarajevo Storage. Des doigts d’honneurs : un fuck reste un fuck, en art comme en amour, il ne s’éparpille pas dans les invitations Ă  la reproductibilitĂ© qui surfent sur les storytelling d’affects. C’est la question de combien de fois on peut rappeler son plan cul sans que ça devienne un plan galĂšre. Choix des reprĂ©sentations de lieux de pouvoirs qui façonnent nos mĂ©moires collectives, Union EuropĂ©enne et musĂ©ographies publiques, et de la seule collection privĂ©e transgĂ©nĂ©rationnelle de la zone des Balkans initiĂ©e par l’artiste français Pierre Courtin. Cette derniĂšre s’est construite en reflet de sa programmation d’expositions Ă  Sarajevo depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, oĂč il dĂ©cida de s’installer pour vivre et travailler Ă  mettre en place des espaces de visibilitĂ©s pour tous ces dĂ©sirs survivants qui s’obstinent Ă  tenir comme des symboles.

Smirna Kulenović / 2017

Bosnian Girl 2 ; Performative action

Photographie Simone Morciano

POROSITÉS DES FORCES VULNÉRABLES

Ce genre d’action et le caractĂšre symbolique d’une esthĂ©tique performative engagĂ©e politiquement nous semble peu efficace si elle reste dans un entre-soi, si elle n’est visible que par des rĂ©seaux clandestins ou dĂ©jĂ  engagĂ©s de la cause qu’elle supporte, prĂȘcher uniquement des convertis limite les ambitions collectives nous semble-t-il, ça ne renverse pas la vapeur. Il n’empĂȘche que ce genre d’engagement pour rester lĂ©gitime nĂ©cessite un quotidien collectif et une mise en Ɠuvre d’un rĂ©seau de communications partisanes, oĂč les attaques et instrumentalisations mĂ©diatiques deviennent des pare-feu. C’est la blague d’une religion qui est juste une secte qui a rĂ©ussi : elle s’étend assez pour transformer la norme et ainsi devenir normale puisqu’elle a touchĂ© une majoritĂ© du groupe social. Pouvoir mĂ©tamorphe.

Nous nous souvenons ici des mises en gardes de Platon de ces mimĂ©sis passionnelles qui trompent nos consciences, et suite Ă  cela Aristote qui leur trouve justement une utilitĂ© fort pratique pour la politique, qui peut les instrumentaliser en vue d’une gestion sociale. Une influence de contrĂŽle des opinions que nous connaissons bien au XXIe siĂšcle, nos publicitaires et nos datamining qui vont de paire avec le contrĂŽle des dĂ©foulements collectifs et individuels, oĂč nous en venons Ă  nous exploiter nous-mĂȘmes par le commerce de nos individualitĂ©s numĂ©riques. Une bonne vieille catharsis, soupape des frustrations et des dĂ©sirs, sublimes idĂ©aux Ă  contenir et Ă  programmer via le neuromarketing dĂ©sormais, les compĂ©titions sportives et nos industries du divertissement. D’incontrĂŽlables colĂšres pour le pouvoir politique dont la lĂ©gitimitĂ© peut ĂȘtre un danger pour la conservation et l’action de ce dernier : divertir permet de dĂ©vier l’attention jusqu’à l’inconscience. Il faut donc assujettir les arts au service du politique, conditionner leur Ă©conomie pour limiter leur potentiel de pratique du symbolique, et en dĂ©jouer leur autonomie politique potentielle.

L’enjeu du cobra que propose Smirna Kulenović est de comment tenir l’efficacitĂ© du signe poĂ©tique lorsque que les institutions culturelles, leurs mĂ©canismes officiels de rĂ©gulation et de dĂ©potentialisation des puissances artistiques commencent Ă  rĂ©agir aux initiatives d’actions publiques et se les approprier. Garder cette Ă©vidence immĂ©diate du sensible et des gestes qui en dĂ©coulent, les symboles, les narrations pince-sans-rire, les tensions d’associations polysĂ©miques entre poĂ©tiques et politiques sans s’aveugler sur les formes de reconnaissances et de diffusions que cela va impliquer en consĂ©quence. Ne pas ĂȘtre dans l’ignorance naĂŻve de labellisation d’un parcours d’artiste vis-Ă -vis des circuits d’accomplissements professionnels certes, oui mais sans tomber pour autant dans la reproduction anthropologique d’un cynisme instrumentalisĂ© pour retourner Ă  l’envoyeur des forces comportementales toxiques pour tout le monde.

Nos langues et nos gestes deviennent inĂ©vitablement duels dans le pouvoir des images qui tiennent les corps Ă  leurs places : complotismes, sĂ©paratismes, fascismes, gauchismes et toute la myriade hashtags des -isme qui catĂ©gorise nos interprĂ©tations et nos relations aux autres, justifient politiquement nos comportements apeurĂ©s et nos lois scĂ©lĂ©rates, nos argumentations floues face Ă  nos incertitudes paniquĂ©es. Il y a dans l’air il nous semble avant tout l’urgence des choix nĂ©cessaires prĂ©sents et Ă  venir, de nos liens et de nos sĂ©parations, de ce dont nous avons vraiment besoin : « La santĂ© est un Ă©tat de complet bien-ĂȘtre physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmitĂ©. Â» avait dit l’OMS. Partout, tout le temps, tout devient violence. Bienvenue dans le vieux monde des hypersensibles et des spectres de perceptions atypiques, bienvenue dans le monde d’un art de vivre anonyme qui n’a aucun rĂ©pit. Shy radicals : pour l’hypersensible tout est violence et tendresse extrĂȘmes, la perception est Ă©motion, son corps est poreux et son esprit vulnĂ©rable en consĂ©quence. Vivre avec cet Ă©tat de conscience et d’éprouvement du monde demande des tactiques d’évitements des foules et de rĂ©sistances discrĂštes aux pressions Ă©motionnelles empathiques, de doser autrement les liens aux autres. Tenir l’équilibre, tenir. Ouvrir les cages thoraciques de nos risques collectifs et de nos paradoxes individuels, tenir la relĂšve de nos failles sociales et de nos urgences globalisĂ©es qui se dĂ©versent en dĂ©bats sur le discernement du choix de nos nĂ©cessitĂ©s. Cette annĂ©e est peut-ĂȘtre ce moment merveilleux oĂč les mĂ©canismes systĂ©miques idĂ©ologiques de nos structures politico-Ă©conomiques commencent Ă  se voir dans l’évidence de ce dont nous avons vraiment besoin, de comment se construisent ces besoins, avec qui, ou qui les influence et en profite, pour quoi. Cette annĂ©e n’est pas celle de la rĂ©silience, c’est celle de l’endurance.

Ce que Kulenović nous montre c’est cet usage de l’humour dĂ©fensif et offensif du poĂ©tique sans que cela ne la fissure encore plus elle-mĂȘme. Que ça fasse des ponts d’accĂšs et des seuils d’entrĂ©es pour d’autres actions, que les brĂšches se ligaturent en se diffusant dans les contextes et les oppositions. Des blagues sĂ©rieuses qui cherchent justement d’autres formes de relations humaines auto-protectrices et attaquantes des systĂšmes de dominations socio-somatiques, sans ĂȘtre un simple reflet du cyanure puĂ©ril qu’est le cynisme technocratique de nos institutions dirigeantes. Elle le saisit comme une part du problĂšme ces maniĂšres dĂ©sabusĂ©es de faire avec les autres et contre les autres, cette distance condescendante inauthentique qui ne nous intĂšgre jamais nous-mĂȘme Ă  l’équation. Dans une lignĂ©e similaire Ă  la pensĂ©e post-esclavagiste et post-coloniale : “Les outils du maĂźtre ne dĂ©monteront pas la maison du maĂźtre” en citant Audre Lorde. Retourner les outils du maĂźtre contre lui-mĂȘme est une stratĂ©gie temporaire face Ă  l’absence ou au manque immĂ©diat d’autres armes, c’est mĂȘme une Ă©tape essentielle de dĂ©construction des dominations systĂ©miques. Cependant rester ensuite dans ces modes d’actions sans les transformer, sans Ă©laborer de nouvelles tactiques offensives et dĂ©fensives qui puissent instaurer des formes moins nuisibles de rapports au monde et aux autres, c’est juste reproduire le devenir-maĂźtres. C’est comme la RĂ©volution française oĂč on a pu croire que les pouvoirs ont Ă©tĂ© pris par le peuple et les a gardĂ©s jusqu’à aujourd’hui : ce n’est pas le populaire qui a dĂ©gagĂ© l’aristocratie en 1789, ce sont la classe bourgeoise et les propriĂ©taires prĂ©-capitalistes, ils ont remplacĂ© les maĂźtres en adaptant les rĂšgles du jeu Ă  leur business. Et mĂȘme les nobles, leurs descendants reprĂ©sentent 0,2% de la population française mais dont le pourcentage est bien plus Ă©levĂ© dans les gouvernements de la Ve RĂ©publique ou dans le CAC40. La nĂ©o-fĂ©odalitĂ© ça existe, ça s’appelle le mĂ©cĂ©nat privĂ© d’art souvent ou le soutien de partenariats associatifs aux circuits d’alimentations labellisĂ©s bio, hĂ©bergĂ©s sur les domaines et dans les chĂąteaux. Tous les services sont Ă  domicile chez ces gens-lĂ  comme Ă  l’époque des aĂŻeuls, toujours trĂšs gracieusement charitables pour aider la communautĂ© contre le systĂšme industriel ultra-libĂ©ral : “en rĂ©sistance nous aussi” avons-nous entendu Ă  un dĂźner. Mieux vaut en rire qu’en pleurer, mais c’est Ă  garder tactiquement en mĂ©moire pour les propositions de gĂ©nĂ©rositĂ©s qui ne seront jamais gratuites et si l’apocalypse des pĂ©nuries de supermarchĂ©s arrive vraiment un jour.

mĂšme anonyme

Il peut ĂȘtre intĂ©ressant de poser une intersection d’hypothĂšses historiques de ces dĂ©placements techniques et symboliques entre l’histoire des images, de leur enseignement depuis le XXe siĂšcle en Occident et les usages qui sont faits de ce domaine de connaissance par nos sociĂ©tĂ©s du spectacle et leurs stratĂ©gies d’influences Ă©conomiques et politiques. L’enseignement officiel de l’histoire de l’art et de l’art contemporain nous parle de ces 120 derniĂšres annĂ©es comme le moment oĂč les artistes se sont Ă©mancipĂ©s du pouvoir politique et religieux, oĂč iels ont pu crĂ©er et penser de maniĂšre choisie, indĂ©pendante. Cela a eu en effet pour bĂ©nĂ©fice toute l’histoire rĂ©cente que nous connaissons, tous ces mouvements et manifestes, l’art pour l’art et puis l’art c’est la vie, des formes d’engagements divers plus ou moins efficaces. Mais ce qui n’est pas dit est l’assujettissement Ă  un autre pouvoir, un domaine inĂ©vitable et omniprĂ©sent : l’économie. Et l’économie c’est l’instrument du politique, sa finalitĂ© aussi dĂ©sormais, il est lĂ  le problĂšme bien sĂ»r. Le marchĂ©, capitaliste et libĂ©ral, puis ultra-libĂ©ral et spĂ©culatif, a Ă©tĂ© ce pouvoir avec lequel les artistes ont dĂ» construire leurs conditions d’existences et de diffusions : les tentatives de conceptuels d’en sortir avec des idĂ©es sans objet-marchandise se sont retrouvĂ©es avec les certificats d’authentifications et une banane scotchĂ©e. Le mĂ©cĂ©nat et les collections privĂ©es et publiques, les institutions et les commissaires d’expositions qui repĂšrent, sĂ©lectionnent, mettent en lumiĂšre ou bien laissent au fond d’un placard, selon certains critĂšres de modes, de leurs propres carriĂšres et d’affinitĂ©s de fins de soirĂ©es. L’épineuse question est bien sur la nature de ces critĂšres, de leurs causes et de leurs consĂ©quences, des motivations politiques qui les sous-tendent. Celleux qui font l’Histoire ne la font pas au hasard et il paraĂźt honnĂȘte d’en questionner l’actualitĂ© Ă  travers ce domaine de la science des images, de qui dĂ©tient ce savoir du ’faire composition’ des lignes et des couleurs – picturales et numĂ©riques – et Ă  qui le transmet-on.

Il y a cette anecdote du milieu des « peintres du dimanche Â» que le monde de l’art contemp’ va qualifier d’amateurisme rĂ©actionnaire, car ces personnes ressentent le retrait de la reconnaissance technique et fustigent la sur-valorisation des discours et de la sous-traitance industrielle, le tout dans une forme de regret d’un passĂ© dit classique. Il est Ă©vident que l’on ne se baigne jamais deux fois dans le mĂȘme fleuve et que l’actualitĂ© de nos technologies de reproductions numĂ©riques donnent des airs de Don Quichotte Ă  ces Ă©lans nostalgiques, sans oublier la responsabilitĂ© Ă©thique-esthĂ©tique que la technologie implique dans nos actualitĂ©s politico-Ă©conomiques. Cependant la question de la valeur des techniques picturales et chromatiques, de l’histoire rĂ©cente de ses fonctions, utilisations et transmissions, est un point Ă  soulever et surtout Ă  garder en conscience lorsqu’on produit des formes de reprĂ©sentations ou qu’on les reçoit.

Nous avons pu faire l’expĂ©rience empirique dans les Ă©coles publiques des Beaux-Arts, qui produisent les jeunes artistes, de l’invisibilitĂ© de l’enseignement technique de la couleur et des effets de compositions picturales. L’enseignement des arts plastiques ne comporte que rarement un volet technique relatif Ă  la peinture, il y a des secteurs techniques en son, en vidĂ©o, en sculpture ou en Ă©dition, mais pas en couleur. C’est mĂȘme un savoir chez les peintres professionnels qui est quasi-secret, personnel, qui ne se transmet que sous certaines conditions, discrĂštement et par amitiĂ©. Par contre, le domaine qui a repris toute la science relative aux couleurs et aux compositions d’images, ce sont les arts appliquĂ©s : la communication et la publicitĂ©, le design d’objets et ses amĂ©nagements intĂ©rieurs, les relations publiques et autres conseils stratĂ©giques pour les entreprises ou les politiques. LĂ -bas ça apprend Ă  lire et Ă  Ă©crire des images, Ă  provoquer des sensations ciblĂ©es sur certains leviers psychologiques selon les impacts esthĂ©tiques. Les techniques chromatiques sont pour les marchandises et les opĂ©rations de ventes d’influences, la maĂźtrise de l’usage du pouvoir symbolique est devenue la chasse-gardĂ©e des mĂ©dias de masses et des Ă©narques. Laissant aux artistes le loisir des tubes de couleurs manufacturĂ©s et de leurs gestes prĂȘts-Ă -l’emploi, qui expriment leurs sensibilitĂ©s entre quatre murs aussi vieux, blancs et cyniques que les membres de nos gouvernements.

Smirna Kulenović / 2019

TAROT A.I., Work in Progress

Series : Documentary Hallucinations

Nous pourrions pousser une caricature jusqu’aux actuelles jeunes gĂ©nĂ©rations qui pensent la scĂ©nographie des expositions en fonction de leur photogĂ©nie sur les rĂ©seaux sociaux et donc de leur potentialitĂ© algorithmo-iconographique de reconnaissance des contenus dits efficaces, qui se structure ainsi par les normes de marchandisations spectaculaires dominantes et des Ă©conomies de dĂ©sirs aliĂ©nantes. Mais ce n’est pas une blague et c’est une ligne de crĂȘte serrĂ©e d’agir sur l’efficacitĂ© de nos images sans se faire manipuler Ă  son tour. Accepter ici que nous ne sommes pas purs et que nous ne le serons pas, le dĂ©fi est d’apprendre Ă  gĂ©rer nos toxicitĂ©s et nos transformations irrĂ©mĂ©diables sans devenir un robot, Ă  reconquĂ©rir nos puissances de fascinations et de symbolisations pour provoquer des seuils d’émancipations de nos regards et de nos gestes. En pleine conscience, dit-on dans le domaine de la mĂ©ditation. Cette notion de pleine conscience se retrouve dans les processus de soin des troubles alimentaires et des addictions : apprendre Ă  manger et Ă  consommer en gardant Ă  l’esprit cette prĂ©sence de la valeur du plaisir et de ses diverses alimentations, ĂȘtre au prĂ©sent pour faire face Ă  ses dĂ©sirs et Ă  ses peurs, Ă  nos fuites et nos besoins. Ainsi ĂȘtre en capacitĂ© d’en apaiser les paradoxes – de les accepter – et de reprendre le contrĂŽle de nos choix de pharmakon qui resteront irrĂ©mĂ©diablement autant remĂšdes que poisons.

Le langage c’est le pouvoir, et l’image en est son fer de lance en 2020. Et que de ce domaine de connaissance les artistes n’y aient plus rien Ă  faire ou Ă  transmettre actuellement, cela peut poser des questions critiques esthĂ©tiques et politiques sur celleux qui en tiennent l’hypothĂšse. Car en physique de la couleur comme dans une histoire politique qu’est le racisme le noir et le blanc n’existent pas, mais c’est un effet bien rĂ©el dĂ» Ă  une construction sociologique, culturelle et idĂ©ologique des dominants sur les dominĂ©s : il y a les sombres et les clairs, les nuances du cercle chromatique qui composent nos perceptions par contrastes, juxtapositions, oppositions et hybridations, par effet de lumiĂšre ou de son absence. Reflets et absorptions. Rouge et vert, bleu et orange, violet et jaune : le vrai gris vient du subtil dosage des couleurs complĂ©mentaires, issues de teintes qui paraissent pour le sens commun dans un premier temps incohĂ©rentes mais dont l’association provoque des rĂ©actions de reconnaissances efficientes. Ce n’est pas Ă©vident ni sauvage, ce sont nos conditions d’apparitions et de comprĂ©hension de l’altĂ©ritĂ© et du mĂȘme qui s’y jouent. Il serait peut-ĂȘtre temps maintenant de se rappeler ces histoires et de les faire parler au futur.

Nous sommes dans des enchaĂźnements de contrats sociaux qui se modifient et se signent au grĂ© des rapports de force Ă©conomiques, politiques et de leurs faiblesses, et qui gardent le pouvoir sur les illusions collectives grĂące Ă … nos symboles. Le capital symbolique ça existe, c’est mĂȘme le saint Graal qui reprĂ©sente l’accomplissement des autres capitaux : Ă©conomiques, sociaux et culturels, disait papy Bourdieu. Les marchĂ©s de la finance l’ont bien compris pour le marchĂ© de l’art et son potentiel spĂ©culatif, c’est un systĂšme de privilĂšges du savoir et du pouvoir crĂ©atif qui s’assure que les artistes ne fassent pas de vagues en les mettant en compĂ©tition incessante en les laissant se vautrer dans le gouffre du confort narcissique d’une puissance symbolique dont iels ne sont plus en possession. Il paraĂźt difficile de tenir une organisation sociale sans rapport de forces ou de gestion des diffĂ©rents pouvoirs collectifs : c’était le propos de la derniĂšre recherche “Vivre sans ?” de FrĂ©dĂ©ric Lordon. Qui nous dit au passage que le poĂ©tique ne sert Ă  rien non plus, qu’on pourrait vivre sans aussi apparemment. Ce Ă  quoi Vincent Jarry a rĂ©pondu avec pertinence nous semble-t-il, en maĂźtre-ignorant. Difficile aussi de ne pas tenir compte du jeu d’échecs des risques de prĂ©dations des autres pays alliĂ©s et adversaires, et des possibilitĂ©s de rĂ©sistances autochtones qui peuvent s’organiser Ă  l’échelle d’un continent ou d’une zone d’accords de libres-Ă©changes. Comment allons-nous construire sur ces fatalitĂ©s sans se transformer Ă  notre tour en LĂ©viathan ? Il y a cette diffĂ©rence entre les virus polymorphes et mĂ©tamorphes, entre les plans culs et le polyamour : peut-ĂȘtre qu’essayer d’agir Ă  une rĂ©Ă©criture collective Ă©cologique de nos contrats sociaux en faisant face Ă  ces intĂ©rĂȘts inĂ©vitables et ces nĂ©cessitĂ©s de tendresses serait plus efficace que de juste faire du copier-coller en changeant la typo et les couleurs ? Et de trouver des formes de communications non-toxiques pour que les 60% de la France qui regardent pendant 3 Ă  6h la tĂ©lĂ©vision tous les jours arrivent enfin Ă  accepter ces Ă©tats de faits ? Le gilet jaune reste une couleur-symbole qui dure encore.

Shy radicals, Hanja Ahsman, 2017

SYMBOLES ET POÈMES

Ainsi, aux vues de ces multiples contextes esthĂ©tiques et conditions socio-Ă©conomiques interdĂ©pendantes prĂȘtes Ă  exploser et Ă  imploser actuellement, la tĂąche de l’artiste qui prend en matiĂšre le politique comme responsabilitĂ© esthĂ©tique – avec, sans ou contre son corps – en vidĂ©o, en peinture ou en performance, est ardue. Elle est rarement vraiment efficace, elle se perd souvent dans l’évĂ©nementialitĂ© du commentaire d’opinion ou d’une autophagie cynique dĂ©sespĂ©rĂ©e, plus de l’ordre de la communication publicitaire, propagande, que de celui d’un geste critique collectif qui puisse tenir en esthĂ©tique, faire symbole commun comme force d’ingĂ©niositĂ© transmissible. C’est lĂ  oĂč nous considĂ©rons le travail de Smirna Kulenović comme bienvenu et indispensable signe de notre Ă©poque, Ă  la poĂ©sie aussi fataliste que nos sociĂ©tĂ©s le sont. Comme un cobra prĂȘt Ă  attaquer et Ă  embrasser.

Ce que nous avons pu observer ces derniĂšres annĂ©es et ces derniĂšres semaines ce sont les tentatives de limitations des prises de consciences des forces de crĂ©ativitĂ©s qui sont en sommeil dans chacunes et chacuns, de nos puissances poĂ©tiques qui peuvent rĂ©sister efficacement aux techno-contrĂŽles quotidiens de nos imaginaires et qui ont cette possibilitĂ© de nous relier, de faire symbole. Le symbole est aussi associĂ© Ă  la pierre de touche, objet dont le contact fait l’épreuve de son existence, qui en prouve l’authenticitĂ© de sa rĂ©alitĂ© par rĂ©sistance. Et le corps qui fait signe se retrouve au coeur des manifestations d’oppositions aux oppressions cyber-capitalistes : si 2020 a commencĂ© en France avec des avocats qui ont jetĂ© leurs robes aux pieds de leur ministre devant les camĂ©ras en live, si ces derniĂšres annĂ©es les personnels hospitaliers ont fait des lipdubs de leurs grĂšves, si les danseuses de l’opĂ©ra de Paris sont sorties un 24 dĂ©cembre pour performer, si les Champs-ElysĂ©es sont devenus jaunes momentanĂ©ment, si un manifestant barbouille de rouge sang l’Ɠil immense de Brad Pitt place de la Bourse Ă  Bordeaux, ce n’est pas pour rien. Si un artiste s’est vu dĂ©programmĂ© suite Ă  ses gestes et a quittĂ© la France, ce n’est pas pour rien. Si la population prend conscience de son potentiel poĂ©tique et de ses possibilitĂ©s performatives comme moyens politiques, ce n’est pas pour rien. C’est qu’il nous reste quelque chose justement, nos corps et leurs symboles, nos amours et nos mythes Ă  conquĂ©rir, des temps encore possibles de tendresses face aux machines gouvernementales en roue libre. Nous rampons dans l’ombre Ă  tisser des liens pour prĂ©parer les naufrages Ă  venir et l’adversitĂ© des visibilitĂ©s qui nous intoxique depuis toujours, oĂč nous avons appris Ă  alterner faire refuge et faire front : les jours heureux n’existent pas, il n’y pas de messie mĂ©diatique ou artistique pour nous sauver. Un geste sans poĂšme revient Ă  aller vers le cynisme actuel d’instrumentalisation du mathĂšme, sans mĂ©moire ni dĂ©sir joyeux.

Giving a flower to horses in Kazbegi / Spotted by locals .

Il n’y a pas de poĂšme sans mĂ©moire avons-nous lu chez Jacques Roubaud : le signe poĂ©tique est cette forme de moment qui re-tient et re-garde sur lui-mĂȘme son existence, qui continue de faire sens et sensation dans sa relecture, son activation. Le poĂšme se retrouve dans le slogan et il est de nos jours plus lu taguĂ© sur les murs que dans les livres, la section poĂ©sie dans les librairies est souvent celle qui prend le moins de place. Mais il nous semble justement que la place Ă  prendre du poĂšme s’adapte Ă  notre Ă©poque dans le quotidien de nos gestes envers les autres et le continuum performatif de nos coups d’éclats partagĂ©s. Nous croyons dĂ©sespĂ©rĂ©ment qu’un art sans poĂšme ne peut survivre, il se dissout dans le flot de nos commerces habituels, et que faire de l’art sans se mettre au niveau de fascination, d’évidence sensible auxquels sont nos divertissements n’est en effet ni utile ni efficace en terme de transmissions et d’émancipations cognitives. Mais les poĂ©tiques ça peut circuler, ça peut protĂ©ger, ça peut impacter. Cela implique de rediriger l’adresse de nos oeuvres pour faire des ponts entre tous les paradoxes et sortir des private jokes Ă©litistes, mais cela ne signifie pas abandonner une exigence de recherche esthĂ©tique ou intellectuelle, au contraire, c’est l’articuler Ă  ces responsabilitĂ©s symboliques collectives que nous avons perdu il y a dĂ©jĂ  longtemps… si nous en avons dĂ©jĂ  Ă©tĂ© en puissance un jour ?

Nous croyons que nous ne sommes plus dans le moment oĂč il y a encore des choses Ă  sauver, lĂ  il est question de survivre et de rediriger nos modĂšles de rĂ©ussites socio-culturelles, de continuer Ă  s’aimer, de faire ce travail de rĂ©silience sur nos ressentiments individuels et collectifs pour pouvoir tactiquement s’atteler ensemble aux besognes de nos besoins en urgences politiques et sanitaires. Que tout soit utile. Et ça ne changera pas Ă  la lecture d’un texte en un jour ou un grand soir mais Ă©tape par Ă©tape nous pouvons rediriger nos gestes et nos dĂ©sirs, Ă  la mesure de nos capacitĂ©s et de nos vulnĂ©rabilitĂ©s. De la mĂȘme maniĂšre que l’on engage un changement de consommation sans produits industriels ni utilisation des emballages plastiques : on peut rarement dans la mĂȘme semaine changer tous ses contenants pour du verre, fabriquer soi-mĂȘme tous ses produits mĂ©nagers et de soins tout en arrivant Ă  tenir le quotidien inĂ©vitable. Semaine aprĂšs semaine, mois aprĂšs mois, les habitudes Ă©conomisent autrement par des accomplissements humbles, des quotas non rĂ©dhibitoires, des messages Ă  envoyer. Il apparaĂźt de plus en plus que comme dans un gag nous allons avoir besoin de petites camĂ©ras cachĂ©es sur nous, ou de nos propres drones connectĂ©s par vpn pour aller balancer un peu de peinture sur les hordes de visiĂšres plastiques et normaliser les handicaps. Penser dans la discrĂ©tion radicale de la furtivitĂ© qui puisse apparaĂźtre au moment opportun, se dire justement que la seule limite de l’impossible c’est notre joie ingĂ©nieuse. ReconquĂ©rir ces mots devenus vides des projets et des progrĂšs.

C’est sur ce point que nous avons Ă©tĂ© tristes Ă  la lecture de FrĂ©dĂ©ric Lordon et Ă  l’écoute de Geoffroy de Lagasnerie sur leurs rĂ©centes recherches de philosophes : ils semblent sans poĂšme, mathĂ©matique pour l’un et cynique pour l’autre. Nous espĂ©rons que le premier n’est que naĂŻf car son chapitre de conclusion ne peut nier son caractĂšre poĂ©tique, alors que le deuxiĂšme ne peut feinter sa condescendance et son mĂ©pris mal placĂ© dans ses positions pragmatiques. Ce dernier dĂ©ploie avec brio en interview d’authentiques Ă©tats de faits des domestications et des instrumentalisations perverses des artistes et du pouvoir symbolique, articulĂ©s aux nĂ©cessitĂ©s post-marxistes et aux adversitĂ©s structurelles qui s’y jouent avec le cyber-capitalisme actuel, pour en venir Ă  l’hypothĂšse que l’art est impossible dans ces conditions pour pouvoir devenir un alliĂ© ; jusqu’ici tout va bien nous sommes sur le mĂȘme constat. Nous laisserons ensuite de cĂŽtĂ© la pique futile de la psychologie de comptoir oĂč les artistes fuient leur potentialitĂ© d’action pour se rĂ©fugier dans l’irrĂ©el inutile : le poĂ©tique est fluide et dans nos tripes, I have no patience disait Smirna. Nous n’avons pas ce confort du choix de la vulnĂ©rabilitĂ© et nous prĂ©fĂ©rons donner de la force Ă  nos faiblesses pour survivre sans nous couper de nos joies. Mais ce qui est surprenant ce sont ces Ă©pitaphes bottĂ©es en touche avec un petit sourire qui nous dit : bon, ok, l’art est impossible et les artistes sont des dĂ©pressions passives mais quand mĂȘme si quelques personnes ayant ce statut peuvent infiltrer le monde de l’art ce doit ĂȘtre avec cynisme et loi du talion cognitif. Et finir par les conseiller, que leurs formes soient immĂ©diates, Ă©videntes et faciles d’accĂšs. Nous ne sommes pas philosophes, nous ne sommes qu’artistes, mais nous savons reconnaĂźtre quand on se fout de notre gueule en essayant de nous instrumentaliser encore une fois. Dommage, car nous avons en effet besoin d’évidences, de pierres de touches qui touchent sensiblement et de reprĂ©sentations qui puissent se diffuser efficacement et Ă©viter les piĂšges Ă©goĂŻstes. Nous avons besoin d’alliances non-toxiques, de trouver des formes de rĂ©conciliations stratĂ©giques entre les diffĂ©rents degrĂ©s d’engagements, des tactiques d’unions qui puissent faire symbole en gardant l’intĂ©rĂȘt et l’intĂ©gritĂ© de chaque position. Nous avons pris le temps ici de ce partage de regard critique et d’empathies Ă©prouvĂ©es pour lancer des micro-cordes vers Vienne oĂč Smirna rĂ©siste Ă  crĂ©er des liens malgrĂ© les contre-attaques de tous les cĂŽtĂ©s. A cultiver son jardin de lĂ©gumes et de plantes connectĂ©es traduites en musique, en regardant pousser son application de jeu de tarot d’algorithmes qui synchronise nos glitchs politiques comme des pare-feux. DĂ©possessions et reconquĂȘtes technologiques, dĂ©sidentifications et transmissions des images vivantes, des esthĂ©tiques pour des influences politiques.

Smirna Kulenovic

Photo Daniel BierdĂŒmpfl

Quelle Ă©poque formidablement glissante ces naufrages de crises qui brĂ»lent avec les artistes qu’on envoie au feu de tous les cĂŽtĂ©s des tranchĂ©es !GestesbarriĂšres et crimepensĂ©es d’un monde de l’art qui se retrouve entre domestication malsaine et ensauvagement parasitaire : on dirait que ça fait les comptes puis ça relance les dĂ©s au jeu de la peur et du mĂ©pris. D’un cĂŽtĂ© il y a ces mĂ©caniques si bien huilĂ©es d’histoires de relations aux pouvoirs idĂ©ologiques et Ă©conomiques, de pĂ©rimĂštres dĂ©limitĂ©s par les marchĂ©s, les musĂ©es et les white-cubes-run-space : une course aux statuts, aux reconnaissances sacrĂ©es qui normalisent tous ces sursauts de forces crĂ©atives grĂące Ă  l’exploitation de leurs vulnĂ©rabilitĂ©s nĂ©cessaires. Qu’il convient de garder sagement comme capital symbolique qui s’exploite lui-mĂȘme, qui chiffre ses chaĂźnes dans les flux mobiles et adaptables des dĂźners et des parcours d’accomplissements validĂ©s ; tout aussi validistes que les autres domaines d’activitĂ©s de nos sociĂ©tĂ©s. Le ruissellement du datamining est un psychopouvoir aussi efficace qu’un tir de LBD Ă  bout portant, ça se complĂšte bien ces derniĂšres annĂ©es. De l’autre cĂŽtĂ© de la barriĂšre il y a ces engagements d’alternatives amicales, associatives, militantes, combattantes sous divers degrĂ©s de tendresses et de violences qui travaillent Ă  des formes de transformations et de subversions des technostructures biopolitiques, qui survivent Ă  ces modĂšles et Ă  ces normes folles. Des rĂ©sistances de plus en plus marquĂ©es dans l’accĂ©lĂ©ration actuelle des crises et des dettes qui s’accumulent, toutes les maisons brĂ»lent et dispersent les corps collectifs, mettent Ă  l’épreuve en rĂ©el les engagements et les structures de contre-pouvoirs en place. Ce parlement impuissant face aux chocs systĂ©miques dĂ©tournĂ©s en stratĂ©gies autoritaires qui glissent dans nos gorges comme des fleurs malades et qui s’abreuvent des affects de nos incertitudes humaines habituelles. Les gouffres de nos dĂ©sirs en algorithmes deviennent visibles par la pression sur nos besoins et leurs besognes. Tumultes et misĂšres pour des splendeurs cyniques. Le poĂ©tique ne nous sauve pas mais nous garde de nos dĂ©sespĂ©rances sans visage.Nous sommes sales et Ă  vif mais nous pouvons encore nous aimer.

Nous ne cherchons pas l’opportunisme de renverser qui que ce soit mais de dĂ©poser ces questions sur nos reprĂ©sentations, la perspective de celles qui mĂšnent Ă  de futurs poĂšmes collectifs. Nous livrons ici un regard encore rapide, pressĂ© par cette urgence de rĂ©ponse que nous demandent les adversitĂ©s prĂ©datrices de nos gestes. D’arts et d’eaux fraĂźches, notre engagement s’énonce simplement par un remerciement Ă  Smirna Kulenović pour sa dĂ©termination qui nous donne encore un peu plus la force d’ouvrir les yeux sans perdre nos tendresses.

AHL




Source: Lundi.am